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Dans quelques centimètres carrés seulement il rase des montagnes, érige des barrages, inonde des déserts. De la faune et la flore, de ses propres tourments et délices, il est l’auteur. Comme le chien tourne deux trois fois sur lui-même avant de se coucher enfin pour une courte nuit, le graveur s’installe au creux du bois et s’y livre à son activité de rongeur jusqu’à ce que le dessin émerge seul à la surface du bois. Lui sont alors dévolus toute l’encre et le papier utiles à sa reproduction, de sorte qu’on le retrouve jusque dans les pages des livres et les murs des maisons.

Jérôme Bouchard

 

 


 

 

 

LABYRINTHES DE NUIT

 

 

J’attends les images.

Entouré d’images j’ai fait de la place pour accueillir celles-ci. D’abord j’ai résisté à la tentation d’ouvrir à la va-vite la grande enveloppe que me tendait la factrice (« trop grande pour votre boîte, j’ai préféré sonner »). J’ai attendu qu’il fasse beau, que les autres habitants de la maison soient partis en balade, pour m’installer à la table du séjour baigné par la lumière d’avril. J’ai allumé un bâton d’encens, rempli la théière de cet excellent thé japonais qui ne fait pas trembler mais, en principe, aiguise les sensations : petits rituels sans pesanteur – n’exagérons rien, je ne me suis pas remis à psalmodier des mantras ni assis en lotus sur un zafu bariolé, j’ai juste pris le temps d’attendre.

C’est ce que je fais souvent, guettant les signes des saisons (aujourd’hui, printemps ensoleillé – mais on sent déjà venir l’orage qui va jeter à terre les dernières fleurs du prunier), tentant de lire les messages anonymes qui balisent ma route, obsédé des pare-brise, monomane des fenêtres, les jumelles à portée de la main pour le cas où surgisse le bouvreuil, le faucon, l’aigle (il y a un couple qui tourne au-dessus du village, sans doute parce qu’a commencé le nourrissage des aiglons).

J’aime les images et le goût du thé – première gorgée.

Ces images-là sont cependant d’un autre ordre, puisque ce sont cette fois des artefacts qui procèdent d’une intention qui n’est pas sans lien avec le mouvement de la nature, mais qui s’en distingue. Elles sont le produit d’une autre attente, d’une autre écoute, d’autres gestes que les miens, puis d’une offrande à laquelle je me dois de répondre un peu comme je me sens poussé à répondre aux sollicitations du Dehors, mais avec cette fois le sentiment d’entamer un dialogue moins menacé d’artifice rhétorique que celui que j’entretiens avec la route, le poirier ou la théière.

Une autre gorgée.

Je regarde l’enveloppe, commence à m’impatienter de ces prolégomènes. L’expérience va commencer. J’ouvre.

L’odeur de l’encre, la peau de papier cristal qu’on détache (l’une des gravures n’a pas tout à fait fini de sécher) puis voici que danse l’autre écriture rutilante, contrastée, de cette sorte de lettre à chacun et à moi-même adressée : ce labyrinthe logogrammique.

 

Laroutelesreves

 

De part et d’autre de la piste de terre brune ça foisonne de signes narquois. L’index te désigne le haut, le plat, le chemin à suivre, mais tu préfères planquer ton vélo et t’enfoncer dans la jungle. Ah, bien sûr, il y a de l’animal dans ces déliés, de la trompe d’éléphant et des lianes, des chauves-souris qui gîtent dans l’antre du figuier étrangleur, et des visages de lune hilare qui surveillent ta progression.

Un jeune garçon aux cheveux longs chevauche un tamanoir. C’est le grand jour, la grande nuit de son initiation. Tout autour le noir scintille, l’espace rutile, les formes jubilent, et le garçon avance à travers le labyrinthe des signes. Voici une caverne – il fallait s’y attendre – ornée par un sorcier à trompe de charançon et masque de toucan. Fraye-toi un passage dans la nuit de naissance de Michaux, tu sais, « qui fait houle, houle, qui fait houle tout autour », fraye-toi un passage pour le seul plaisir de la trace, sans te soucier de la sortie. Mais oui, tout est énigme. Toute image est énigme. Tout ce qui apparaît, tout ce qui disparaît, tout ce que tu étais et tout ce que tu deviens est énigme. Énigme est l’écriture de ta langue oubliée, jamais apprise, jamais parlée, seulement tracée ; énigme le mouvement, l’ordonnancement, le beau chaos d’encre qu’encadrent les contours arrêtés.

Sur ce chemin les rêves écartent les parois, font de la place, font naître de nouvelles formes à l’intérieur des formes. Ici s’ouvre une salle où résonne la mélopée d'une partition improvisée pour lithophone et sax en clé de sortilège. Passe par les notes, passe par les rythmes, passe par les traces, baisse-toi, lisse-toi, déporte-toi – le rêve va plus vite que toute réflexion et, d’intuition en intuition, te mène vers une issue qui vient par le dedans.

Trace, trace. L’odeur de l’encre dans le vent printanier.

Le rhino noir, de son œil halluciné surveille l’orée de ta route et toi, tu es étendu sur la banquette arrière et tu regardes défiler à l’envers la montagne de nuit. Voilà, tu es sorti.

 

Foretnocturne

 

La forêt la nuit

respire chuinte murmure

laissant reluire

la clarté d’un lever de lune

violent comme une aurore.

 

La forêt la nuit

respire et redessine

avec patience les contours

de ton visage d’arbre.

 

Tu es arbre

tu es lune

tu es feuille chue, hibou

tu es coq de roche à l’entrée de la grotte

tu es algue et nervure

tu hantes tes profondeurs végétales

tu rampes dans ton fouillis.

 

Fais-toi feuille fais-toi secret

joue les lutins les farfadets

enfant, camoufle-toi

te voici phasme, grenouille-feuille

hippocampe, ibijau à tête de souche

 

− et bien sûr

ce n’est qu’un jeu

comme de laisser sur la glaise

une fausse empreinte de loup

pour faire croire ou faire peur

pour faire comme si

car cette forêtn’a pa s plus d’épaisseur

que les cartons découpés d’un théâtre d’ombres

ou que ces images du rêve

dont on sait néanmoins qu’elles recèlent en leur flou

tout le peu que l’on sait

de la réalité.

 

16 avril 2016

 


 

 

 

« TALWEG YODLE »

 

 

Il pleut depuis dix jours. À Paris la Seine, dit-on, déborde. Depuis le creux de mon jardin envahi par les feuilles et la brume on ne voit plus la montagne, et cette atmosphère vaporeuse inévitablement ramène en arrière.

Je me souviens des dernières semaines en Guyane, dans le jardin de Rémire balayé par des averses si violentes que le chagrin et la peur du départ s’en trouvaient emportés.

Je me souviens de cet étrange été de la mort de ma mère où il avait tant plu qu’on se croyait perdu en mer – et je restais accoudé au chambranle à guetter les éclairs.

Cette nuit encore m’est revenu ce rêve qui vire à l’obsession.

Je marche à ses côtés dans la pénombre de la forêt tropicale. Je vois de façon très précise les oreilles blanches, translucides et velues des champignons qui poussent le long des troncs noirs. Ma mère proteste en riant à cause de la boue dans laquelle on s’enfonce et de ses cheveux qui frisent. Je suis heureux. Je dis avec légèreté que c’est une chance de pouvoir marcher ici ensemble et qu’il faut en profiter. Seul le réveil me ramène à la réalité de sa disparition − réalité d’ailleurs bien moins crédible que ne l’est celle, plus palpable, plus sonore, plus vive, qu’offrent les images du rêve.

 

Tout le fond du jardin disparaît sous la pluie.

 

Je suis assis dans le salon et dispose de deux heures de pluvieuse solitude. À ma gauche le chat Musique dort, et à ma droite c’est la vieille chienne au nom de palmier guyanais qui ronfle. J’ai posé sur la table la théière aux singes verts, et ce beau bol japonais qui est encore un cadeau de ma mère : un oiseau noir sur fond clair, et le reste pris dans un noir brillant veiné de vert.

Devant moi, la grande enveloppe de papier kraft qui contient les images.

 

Première gorgée brûlante.

 

De quelle façon ces images venues d'une autre histoire vont-elles cette fois s’insérer aux miennes ? Suivront-elles ma propre pente en m’offrant un autre labyrinthe pour m’enfouir, une forêt pour m’évanouir – ou bien feront-elles dévier mon cours ?

À dire vrai tout me va. Rupture, continuité. Couleur ou noir et blanc. Le dedans, le dehors. Le mouvement et l’arrêt. Les bêtes et les hommes. La pesanteur, la légèreté. La descente tranquille, l’embardée.

 

Deuxième gorgée. J’arrache l’enveloppe, en extrait le carton protecteur, ôte le film plastique d’où s’échappe l'odeur d’encre (les deux autres chats de la maison rappliquent et sautent sur la table pour flairer l’objet inconnu). C’est Noël, c’est jour de fête ! Enfant sage je suis récompensé de cinq images qui m’offrent à la fois l’attendu et la surprise : foisonnement sombre sur fond blanc, fantasmagorie d’un rhinocéros vert et d’un cheval gris sur fonds noirs, épure érotique d’un beau nu sans visage et puis, tout en bas, tout en haut, les modulations graphiques d’un yodle intérieur.

 

Dehors la pluie tombe de plus belle mais je ne regarde plus : je suis dedans. 

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D’abord tout est noir, lumineux, aveuglant, avec ce contraste violent d’un paysage maritime vu à contre-couteau d’un soleil rasant. Mouvement littoral, cartographie onirique d’une Guyane mentale : les limons s’y déplacent sans cesse et les fleuves ne rejoignent l’océan qu’après des détours si compliqués qu’ils semblent s’être perdus en route.

Sur la colline qui domine les marais il y a une pierre gravée à laquelle on accède par un long sentier tortueux et moustiqueux. Les Amérindiens ont laissé là quelques-uns de ces signes sibyllins qui s’obstinent à nous parler sans qu’on y comprenne grand-chose. Voici donc un crâne de flamant mort qui brille et semble vif, un oiseau-serpent-liane-et-lyre, une harpie féroce becquetant un amas d’arêtes et d’os !

Des os... des os jonchent le rivage, le sous-bois... Alentour tout un peuple de petites créatures grouille et s’infiltre sous la peau, sous la paupière, sitôt qu’on se laisse imprudemment aller au sommeil.

On est bien dans ces rêves. Il y a, je me souviens, une histoire du marin Corto qui dit très bien cela : « Écoute… Cet homme était heureux… Il regardait la lagune des beaux songes et il voyait les choses comme il avait envie de les voir… Pourquoi le tirer de ce rêve ? »

La fièvre apaise et trompeusement libère. Ça sent l’encre et la colle, la vase et la forêt. Quand on traîne le pied sur le sable mouillé des lueurs phosphorescentes s’allument des lucioles. Il y a des yeux qui brillent au loin, des insectes fous pris dans les lampes, et toute une rumeur de batraciens qui gronde et enveloppe.

Vient l’envie de rapetisser, de se pencher sur la page, l’écorce, le sol, pour suivre de très près ces nervures de feuilles que s’inventent les grenouilles et les insectes. On a soif de détails et d’invisibilité, on aspire à une écriture indéchiffrable faite de fractales en pattes de phasmes se ramifiant à l’infini…

Termites, fourmis, fougères, algues – voilà que l’on s’enfonce et qu’on se creuse un petit tunnel blanc presque imperceptible sous la peau de la nuit jusqu’à une zone tout à fait noire et lisse.

Plus de repères.

On ferme les yeux et laisse venir les visions.

 

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Le rhino revient pesamment. Celui-là, à force de se complaire dans son passé tropical qui lui fait oublier l’enclos du zoo et la disparition des bêtes de sa race, il est devenu vert. Vert vieille mousse tirant sur le jaune. Vert poudre de macha pour la Cérémonie ou le voyage halluciné d’un chamane mâcheur de thé. Il lève la patte et heurte du groin le cadre végétal. Il porte une carte sur son corps : si tu la lis, tu peux te perdre ou te sauver. Il est lui-même littoral et lagune, enserré dans le rectangle de ton rêve, tourné à gauche toute vers le passé.

 

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La volte-face bleu-gris du cheval lui répond – et je la prends pour moi, d’accord (c’est inscrit), comme un signe m’incitant à changer de direction. Littoralement la bête se retourne, sa crinière fait comme une vague, il y a de l’énergie et même peut-être une certaine colère dans la posture, le regard, ces oreilles en arrière, la courbe du museau (qui m’évoque à tort ou à raison le cheval sauvage dit de Przewalski).

Plus de cadre mais l’écume de la bête, de la vague, et l’écho d’un chant vigoureux qui te sort à nouveau de ta torpeur et te remet en selle : « Mon cheval au cœur éclaté n’est pas à son dernier galop… »

Je retourne à la grande gravure nocturne et file vers le haut, vers le blanc. Il y a là, un peu à l’écart, à quelques encablures de la côte, deux petites îles qui dessinent comme le dos et la tête d’un personnage immergé, cadavre, ou survivant qui fait la planche dans l'espoir d'accoster.

Je préfère y voir une île où j’aborde et où m’attend, allongée sur le rivage...

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L’île, donc. Le refuge, quel qu’il soit. Il y fait blanc et chaud et toutes les formes s’y étirent. Demi-nue sur le rivage, la femme sans visage offre les lignes lisses de son corps épuré. Autour d’elle le monde s’est effacé.

Cette fois tout te porte vers la droite, vers la courbe esquissée du sein et ce visage vide − à moins que d’autres envies d’enfouissement animal ne ramènent du côté de l’obscur ou ne déportent vers ce triangle blanc que dessinent les jambes gainées de noir.

Cette fois tu peux te reposer dans une nudité sans violence, mais pas sans ombre : ce bas noir – pour quel dessein, quel trouble ? Il n’y a pas de lumière sans ombre, et le bras de Rita ne serait pas vraiment nu sans gant noir, mon vieux !

Remets-toi en chemin.

Talweg Yoddle

 

Remets-toi en chemin sur le sentier de la Vallée, suivant les points les plus bas de ton torrent pour mieux moduler ton chant alpin : « Talweg yodle » !

On change de format : carré parfait. De haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite et de droite à gauche, ça rebondit dans tous les sens en faisant cercles, ellipses et fracas ! Des chats effarouchés sautent en hérissant leur poil. Un chamois lance son cri d’alarme pour signaler une chute de pierres. Une araignée pendue monte et redescend son fil comme un yoyo, cependant que la pluie et le vent griffent et sculptent la pierre.

Pour aller graver là-haut cette silhouette de bouquetin il a fallu traverser la rivière, se hisser de faille en faille, monter un échafaudage (on voit encore les traces des rondins enfoncés dans la roche), braver le vertige, travailler en équilibre instable – et pourquoi faire ?

Juste faire le lien entre talweg et crêtes, entre hier et demain, entre l’homme et le monde.

Juste laisser trace pour permettre à d’autres de s’orienter, de questionner la route, la bête et l’homme.

Juste pour yodler en remontant vers la vallée.

Et l’on se dit alors que la balade est belle, qu’on a soif encore de vallées, de forêts, de torrents, de falaises, de ces formes et de ces images dont l’attente n’est pas vaine tant il est bon de les accueillir et de les suivre.

On en sort plein d’allant.

 

2 juin 2016

 


 

 

 

 

LES FAILLES DE LA MONTAGNE

 

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Faille dans la montagne

travaille, travaille

éboulements éclairs

givre et feu

vent dans le grand pin qui crépite

le temps claque

l'été éclate et te

distord

dans la longue nuit tu regardes les

failles de la montagne.

21 juin 2016

 


 

 

 

LA DAME DES POISSONS

 

 

Les images ont longtemps dérivé avant de venir s’ancrer à ce port. Ce fut, pour elles aussi, comme un voyage initiatique. Elles sont nées de la nuit, dans l’opacité qu’on imagine frémissante d’un atelier où résonnait peut-être une musique marine. Une main en a tracé les traits que les lames ont creusés ; puis ce fut la nouvelle lune de l’encrage, la presse, l’attente – après quoi on leur a bandé les yeux avec du papier kraft et lancées dans le monde.

Protégées de la lumière et des regards elles ont traversé des plaines, passé des cols, des tunnels, des villes, des fleuves. Maintenant l’heure est venue de les extirper, poiscailles arrachées à la mer, jetées vives dans les cales et finalement débarquées en pleine lumière, dans l’attente d’une autre lumière. L’aube est passée mais les yeux collent un peu. Il est temps, il est l’heure de rouvrir les paupières.

 

Aureveil3

 

Premier regard – et aussitôt cette sensation d’avoir été épié pendant son sommeil et de se réveiller entouré de hautes silhouettes silencieuses qui se penchent, qui sont troubles, qui sont nettes pourtant mais comme déformées par la vitesse du vaisseau dans lequel on sent bien, à cause des vibrations, qu’on se trouve embarqué. Les falaises te guettent. Tu rampes. Tu t’étires. Tu fais le gros dos façon dauphin plutôt que façon chat et puis, soldat ensuqué par les médicaments, l'attente et la peur, tu replonges dans les eaux blanches de ton demi-sommeil.

Ici ça sent le sel et l’algue. L’écume craquèle la nuit, la marée glisse, repart, revient, cogne à la porte de la barge et transforme alternativement la grève en champ de vase dévasté et en chant de haubans. Toi tu empiles mentalement des galets qui, vus de près, font des falaises. Tu te construis des bunkers d’où ruisselle la mémoire de l’éternel grand massacre vers lequel le courant te pousse et dont les images fusent hors-cadre : casques percés, mitraille, éclairs, cratères, chute fatale, lignes enfoncées, membres brisés, sang noir dans l’eau blanche, sang noir dans l’eau blanche et, pour finir, l’alignement effarant des croix toutes pareilles, alors qu’ici c’est la vie qui pulse et s’affirme parce que rien n’est pareil, nul trait semblable à aucun autre, et qu’il n’y a pas d'angles droits, pas de croix. 

Un pont se tend sur les remous d’où tu te hisses et tu émerges, femelle – pas sirène – à grandes veinures noires de galet bien roulé.

 

Skoodle Doo Doo

Tu émerges, formes rondes arrachées à l’informe et déjà tentée par le retour en arrière, le plongeon − ou bien peut-être esquissant un geste de pêche comme ces aigrettes penchées sur l’eau qui font de l’ombre avec leurs ailes ouvertes pour mieux voir le poisson. Tu es sanglée de laminaires. Tu es mère algueuse, puissante et nourricière, créature marine au turban ruisselant et à la peau tannée. L’image te fige, Thétis, arrête un temps le cours de tes transformations, mais bientôt tu bascules à nouveau et, achevant la torsion qui te déportait vers la gauche, tu replonges et t’enfonces sous l’eau en une spirale admirable qui te ramène à la grotte où tu règnes sous le nom de « Dame des Poissons ».

 

La dame des poissons

 

Dame des Poissons, des Canards, des Murènes à tête humaine et des marins noyés, car dans la nuit recouvrée de la grotte tu projettes toute la troupe de tes apparences pas trompeuses ni maléfiques mais cocasses, et voici que défilent tes clowns à nageoires de phoque, tes Arlequins et tes Pierrots marins, tes danseurs hippocampes. Un petit crabe noir tend les pinces pour applaudir ou saluer. Au loin les cloches accompagnent la sarabande et chacun échange avec son voisin un masque de carnaval fraîchement découpé.

Et l’humain, dans tout ce beau bazar animal ? Quelle tête fait-il ? Quelle est sa place attribuée, sa forme fixe censée réaffirmer la suprématie de son identité ? – Il a bonne mine, l’homme : c’est ce que tu dis à voix haute en te relevant après t’être retournée pour regarder, l’air goguenard ou perplexe, le chemin parcouru.

Tu siffles, femme-poisson au double-chignon de geisha aquatique, la fin de la partie – ou bien d’admiration, ou même pour te moquer. Tu as l’œil écarquillé des poissons et le port impérial. Tu es debout à présent et tu triomphes. Tu l’emportes en riant sur le sommeil, les lenteurs, les reptations, les ankyloses, les petitesses, les petits formats des petites errances humaines. Tu sembles dire : allez viens, suis-moi si tu l’oses, et ose ! Les formes changent, les formes flottent, le voyage est sans fin, l’écluse du port est grande ouverte et c’est l’heure de la pêche.

 

Gondelure

 

Port-en-Bessin, 24 août 2016

 


 

 

 

 

DIX STATIONS SUR UN CHEMIN DE FEU

 

 

Je prends de l’arbre comme d’autres prendraient de l’âge, ou le large,

et je cherche le feu dans mon rêve forcené de forêts…

 

Jean Vasca, « Voici le feu »

 

1.

 

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Un jour, lorsqu’il sera grand, qu’il sera homme, il aura une maison dans la forêt, un foyer bien caché dans les premiers contreforts de la grande montagne – et c’est tout juste si l’on verra le toit depuis la route tant il y aura d’arbres. Une femme vivra là près de lui et, le soir venu, ils s’accouderont au balcon pour écouter le torrent, regarderont depuis l’ombre les sommets éclairés, puis rentreront à cause du froid et allumeront le feu. Elle sera près de lui, femme-flamme, pleine présence lunaire, solaire, rassurante, ils seront protégés et le temps passera, léger et feutré comme un vol de hibou. 

 

(Ainsi rêve l’enfant, retour de randonnée, en descendant la faille, et c’est un rêve doux, peu contrasté, presque sépia, un peu passé même mais pas sans hauteur.)

 

 

2.

 

Station002Station003

 

Elle sera là, ronde, blanche, lunaire et solaire, matrice et lumière, faille douce, montagne nourricière où il fait bon se perdre en un amour ascensionnel.


Bientôt, en son absence – poussé par son absence − il part à sa grande découverte. Il marche, il trace, il explore, remonte ses rus, suit de la plume d’or ses lignes imaginaires, devine dans les branches des arbres les courbes de son corps, puis la découvre vraiment, doucement la dénude – et finalement la perd, car ce n’était qu’un rêve.

 

 

3.

 

Station004

 

À l’aube il repart sur le chemin des crêtes où roule le soleil, traverse la forêt encore sombre, les alpages qui s’enflamment, et marche, marche jusqu’à la grande falaise qui arrête sa marche.

Lignes verticales, fouillis de ronces horizontal. Pas un sentier, pas une prise, pas une faille. Tu n’iras pas plus loin, pas plus haut pauvre bougre, ricane la montagne, et ce sommet n’est pas pour toi. Le soir tombe, tout tombe sur lui et il se rapetisse, se replie dans ses interstices et commence à creuser, taupe plutôt que chamois, creuser dans les détails, racler vers l’intérieur. Dans les pattes de mousse qu'inscrivent sur son crâne les bêtes lithophages, il y a peut-être quand même un passage, un moyen détourné, un tunnel où se glisser – regarde, rapproche-toi…

 

 

4.

 

Station005

 

Contraste. Violence. Tension. Torsions. Insectes. Étincelles. Dans la faille ça travaille, ça s’écarte, ça grouille, ça fouille, ça passe. On passe. Encore un tunnel, alors, encore une grotte, et encore ramper ? Son cheval renâcle, son fou avance. Sur la paroi, carabes danseurs, lucioles et feux follets lui font des signes de victoire. Victoire, victoire, vas-y, voilà, voici, disent aussi les gazelles dont l’exquise esquisse des cornes affleure sous la calcite. Eh, gamin, le rêve est à ce prix et on n’a rien sans rien !

Passé les éboulis et le dernier boyau il sent que ses cheveux se hérissent, que sa tête se déforme ; il sent l’odeur du gaz qui stagne dans la fosse, de ce gaz jaune qui est mortel, mais qui donne les visions.

 

 

5.

 

Station006

 

Sa grosse tête se craquèle, se fend comme un silex ; une flamme en jaillit qui l’efface à moitié. Quatre-vingt marteaux mentalement le frappent. Il hèle, tente un appel, mais un scorpion noir le bâillonne. Noir et blanc. Noir et blanc. Tout tourne en volutes noires, en vertiges blancs, tout tourne mal et le tourne en bourrique, pauvre gosse égaré, affolé, claustré, en panique dans son trou. Il voit clignoter des mots en noir et blanc sans lettres : dedans, dehors ; en haut, en bas ; bécarre, bémol ; délivré, démoli. Il tente encore de parler : un pianiste à tête blême et doigts démesurés sort de sa grosse tête et la fait éclater.

 

 

6.

 

Station008

 

La nuit s’écarte pour laisser place au grand combat grotesque. Son double-sorcier, grenouille ithyphallique, chauve-souris famélique, fanfaronne devant la lionne-montagne au corps puissant de silice et de feu. C’est une belle scène de parade et de lutte. Le sorcier bande ses muscles maigres, bande, saute, s’exhibe – mange-moi, attrape-moi si tu peux – tandis que la lionne calmement le vise, écarquille l’œil, prépare la détente, ouvre la gueule et…

 

 

7.

 

Station007

 

Ellipse. Éclipse. Retour à la nuit et repos. Bon Cerbère efflanqué aux sabots de bouc, bon gros diable-sorcier désossé, on t’a mangé, recraché, et tu reposes au pied de ta maîtresse – toi dans l’ombre, elle dans la lumière. Tu es mort, vous êtes morts, la caverne est jonchée d’os et de lambeaux de chair mais ce n’est pas si terrible (quoique moins paisible que ce que tu escomptais dans tes rêves d’enfant). Maintenant tout flotte, sombre, remonte, remonte lentement comme un cadavre ramené à la surface. Tu serres les crocs. Tu reviens à la vie, sors de ton rêve – et ce n’est pas sans mal.

 

 

8.

 

Station009

 

Pauvre

visage

griffé

brisé

saignant

 

Pauvre

face

lacérée par

les ronces

les chardons

 

Pauvre

cri

inaudible

de l’arbre

brûlé vif

 

La Terre naguère était ronde

dont l’homme est séparé

la lame de la lune en tombant l’a blessé

il crie tout seul

dans la forêt

 

d’où fusent cependant

des oiseaux

des lueurs

des flammèches

phénix qui s’envolent

déportent loin leurs flammes

et rallument le feu

de son rêve d’homme.

 

 

9.

 

Station010

 

Ellipse, éclipse. Vague. Vague. Vague et houle dans l'herbe courbe. Il n’est plus là, est sans visage mais presque en haut ! Il est passé, a rebondi, et il n’en revient pas d’avoir pu franchir la falaise. Le sol souple se dérobe sous le pas, mais le voici au pied des quatre pics de la haute montagne. Le silence dans la combe est superbe. Crépuscule du soir. Les ombres s’arrondissent, le vent plie les herbes, la falaise s’éclaire car l’orage final approche.

 

 

10.

 

Station011

 

Les éclairs, l’arbre en feu, et tout un peuple de corbeaux déclame : « Je suis un arbre plein d’oiseaux ! ». On a tout fait flamber finalement : le chemin, le sapin, les fantômes, les rêves et les plumes. Indifférent de l’avenir on se réchauffe (quel gaspillage) au feu de nos forêts. On s’affaire, on souffle sur les braises. Tout flambe, tout s’éclaire, tout est clair et précaire, et l’on tient l’équilibre.

 

Équinoxe d’automne

le feu dans la montagne

éclaire réchauffe équilibre

la nuit le jour la peur l’amour

le feu dans la montagne

ravage et rassure

accoudé au chambranle on

regarde on salue –

tout est clair et précaire.

 

30 septembre 2016

 


 

 

 

UNE GENÈSE EN HIVER

(fragments apocryphes, ni saints, ni divinement inspirés)

 

 

 Lattentedesimagesendécembre2016

 

Solstice d’hiver et tristesse : longues nuits, matins blancs de givre, lumière tranchante. Dans la caverne de la Cave je regarde s’écarter les ombres derrière les barreaux noirs. Simple adjuvant du Livre, officiant sans confiance, je me tapis dans cette grotte tapissée d’images. Sur le bureau de mon adolescence j’ai posé la théière, la tasse, les boîtes de cartouche pour le stylo Mont-Blanc, les deux enveloppes marron postées de Poitiers il y a vingt jours ; j’ai mis en sourdine le disque de Coltrane ; je suis prêt, presque prêt.

 

(« Pourquoi imposer pareille mise en scène ? dira peut-être l’impatient. Fais-nous grâce de la couleur des enveloppes, ouvre-les et montre-nous leur contenu ! »

Sans doute, sans doute. Cela va venir. Mais les circonstances de l’attente font partie des images. Surtout, ce n’est pas le résultat qui m’importe vraiment, mais l’expérience que ces lignes accompagnent : le cheminement, le voyage intime et extime, les égarements éventuels, les repentirs.)

 

Enfant, adolescent assis à ce même bureau vernis que j’aimais, je m'attelais, je m’attèle toutes les trois semaines au sacro-saint exercice de la Rédaction. Rien ne me panique, rien ne me fascine tant que cette obligation d’écrire, de produire un texte, tache démesurée, paralysante, dont l’avènement inévitable (car rendre copie blanche n’est pas envisageable) semble relever du miracle et a peu de chose à voir avec ma volonté et les efforts que je peux entreprendre. C’est, chaque fois, comme un premier matin, une Genèse rejouée…

 

 

Commencement

 

 

Au commencement il n’y a que confusion, encre noire et nuit épaisse où flotte et s’agite à peine un monde de ténèbres ; puis peu à peu l’obscurité se décante, le plus sombre sombre au fond de ce qui semble une mer, cependant que s’allume le faible éclair de l’aube et qu’apparaît un ciel anthracite encore zébré de nuit et d’embruns, miniature ruisselante et comme vue au travers d’une vitre mouillée. Sans bruit, sans cri ni aucun vagissement d’aucune sorte puisqu’il n’y a rien de vivant, la nuit et le jour se mettent en place, le haut et le bas, la terre et la mer. Sensible à l’appel de la lumière tout un peuple de corail sans couleur forme patiemment récif, s’entasse, se multiplie en grand silence, sans bruit, sans cri ni aucun vagissement d’aucune sorte, et la confusion s’écarte.

 

 

Le cours deau

 

 

On sent encore dans la mangrove les ondulations océanes, la houle, les vagues d’ombres, la vase, les dunes toutes proches, le vent marin. Sur le sol sableux filent des ombres dentues, sauvages, hostiles par principe à tout ce qui advient, mais que la lumière met en fuite. La petite plante à quatre feuilles qui pousse non loin de l’eau, il est heureux qu’aucun animal ni aucun homme ne puisse y mettre la langue ou la main, car c’est une ortie tropicale si violente qu’elle peut causer la mort par arrêt cardiaque. Dans la clarté crue bruissent, à quelques pas de cette ortie mortelle, l’arbre de la Vie et l’arbre de la Connaissance. L’eau coule, mangrove, rivière, marais, lagune. Le Paradis est une jungle qui ondule, suggérant par son seul mouvement les présences animales.

 

 

Quadrupède

 

 

Elle apparaît entre les dunes, la première songerie animale. Je me souviens de la gazelle Rym, la gazelle aux yeux sombres et au ventre clair qui faisait dans le désert comme une flèche blanche. Quatre fines pattes, folle esquisse hésitant sur l’avant, sur l’arrière, jeune animal masqué se retournant sur sa naissance comme le faon de Bedheillac, élégante, altière − faite pour faire naître à son tour quelle chimère ? − elle risque un pas de côté, quelques bonds de bête aveuglée, puis dans un roulement de tamtam disparaît entre les dunes.

 

 

 

Femme liane

 

 

Puis la femme s’étire, s’extirpe des racines, mêle ses serpents, ses lianes dans la boue comme laminaires après la marée, la tempête : c’est l’aube de la naissance et de la connaissance. Insidieusement ses cellules travaillent, se multiplient, cherchent la survie, la sortie. Elle tire, elle s’étire, sensuelle et sans visage, dans son lit de limon, elle mêle ses lianes d’encre, ses serpents, ses tracés, ses tresses. Comme la jungle, comme les rides du sable, comme l’eau, le vent et tous les flux de la terre elle ondule, elle s’étire, elle s’extirpe : c’est une autre naissance, l’aube de la connaissance.

 

 

Ange

 

 

L’ange féminin alors se redresse, se cambre poitrine offerte, prend appui sur l’obscur, s’arrache à la poche de la nuit et se met à briller. Tout est prêt pour l’envol. Il y a beaucoup de clarté alentour, beaucoup de clarté dans le monde, et c’est au firmament une éclipse inversée.

 

 

Farandole

 

 

Le fruit du paradis n’était pas une pomme mais une mangue hallucinogène. À l’instant précis qui suit sa consommation par Adam indécis, juste avant que Dieu ne rapplique et tonne, tout se met à trembler, tous se mettent à danser, hommes et animaux pris par la même transe. Ève poursuit Adam en criant : « le prince charmant ! le prince charmant ! », et tous deux nus et sans honte encore forment une farandole avec les bêtes pas apeurées, copulent, s’épouillent, engendrent, « attrape-moi si tu peux ! », dans le joyeux bazar transitoire d’un monde éberlué, foisonnant, vibrant, et la lumière poudreuse de l’aube qui se prolonge. La voici l’harmonie jazz, la joie – « attrape-moi si tu peux ! » − et Caïn pas encore né, et la course folle dans la lumière pendant que Dieu roupille. Bientôt, fini de rire, le vieux père entre en scène et la farandole comme une flamme charbonne, ça sent l’encre qui sèche, la cendre, la poussière, la mort, les « tu enfanteras dans la douleur », « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » et « tiens-toi droit, bipède, tiens ta place au centre de l’image, impose ton ordre au désordre du monde, cesse toute farandole ».

 

 

Procession

 

Tout est en ordre dans le monde, et chacun à sa place en procession pour la grande mascarade : au pied les bêtes quadrupèdes, bons chiens domestiqués utiles pour la chasse, mâle et femelle et tous deux puissants et dentus, se font face − en chiens de faïence, mais moins pour le défi que pour la parade, la galerie ; au ciel et face à face aussi les anges sont des toucans dont les plaintes douces rythment la procession. Au centre voici, guidés par nulle étoile, les Pèlerins en marche : l’Africain enturbanné qui ne parle, ni ne chante, ni ne rit et dont on se méfie parce qu’on le soupçonne d’avoir avec la mort quelques secrètes accointances ; le marchand en bonnet et babouches, fataliste, débonnaire, pragmatique, qui a rejoint la caravane en flairant une aubaine ; voici la femme folle dont naturellement l’Histoire effacera la présence, le gentleman en chapeau et le bandit bosniaque, tous embarqués pour la même quête, la même parade, la même mascarade.

 

 

Solitaire

 

 

Il y en a un dernier, à part, dans son petit format, sourire énigmatique de chamane sans âge, en route pour nulle part, tout près de s’effacer, s’effaçant volontiers. C’est lui qui sort du cadre, referme l’encrier et appose son sceau. 

 

Exlibris

 

Ex Libris. Au commencement était l’encre, à la fin on se signe, on appose son sceau, sa vignette animale, sur la couverture du livre, et les histoires s’arrêtent. Le soir tombe, la longue nuit revient dans l’atelier, la Cave. Tu te tournes vers la petite fenêtre et regardes ton reflet qui te regarde, regardes les barreaux, le ciel pâle qui s’assombrit. La table est encombrée d’outils et d’images. Il reste peu de traces. Tout retourne à la nuit.

 

29 décembre 2016

 


 

 

 

JOURNAL D’UNE PLANTE CARNIVORE

 

 

1. 

Journal01

J'ai compté. Je n’ai plus compté. Je ne compte plus. Tout de même, cela fait maintenant plusieurs lunes que je n'ai pas mangé et qu'on m’a mis, ou que je me suis mis, à l'écart, dans ce cadre trop étroit où je me tords et où je ne compte plus.

J'ai faim, je n'ai pas faim : cela dépend d'abord et jusqu'à un certain point de l'orientation du sang, de l’encre, de la sève, de l’esprit. J'attends, je n'attends pas. Je suis patient, je ne suis pas patient. Je sais que c'est aujourd'hui qu'elle va passer, vrombissement, légère perturbation dans l'air tiède que rien d’ordinaire n'agite, bourdonnement doux d'abeille ou de mouche – et j’en frémis d’avance. Je sais que tout va se jouer dans la demi-heure, dans le quart d'heure qui vient. Elle s’approchera, me frôlera, se posera peut-être. Cela fait trop longtemps. C'est le moment.

Déjà la certitude de sa venue me détourne de l'attente, comme si c'était affaire réglée, moi rassasié, apaisé et pouvant reprendre enfin et jusqu'à la prochaine fois l’insouciance d’une vie sans faim. Je me détends. Me laisse aller. M'appuie sans vergogne sur mon cadre. J’éprouve en cet instant un détachement sincère – à moins que ce ne soit qu’une façon de prévenir la déception qui ne manquerait pas de m'abattre si d'aventure elle ne venait pas ?

Je regarde ailleurs. Je regarde dehors. Le carré de lumière tamisée qui éclaire mon propre cadre sombre m'annonce l'aube mieux que les clameurs d'oiseaux que je ne perçois pas. Déjà si tard ? Toute cette lumière, et rien ne bouge encore.

Cette fois je me tends. Je tends et je détends mon tronc, ma tige, mes fibrilles sans feuilles, je laisse s'étirer le félin de ma faim. Elle se lève, j'ai faim. Elle approche, j’ai faim ; et si je feins le contraire ce n'est plus que par pudeur ou par ruse, comme le fauve ostensiblement et dédaigneusement fait mine de ne pas voir la proie qu’il convoite, exprimant par toute sa posture l'indifférence du rassasié − et puis, l'instant d'après, les ailes, la nuque craquent.

Un craquement. Cette fois c'est le moment. Elle approche, je ne pense pas à elle. Vibrations aériennes, souffle frais, et je regarde ailleurs...

Elle ne s'est pas posée.

 

 

2. 

journal02

 

Il faut bien avouer, la frustration, le dépit, la vexation ont été considérables. Ma faim s'est réveillée en vagues, petite tempête, bourrasque sur les cimes, tous ses harpons tendus vers quoi ? Combien de temps encore avant que ne revienne la possibilité du repas ? Je suis resté encore un moment dans l'espoir d'un revirement, et puis la rage m’est venue et je me suis mordu moi-même jusqu'à arracher et avaler quelques lambeaux de ma propre chair. Il m’a fallu pour me calmer et tristement me digérer tout un long jour.

Maintenant le carré de lumière a jauni. Il y a du pollen partout − mais pas d'abeilles, pas d’abeille, ni guêpe, ni mouche, ni moucheron. Je pense à ce moucheron que j'ai mangé naguère, et je sens remonter en moi le souvenir du duvet tendre de ses pattes frêles, de son squelette exquis, de ses ailes translucides et à peine formées d’ange funèbre. Je pense mouches, moustiques, moucherons, guêpes et abeilles, et le carré blanc de mes rêves se macule d'insectes écrasés.

Parfois ondule ici l'ombre d'un martinet, et j’envie la liberté inconcevable avec laquelle il semble fendre l’air et se repaitre pour de bon de mon rêve. L'air de ma serre n’en vibre pas davantage mais se réchauffe, indubitablement, tout se réchauffe et me rappelle mon pays tropical, mon marais, mon bayou... Par la pensée je peux me recréer ces rives-là, où je m'adonne sans vergogne et sans bouger à la violence. Voici une mêlée de lucanes, un affrontement de lucioles − j'ai si faim que je pourrais me repaître d'un rat. Dans la tiédeur de ma cage je regarde des combats de rats.

Échappatoire que tout cela, et stratégies douteuses, car je vois bien au fond à quel point je me fane. Pour survivre il m'arrive de laper la rosée qui perle à mes pores et de ronger les parties les moins utiles et les plus vigoureuses de mon anatomie (car tout cela repousse quand même tôt ou tard comme les algues) ; mais le dégoût me vient et je ne veux plus de moi.

Ce qu'il faudrait c'est être prédateur aussi désirable qu'une proie.

 

 

3.

 

Journal03

 

Trouver en soi les sucs de la séduction, la courbe qui attire, le parfum qui affole, l’entonnoir en lequel tu glisses et immanquablement succombes.

Les filaments de Rafflesia arnoldii restent cachés au sein de la vigne qu’ils parasitent avant de donner naissance, au bout d’une à deux années (c’est dire la patience) à la plus grande de toutes les fleurs simples du monde, qui peut atteindre dit-on un mètre de diamètre, pèse une dizaine de kilos et dégage une odeur de viande putréfiée capable d’attirer les mouches qui la polliniseront à des lieues à la ronde.

Irrésistible.

(Mourir et pourrir pourrait renforcer mes attraits ?)

Plus patiente encore, l’inflorescence d’Amorphallus Titanum, le très célèbre Pénis de Titan (en fait un Arum gigantesque) met dix ans avant de déployer sa tige blafarde, qui peut alors dépasser le mètre cinquante et qui, pendant trois jours à peine, dégage elle aussi ces remugles de charogne et de fromage fort dont raffolent les insectes.

(Qu’on m’apporte un camembert ou quelque reblochon faisandé, j’aurai tout essayé.)

Il y a aussi toute la gamme des séductions passives : on peut travailler ses formes pour en imiter d'autres connues, reconnues comme étant amicales, attirantes ; ainsi l'orchidée imite l'abeille qui, tentant de s'accoupler avec ce leurre, viendra la féconder.

Il y a encore toute la gamme des pièges actifs, tentacules lancés, mâchoires qui se referment, triangles tissés de rets parfaits − encore faut-il que la proie au moins se rapproche.

Je puise dans le soleil de la serre un regain d'énergie. Immobile je m'affaire, bombant le torse, soignant les chairs. Chère, lorsque tu t'approcheras, je ne ferai qu'une bouchée de toi ; je saurai être foisonnant, odorant, ondoyant, irrésistible.

 

 

 

4.

 

journal04

 

Rien n'a objectivement changé dans ma situation, mais faire et dire cependant donne un cap à ma vie végétale, et cela change tout. Malgré la fatigue et les fréquents découragements, je peux suivre de jour en jour non seulement le lent délitement de la faim, mais aussi le mouvement inverse de la riposte engagée : ici cela s'affaisse, ici je raffermis ; ici cela se ride, et là je tends mes fils, je tisse, je creuse, j'élabore tout un réseau de petits cœurs et de neuves brindilles.

Jeu perdu d'avance, bien sûr, comme n'importe quel jeu, mais, tout est question d'échelle, pas perdu pour tout de suite, pas avant quelques victoires encore, quelques derniers combats gagnés sur la faim, quelques belles scènes de saines dévorations. Je lance mes fils. Je dessine dans l'air comme le font les abeilles, je trace des formes compliquées comme les larves xylophages qui travaillent le bois − oui, je parle dans leurs langages.

Parler ne permet pas de déjouer la faim mais de jouer avec elle, de la mettre à distance, comme on mastique sa propre langue pour se faire saliver et tromper la soif. Je mastique les langues. Ma serre bourdonne d'appels dont le code confus pourrait résonner de façon familière, quoique trompeuse, aux sens de n'importe quelle bête passant par ici.

Dommage qu'il n'en passe pas.

 

 

5.

 

journal05

 

Parfois il me semble que c'est la faim qui, plutôt que de me tuer, me maintient en éveil. Rassasié, je dormirais.

Parfois j'éprouve à l'observer un contentement qui vaut presque un repas. Cela fait comme un courant frais dans l'eau trop chaude, comme une ébullition, un jet d’encre de seiche, quelque chose qui crépite, qui se déploie, qui scintille comme les paillettes noires des braises, quelque chose d'extrême, chaleur et froid mêlés, d’extrêmement attisant. Cela creuse dans le corps cent petits vertiges. On sent bien mieux tous ces flux qui traversent le monde (le peu qu'on en perçoit). Cela ne désaltère pas plus qu'un flocon de neige posé sur une langue brûlante, mais cela redonne au moins l'idée de la cascade.

On sent alors les caresses du courant, l'eau et les algues ballottées sur les bords et ce vacarme qu'on entendrait si on pouvait entendre. On sent le goût du fer sous les crocs. On en mastique de plaisir, d'un plaisir dégagé de la crainte de cet assouvissement qui toujours et finalement se mue en ensevelissement.

Je regarde ainsi la faim sans fin, ce désir épuré qui se détache de tout objet, mon attente idéale, ma faim de loin, ma faim de tout qui me porte, qui m'emporte et qui me mène à tout.

Tu vois qu'à présent tu peux venir, puisque je ne t'attends plus.

 

 

6.

 

journal06

 

Aujourd’hui je saigne. Tout arraché, tout écorché, veines ouvertes, tout maculé de sève noire et furieux, tellement furieux ! Il faut avouer qu’il y a de quoi.

Je baignais dans la quiétude d’une vraie liberté, triomphant renonçant, quand une vibration sourde m’a ramené à la réalité. Cela s’est fait très vite, comme le battement de cœur d’un petit mammifère, systole – la flamme aussitôt se rallume, s’embrase – diastole – et s’éteint, soufflée. Je n’ai rien vu venir, n’ai pu anticiper. N’ai pas même apprécié l’élégance de l’esquive : ainsi les digitales agressées par un pied, une patte, un bec, laissent tomber leurs tiges et jouent les desséchées – mais cette fois ce n’est pas par ruse que j’ai laissé s’affaisser mes feuilles ; tout un essaim aurait pu s’y poser sans que je réagisse.

Outre le dépit naturel que l’on peut ressentir quand la réalisation du désir se trouve à nouveau et peut-être à jamais différée, la colère et l’abattement qui ont suivi étaient également justifiées, je crois, par la déception de me découvrir si peu libre.

Il m’a fallu du temps – le temps de ce discours – pour comprendre la chance qui venait de m’être donnée : non seulement il était à présent quasiment certain que ma faim allait être tôt ou tard assouvie – le signe était très clair – mais l’incertitude du moment, et le fait qu’il dépende en partie de ma capacité à le préparer m’octroyaient désormais la très haute responsabilité de m’en rendre digne.

Ainsi ma faim a-t-elle pris comme un nouveau départ.

 

 

7.

 

journal07

 

Départ, fin ? La vie sans faim, sombre. Mais il faut revenir en arrière, encore une torsion avant l’écrasement.

 

Trop de lumière. Il y avait trop de lumière, et cette lumière trop vive a fatalement fini par me donner un trop-plein de vigueur qui a réveillé ma faim et fait repartir le cycle ordinaire d’expansion et de flétrissement puisque, rien à faire, il faut bien l’admettre sans se payer de mots car ce ne sont pas là des larmes qui tombent ni même « les sécrétions végétales de mon œil couché lorsque l’obscurité gagne la serre », ainsi que l’écriraient les Chinois pour dessiner le mot « rêve » : il n’y a plus rien à manger, et aucun bourdonnement dans l’air mort.

Tant de lumière ! Toute cette lumière ! J’ai senti repousser mes fibres sectionnées, et puis – on m’a, je me suis, déplacé dans ce sous-sol bien sombre, bien isolé, encore bien plus à l’écart ; cette clarté au soupirail, c’est encore trop, je m’en suis détourné et je ne la vois plus.

Plus de lumière, et presque rien de vivant ne peut plus passer par ici : cela me tranquillise, ma faim s’éteint et ma terre s’appauvrit. Je continue à tracer dans la pénombre ces signes qui ne signalent à personne mon absence mais sont mes soubresauts de plante mâchée à mort.

Plus de lumière, plus un souffle ; la lutte cesse ici où ça dépote, silence à fond et requiem pour la défunte plante affamée !

Je baisse la tête, ferme mes feuilles, savoure l’abandon qu’offre la claustration et toutes ces défenses qui désormais protègent de l’attente humiliante : la porte calfeutrée, les murs épais, les ombres pliées − puis survient cette idée comme une trappe qui se rouvre : et si, malgré tout, profitant de quelque ouverture certes compliquée mais possible, le sale insecte, la chère mouche, néanmoins se glissait ?

Mentalement je mastique cette idée qui maintient, mon dieu que la vie est têtue, la possibilité de la faim.

 

Juin 2017

 


 

 

 

UNE FIN D’ÉTÉ

 

 

1.

 

Une fin dété

 

Fins d’été, faim de loup, faim d’orages et de feu, fin ou début du feu.

 

Ce jour-là mon paysage familier de châtaigniers, de bouleaux, de sapins et de trembles, a tremblé, a flambé, secoué par bien pire que le vent, que le feu, pire que la tornade, déchiré de l’intérieur par une convulsion comparable à celle qui secoue le serpent dont une pierre a brisé l’échine et qui tente vainement de se redresser pour mordre. Un paysage aussi parfois peut crier, peut se tordre et vouloir mordre. Mon paysage s’est hérissé, enragé, en panique, toutes feuilles dressées et comme mues par une explosion, implosion, protestation. Mon paysage a noirci puis s’est déchiré, affaissé, effacé dans l’incandescence d’un éclair interminable.

 

Tout a brûlé.

 

Seules ces ombres sont restées avec, sous leurs cendres, les graines ignifuges de la faim, le diamant du désir.

 

 

2.

 

Une fin dété 2

 

Il y a entre mon désir et moi une falaise que je ne peux ni escalader, ni traverser parce que je suis faible, sujet au vertige et ignorant des règles de l’alpinisme. Au pied de cette falaise je pourrais me coucher en chien de fusil et ne plus rien faire. Cela me tente. Comment même être sûr que passer cet obstacle permettrait d’atteindre l'objet d’ailleurs parfaitement flou de mon désir ? Je suis jeune cependant, jeune encore, et l'instinct de survie me commande de chercher un passage.

J'en trouve un, très étroit, une sorte de boyau lisse par où coule un ruisseau. J'enlève mes vêtements et crânement m’y glisse.

D’abord il suffit de se laisser happer par cette espèce de toboggan, sensation presque plaisante de régression enfantine ; puis le boyau se resserre, l’air et la lumière manquent et je rampe. Le frottement rude des parois écorche mes chairs, heurte mes os, attise mon désir. J'avance, je souffle, je souffre. Reculer n'est plus possible : si quelque obstacle infranchissable survenait à présent je mourrais étouffé. Centimètre après centimètre j'avance, la peau de mon dos déchirée par la roche. À un certain moment je me mets à pleurer parce que je sens la fin venir. Je me mets sur le dos, la bouche collée à la pierre en quête d'une poche d'air que je ne trouve pas, et je meurs étouffé.

 

 

3.

 

Une fin dété 3

 

Sur l’échiquier abstrait des écrans qui recouvrent la pièce elles se cambrent, se pâment, s’appellent, m’appellent, se rapprochent, s’éloignent, s’offrent, se refusent, se prennent, s’amusent, font danser sans musique leurs lignes, s’écartèlent sans violence, confondent leurs courbes, déploient l’infinie variété des fastes changeants de leurs formes. Tout, alors, n’est plus que danse, désir doux et beauté vive.

L’enfant pudique du sein dévoilé cependant se détourne ; l’adolescent amoureux des miroirs, d’une telle réalité s’éloigne, et le jeune homme finalement s’en rapproche, fait mieux que la frôler ; puis elle échappe à l’adulte, renvoyé sans ménagement à ses détours, à ses atermoiements, à ses miroirs.

Qui sont froids.

Qui sont lisses.

Qui sont muets.

Qui ne dansent pas et qui ne l’accueillent pas.

 

 

4.

 

Une fin dété 4

 

 

Il y a dans le ciel d’été de belles menthes,

des menthes religieuses qui s’inclinent, qui prient, qui aiment,

qui tranchent

de belles menthes odorantes et

des épeires

des épures

de purs rêves d’insectes et d’arbres qui sauvent

les enfants perdus,

il y a devant ce ciel d’été de belles plantes, vraiment,

les toutes dernières fleurs au rose un peu passé

des rhodos de septembre

des scabieuses aussi, des asters desséchés et puis

les arcosses, les myrtilles, les cirses épineux qu’évite ton pied nu.

Au dernier col tu t’allonges

marmotte tu te terres et regardes d’en bas

les ombres noires

les ombres vertes

les ombres bleues

qui s’éloignent

qui menacent ou qui bercent –

tu fermes les yeux

ton ventre se creuse

la fin s’étire

ta faim s’allège

ton désir se sublime en buée, en nuées

et tu repars à la dérive.

 

Septembre 2017

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés, et Jérôme Bouchard pour les reproductions de gravures.