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LOCATAIRES

 

 

Un cercle de lumière sur une table inconnue, dans une maison inconnue. Au dehors une grande baie vitrée pleine de nuit sur laquelle on peut voir, comme sur la vitre d’un train, une silhouette de fantôme affairé et puis, derrière la masse noire de la haie, la façade d’un immeuble et un clocher éclairé. Presque aucun son. Parfois, une voiture qu’on n’entend presque pas, et le frottement du feutre sur la feuille.

Dans le film de Kim-ki Duk Bin-jip – Maisons vides, ou Locataires dans la version française – un jeune homme s’introduit dans des appartements qu’il occupe en l’absence des propriétaires. Il ne laisse presque pas de traces de son passage. Tout au plus effectue-t-il de temps à autre une petite réparation, ou bien il lave la vaisselle. J’ai oublié les détails du scénario, mais je me souviens qu’il finit par apprendre à évoluer de façon si discrète qu’il parvient à habiter la maison en présence même de son propriétaire, se fondant dans ses pas comme une ombre…

Habiter momentanément la maison d’inconnus est une expérience troublante, et d’autant plus troublante qu’on se trouve des points communs avec ces hôtes qu’on ne rencontrera pas mais qui semblent partout présents. Le chat roulé en boule près de moi ressemble à mon chat Musique. Les accordéons ont laissé place au piano et à la batterie. On salue au passage dans la bibliothèque bien garnie Michaux, Bouvier et moult livres familiers, mais aussi des livres qu’on n’a pas lus, qu’on feuillette, qu’on commence à lire. Nos hôtes étant manifestement végétariens on trouve dans leurs placards les mêmes produits que dans les nôtres. On pourrait vivre ici. Il est facile de se glisser, à pas de funambule, dans la peau de ces propriétaires. Regardant les photographies qui ornent leurs murs on se laisse envahir par ces bribes de leur mémoire qui viennent rejoindre les nôtres. On fera cette nuit des rêves qui ne nous appartiendront pas…

Assis à la lisière du cercle de lumière, j’écris, je vaque et je rêvasse. Ne sais plus trop le lieu, l’époque. Doute de tout, et de la réalité même du reflet. S’il n’y avait la sensation de ma main sur la table, c’est sûr, je pourrais être mort – disons disparu, évaporé, enfui dans une autre mémoire ou happé par l’ombre...