UNE FIN D’ÉTÉ

 

 

1.

 

Une fin dété

 

Fins d’été, faim de loup, faim d’orages et de feu, fin ou début du feu.

 

Ce jour-là mon paysage familier de châtaigniers, de bouleaux, de sapins et de trembles, a tremblé, a flambé, secoué par bien pire que le vent, que le feu, pire que la tornade, déchiré de l’intérieur par une convulsion comparable à celle qui secoue le serpent dont une pierre a brisé l’échine et qui tente vainement de se redresser pour mordre. Un paysage aussi parfois peut crier, peut se tordre et vouloir mordre. Mon paysage s’est hérissé, enragé, en panique, toutes feuilles dressées et comme mues par une explosion, implosion, protestation. Mon paysage a noirci puis s’est déchiré, affaissé, effacé dans l’incandescence d’un éclair interminable.

 

Tout a brûlé.

 

Seules ces ombres sont restées avec, sous leurs cendres, les graines ignifuges de la faim, le diamant du désir.

 

 

2.

 

Une fin dété 2

 

Il y a entre mon désir et moi une falaise que je ne peux ni escalader, ni traverser parce que je suis faible, sujet au vertige et ignorant des règles de l’alpinisme. Au pied de cette falaise je pourrais me coucher en chien de fusil et ne plus rien faire. Cela me tente. Comment même être sûr que passer cet obstacle permettrait d’atteindre l'objet d’ailleurs parfaitement flou de mon désir ? Je suis jeune cependant, jeune encore, et l'instinct de survie me commande de chercher un passage.

J'en trouve un, très étroit, une sorte de boyau lisse par où coule un ruisseau. J'enlève mes vêtements et crânement m’y glisse.

D’abord il suffit de se laisser happer par cette espèce de toboggan, sensation presque plaisante de régression enfantine ; puis le boyau se resserre, l’air et la lumière manquent et je rampe. Le frottement rude des parois écorche mes chairs, heurte mes os, attise mon désir. J'avance, je souffle, je souffre. Reculer n'est plus possible : si quelque obstacle infranchissable survenait à présent je mourrais étouffé. Centimètre après centimètre j'avance, la peau de mon dos déchirée par la roche. À un certain moment je me mets à pleurer parce que je sens la fin venir. Je me mets sur le dos, la bouche collée à la pierre en quête d'une poche d'air que je ne trouve pas, et je meurs étouffé.

 

 

3.

 

Une fin dété 3

 

Sur l’échiquier abstrait des écrans qui recouvrent la pièce elles se cambrent, se pâment, s’appellent, m’appellent, se rapprochent, s’éloignent, s’offrent, se refusent, se prennent, s’amusent, font danser sans musique leurs lignes, s’écartèlent sans violence, confondent leurs courbes, déploient l’infinie variété des fastes changeants de leurs formes. Tout, alors, n’est plus que danse, désir doux et beauté vive.

L’enfant pudique du sein dévoilé cependant se détourne ; l’adolescent amoureux des miroirs, d’une telle réalité s’éloigne, et le jeune homme finalement s’en rapproche, fait mieux que la frôler ; puis elle échappe à l’adulte, renvoyé sans ménagement à ses détours, à ses atermoiements, à ses miroirs.

Qui sont froids.

Qui sont lisses.

Qui sont muets.

Qui ne dansent pas et qui ne l’accueillent pas.

 

 

4.

 

Une fin dété 4

 

 

Il y a dans le ciel d’été de belles menthes,

des menthes religieuses qui s’inclinent, qui prient, qui aiment,

qui tranchent

de belles menthes odorantes et

des épeires

des épures

de purs rêves d’insectes et d’arbres qui sauvent

les enfants perdus,

il y a devant ce ciel d’été de belles plantes, vraiment,

les toutes dernières fleurs au rose un peu passé

des rhodos de septembre

des scabieuses aussi, des asters desséchés et puis

les arcosses, les myrtilles, les cirses épineux qu’évite ton pied nu.

Au dernier col tu t’allonges

marmotte tu te terres et regardes d’en bas

les ombres noires

les ombres vertes

les ombres bleues

qui s’éloignent

qui menacent ou qui bercent –

tu fermes les yeux

ton ventre se creuse

la fin s’étire

ta faim s’allège

ton désir se sublime en buée, en nuées

et tu repars à la dérive.

 

Septembre 2017

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés, et Jérôme Bouchard pour les reproductions de gravures.