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Pariétales, notes des grottes

 

 

 Le mammouth et le masque humain caché de Bernifal, photographie © Hominidés.com  
 

 

 

Pour retrouver un espace dégagé où l’on se sente libre, il faut aller aux peintures rupestres ?

Henri Michaux, Passages.

 

 

Il faut aller quérir là-bas, seul, au-delà du monde visible, au-delà du monde connu, dans le territoire jamais vu, (…) dans le cœur, dans le ventre, dans la grotte, la force qui manque ici.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés.

 

 

Un nouveau parcours, ouvert et fulminant, demeure possible en réponse à quelque sollicitation soudaine, venant du dehors et renversant l’ordre attendu.

Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art.

 

 


 

 

 

 

SUR LA ROUTE

 

 

 

Fenêtre gris clair

dans le ciel plombé de l’aube

trouée d’un départ

 

*

 

De ces pierres projetées

on attend en vain l’impact

feuilles dans les phares

 

*

 

Déjà le tunnel 

écrit en noir sur fond blanc

un poème pariétal

 

*

 

Lumière soi-même

on croise à travers les ombres

des lumières sœurs 

 

*

 

« Animal errant 

prudence à neuf kilomètres » —

cheval ou bison ?

 

*

 

Un panneau énorme

annonce en blanc sur fond jaune : 

« renaissance de la matière »

 

*

 

Petit frêne frêle

dans le no wood’s land de l’aire

le salut des steppes 

 

 


 

 

 

 

LE PREMIER TEMPLE

(Grotte de Villars)

 

 

1.

 

Finalement l’incapacité même en laquelle on se trouve d’accueillir le sacré autrement que par des mises en scène n’entame en rien notre fascination. Naturellement on s’incline. Et l’on murmure :

 

le lent travail de la pierre et de l’eau

le retrait

l’obscurité

le silence premier

la première goutte ici tremble encore 

voici les colonnes 

du premier temple

 

 

2.

 

Quelqu’un dit doucement : 

« le travail du temps… ces millions d’années »

 

 

3.

 

Ces millions d’années

ces arêtes ces coquillages 

ces vaisseaux fantômes

ces forêts nocturnes figées dans la neige 

ces falaises ces éperons ces draperies ces grandes orgues

ces os cassés ces viscères 

accrochés au ciel obscur

des galaxies intérieures

 

 

4.

 

Le bébé comme rentré

dans le ventre de sa naissance

ne réclame plus sa maman

 

 

5.

 

La « salle des cierges » —

où l’on comprend l’origine

des offrandes de lumière !

 

 

6.

 

« On est dans la bouche du géant ? »

et de fait, on a beau dire 

on y est

 

 

7.

 

Puis voici ces signes

tracés par nos frères d’il y a 

dix-sept mille ans

frères humains si conscients déjà

de la grande séparation 

inscrite en la pierre —

pour mémoire,

affirmation,

ou réparation ?

 

 

 

8.

 

Salut petit cheval bleu

d’avant la domestication

encor là pour cent mille ans !

 

Camouflée sous la calcite

l’ébauche d’une corne —

salut, bouquetin !

 

Et salut l’homme debout

aux bras courts et larges

tendus vers le ciel.

 

 


 

 

 

 

 

CES SIGNES TENDUS VERS

(Lascaux)

 

 

Un sentiment de danse de l’esprit nous soulève devant ces œuvres où la beauté émane de mouvements fiévreux : ce qui s’impose à nous devant elles est la libre communication de l’être et du monde.

 

Georges Bataille, Lascaux.

 

 

1.

 

L’homme se glisse dans la peau de la grotte animale

les chevaux 

lui montrent un chemin.

 

 

2.

 

Au bout du boyau

(au fond de ce puits qui n’est pas un puits)

le voici bientôt tombé à terre 

(mais ce pauvre graffiti qui le figure

semblerait plutôt flotter)

face au bison blessé qui le charge

(ou simplement se retourne sur sa blessure

qu’il considère avec cette stupéfaction

qu’hommes et bêtes ont en partage

devant l’innommable).

 

L’homme — ce griffonnage enfantin

à tête d’oiseau

a planté là un bâton

à tête d’oiseau

 

bras ouverts

tête renversée 

sexe dressé

il

part 

en 

flèche.

 

 

3.

 

Ce signe au devant du taureau

est-ce le mouvement du taureau ? 

la prière au dieu Taureau ?

l’homme face au taureau ?

le taureau en l’homme ?

 

Pourquoi le cheval retourné

barre-t-il le retour 

aux autres chevaux ?

 

 

4.

 

Les signes demeurent

conservés là par miracle

nous rappelant quoi ? 

 

 

5. 

 

Sur la paroi portative du carnet

l’homme longtemps après 

trace encore

ces signes 

tendus 

vers

 

 


 

 

 

 

 

ÉLÉVATION

(Abbaye de Brantôme)

 

 

 

Ici tout invite à l’élévation

le regard naturellement

se tourne vers le ciel

tout l’être naturellement

se tourne vers le ciel

 

l’espace nu de la nef

la pierre gris clair

la lumière vive des vitraux 

et ce Christ sur une croix d’azur 

que surmontent (et c’est inattendu)

le Soleil et la Lune —

ici tout élève

 

musique grave et pure

que ponctue le piaillement d’un moineau 

 

on penche la tête en arrière

dans cette même position

en laquelle est représenté l’Homme

de la grotte de Villars

 

tout touche au cœur

cette veilleuse rouge

ce bleu

ce bleu

cette voûte

 

ce chant

 

ces signes 

 

tendus

 

vers

 

 


 

 

 

 

LES ORNEMENTS DE LA LIBÉRATION

(Font-de-Gaume)

 

 

« L’homme n’a-t-il point aliéné sa liberté en abandonnant la vie nomade des grands peuples chasseurs ? » Cette question du préhistorien Henry de Lumley revenait avec la force d’une évidence quand je visitais Lascaux, Font-de-Gaume, les Combarelles... Par leur regard, par leur souffle, les images des grottes peintes m’apportaient la preuve que les anciens chasseurs de l’âge paléolithique avaient noué avec le monde un rapport qui s’est perdu.

Alain Lévêque, D’un pays de parole.

 

 

La lourde porte se referme 

et l’on remonte à contre sens

le défilé des chevaux noirs

l’espace se resserre

puis s’ouvre à nouveau

au carrefour de trois galeries

en ce lieu du grand retrait

protégé, protégé

l’absolue sérénité de ce jeune bison en atteste

ainsi que l’absence 

de toute représentation violente.

 

Voici en creux le féminin rouge 

en bosse le masculin noir 

diptyque souterrain flamboyant

aux formes complémentaires.

 

Un renne mâle 

semble rassurer 

une femelle qui met bas 

(trois lapons venus récemment ici ont confirmé 

l’authenticité de l’attitude).

 

L’eau aussi a dessiné

faisant circuler le manganèse.

 

On arrive au centre

pour Leroi-Gourhan tout serait parti

de ce tracé très simple

d’un jeune bison de face

tout 

(le clan, la famille, l’habitation

les sons et les signes)

converge en ce centre

(en ce dessin l’abbé Breuil voyait

les aspects animal et humain réunis)

 

 

Il reste pourtant une épreuve ultime

après le passage aux biches

il faudrait descendre 

(cela nous est interdit)

dans ce trou où l’on étouffe

où les gaz montent à la tête

provoquant peut-être des visions

permettant l’accès

à un autre état de conscience

(et même sans gaz

le simple fait d’être là…)

 

Marcher en ce lieu

c’est parcourir sans parole

le poème de la terre

 

Ici tout au fond

une représentation anthropomorphe 

attise le feu des questions

 

Qu’est-ce que c’est que cet homme

partout présent en l’animal

cerné par l’animal

mais qui pourtant a conscience

de s’en être détaché

et semble inventer ici

pour s’en rapprocher peut-être

des rites et un art 

d’une complexité inouïe ?

 

Qu’est-ce que c’est qu’être homme

si ce n’est

tracer 

crayonner 

creuser la question ?

 

Les dessins anthropomorphes

sont ici encore les plus cachés

les plus schématiques

— rien pourtant en cela de systématique

car l’art pariétal

n’entre dans aucun système 

 

le chemin et les formes naissent

d’une idée ponctuelle

et de l’écoute attentive

de ce lieu précis

de ces formes-là

du jeu d’ombre et de lumière

des mouvements des mains, des torches

de la rencontre enfin

entre la paroi participante, le peintre, le passant

à chaque fois recommencée

à chaque peintre, chaque graveur,

à chaque passage de chaque passant

appelé à son tour 

à devenir passeur

à grandir 

dans le ventre de la grotte

à devenir 

plus humain

(plus qu’humain ?)

 

Le chemin naît de l’écoute

du courage

de la patience

de la douceur

de l’abandon

d’une maîtrise exceptionnelle

des techniques picturales (peinture, dessin et gravure)

d’un lien sûr 

qui peut-être n’est pas 

complètement perdu

d’un pont lancé

entre l’homme et le monde

entre l’homme et l’animal

en cette descente primordiale

qui rend la remontée

apaisée 

et pour un peu triomphale

qui élargit le cœur

aiguise la vue

quand la porte se rouvre sur

un monde neuf

et qu’on laisse derrière soi

en soi déposées

les images de la grotte

ornements 

de notre libération.

 

 


 

 

 

 

POÉTIQUE DES SITUATIONS

(Les Combarelles)

 

 

 

À pas prudents on descend

un autre boyau.

 

Les formes ne naissent pas que de la pierre

qui déjà les suppose

mais de l’art et de l’homme

qui pénètre en ce lieu 

avec des idées de forme.

 

Le feu

le manque d’oxygène 

la solitude 

l’obscurité 

la reptation

aiguisent sans doute l’attention

et favorisent la rencontre

entre l’homme, la pierre et

le bison, la lionne, le rhinocéros

— rêves bien réels.

 

Ainsi cette poétique des situations

s’appuie-t-elle sur ce qui est 

donné par le lieu, l’instant, l’idée

sans s’y laisser enfermer.

 

Dans cette figuration intime et immense

le geste et le lieu

comptent plus que la réalisation

— cette crypte-atelier mêle ainsi

esquisses et chef d’œuvre 

le maître n’était pas seul

à venir dans le boyau

des enfants ont joué là

on relève bien des tracés 

inachevés, maladroits, 

enchevêtrés aux plus nobles figures

comme une manière de désigner

non la perfection de l’artiste

mais le chemin qui conduit 

vers la perfection de l’homme.

 

 


 

 

 

 

UN POISSON NOUS PARLE !

(Abri du Poisson, Eyzies-de-Tayac)

 

 

 

À l’abri du Poisson des vandales 

ont tenté de découper la sculpture

de ce salmonidé d’un réalisme incroyable

(un saumon becquart, dit-on, un mâle

à la mâchoire retroussée)

ce chef d’œuvre du gravettien

(vingt-cinq mille ans d’âge)

par-delà le temps par-delà

le signifié

continue de nous parler

comme parle un poisson de pierre.

Par l’énigme de la beauté

les questions

font écho aux questions

toute tentative de systématisation

trouve aussitôt son démenti 

c’est cela aussi

la « poétique des situations » :

une attention fine portée aux formes

à la nature

au lieu et, pour conclure,

une série de points qui ornent la gravure 

comme

ces trois points de suspension… 

 

 


 

 

 

 

LE GRAND MYSTÈRE

(Rouffignac)

 

 

 

1.

 

Parmi plusieurs kilomètres de galeries soigneusement repérées

il y a quatorze mille ans (magdalénien récent)

l’homme-artiste a choisi celle-ci

quarante pour cent des représentations de mammouths connues

s’y trouvent concentrées

les dessins au fusain sont tracés d’une main sûre

dans une craie très tendre

qui ne souffre aucun repentir

l’expressivité, la précision naturaliste

forcent l’admiration

et évoquent l’art zen.

 

Une fois encore la seule représentation humaine

(peu soignée, rien qu’un graffiti :

l’homme se sentait-il tellement à la marge

mauvaise ébauche

face à la perfection animale ?)

se trouve au fond du gouffre

autour duquel sont réunies en ronde

toutes les représentations principales

(mammouths, chevaux, rhinocéros

ainsi que, sur le pourtour,

plusieurs bouquetins magnifiques).

 

Allongé à quarante centimètres du plafond

l’artiste n’a pu voir

la figure qu’il traçait.

 

On regarde avec stupéfaction

ces signes qui semblent d’aujourd’hui

et qui proclament avec insistance

un message indéchiffrable

nul spectacle ne voilant ici

le questionnement premier de l’art

car ces figures savamment disposées

transparentes, stylisées

sans sol, sans ciel, sans arbres ni plantes

ne figurent rien d’autre

que l’homme qui questionne.

 

Elles entourent le gouffre

au fond duquel on comprend peut-être

ce que signifie être humain

où l’on apprend à tomber

où l’on voit 

son propre inachèvement

où l’on découvre

sa propre humanité

cernée d’ombre et de mammouth 

 

ce grand mystère 

qui échappe à tout discours

et qu’on réapprend ici 

à chaque tracé

à chaque reptation

chaque initiation

 

au bord duquel on reste maintenant

faute de pouvoir 

tomber pour de bon.

 

 

2.

 

L’homme qui se pare

questionne son être-au-monde

 

l’homme qui survit à trois fractures osseuses

vit dans une société où l’on connaît l’entraide

 

l’homme qui enterre ses morts

pressent que la vie ne s’arrête pas 

à la mort d’un seul

ni même peut-être à la mort

 

l’homme qui peint au fond du gouffre

plus que notre ancêtre

est notre double fraternel.

 

 

3.

 

Deux mammouths s’affrontent

à main gauche, côté sortie — une esquisse

à main droite, côté abîme — un grand mâle

parfaitement dessiné celui-là

comme si l’achèvement, l’accomplissement

naissaient de l’affrontement

de l’obstacle

et du gouffre.

 

 

4.

 

Cette « écriture » très structurée dont le code s’est perdu

échappe au commerce

échappe au spectacle

et à toute velléité de communication

elle est passage

indubitablement

rite, danse et chant du passage.

 

 

5.

 

Du contenu précis du « message »

on ne saura rien

mais la grotte garde fraîche 

l’intuition

la sensation

le souvenir 

d’une direction.

 

 


 

 

 

 

LE GUET, L’OUBLI

(La Grotte du Sorcier, à Saint-Cirq)

 

 

 

1.

 

Vent tiède sur la falaise —

en compagnie d'une mascarade de sorcier

on guette. 

 

Ici on a guetté la vallée

des millénaires durant.

 

Plus d'ennemi vraiment visible à présent

mais on guette encore, par intermittence

on guette malgré soi,

quelque chose en soi

s'obstine à guetter.

 

 

2.

 

À l'intérieur de la cavité, tout au fond du boyau par où on rampait (par où il faudrait pouvoir ramper encore) — le Sorcier au gros ventre, au gros phallus et aux bras courts sourit, narquois. Ainsi plié en avant depuis dix-sept mille ans il paraît poursuivre une proie invisible, ou mimer la progression d’une sorte de marsupial. On dirait un enfant qui joue à faire peur. Le visage, sculpté de trois quarts, ne manque ni de finesse, ni d’insolence. 

 

 

3.

 

Au sortir de la grotte, on se sent revenu à l'état de brouillon, spectateur découragé de tout ce qui lui semble refusé, relégué à jamais dans les caves de l’oubli. Où aller ? Où réapprendre à ramper ? Comment vraiment faire cette expérience à laquelle les grottes invitent ? Et comment en faire un chemin de vie ?

 

 


 

 

 

 

AU CHÂTEAU FAIBLE

(Castelnau)

 

 

 

1.

 

Odeur de frites et de sueur

brouhaha multilingue

des cohortes de touristes lancées à l’assaut du donjon

avides de contempler arbalètes, épées, fléaux,

toutes les manières médiévales 

de massacrer son prochain.

Après la grande paix pariétale c’est le retour

à la barbarie de l’époque

on scribouille dans cette odeur 

de frites et de sueur

tomber de l’escalier se blesser ou mieux

rester coincé dans la grotte

tout eût été préférable à ça.

 

 

2.

 

L’acharnement à bâtir des défenses 

toujours plus massives

armures toujours plus épaisses

stratégies toujours plus complexes

que l’adversaire finit toujours par déjouer

(sept fois le château fut pris)

évoque Le Terrier de Franz Kafka

ou l’entêtement de l’enfant 

devant son château de sable —

mais c’est sans haine que l’enfant

laisse la vague ruiner son rêve

en ce sens il peut 

(et l’homme paléolithique avec lui)

regarder de haut 

le seigneur de ce château 

qui n’ose s’avouer château faible.

 

 


 

 

 

 

 

TENTATIVE DE REMÉMORATION

(Bernifal)

 

 

Il y a une mémoire, plus ancienne que les souvenirs,

et qui est liée au langage, à la musique, au son, au bruit, au silence : 

une mémoire qu’un geste, une parole,(…) une image, un événement 

peuvent réveiller.

 

Edmond Jabès, Le Seuil, Le Sable.

 

 

1. La pénombre, le silence.

 

Plongé dans la pénombre

on est 

plongé dans la pénombre

d’une grotte sans passerelles. 

On entend le bruit des gouttes qui tombent

on entend le bruit des gouttes 

puis de nouveau la voix de M. Pémendrant

le propriétaire-paysan-préhistorien

qui permet (merci à lui)

l’expérience de ce lieu.

 

 

2. Le visage.

 

Une fois descendu le puits de l’entrée

passé l’avertissement

du grand bison prêt à charger, voici 

deux mains gauches gravées

féminine et masculine, puis 

bougeant à la lueur de la torche 

le long masque lunaire d’un

visage de femme

haut chignon, les traits fins

nullement schématique

qui nous regarde de face

en écarquillant un peu les yeux

sourcils relevés miroir

de notre fascination.

 

 

 

 

3. L’homme-bison.

 

L’homme

qui a débusqué sur le relief naturel de la paroi

ce bison rouge grandeur nature

en avait un dans le crâne ou bien 

dessiné sur la pupille ! Il

parlait de bisons

rêvait de bisons

voyait des bisons dans les nuages

dans la forme des flammes et des feuilles

comme dans la pierre

peut-être c’était

un homme-bison ?

 

 

 

4. Les signes.

 

Une étoile à six branches 

marque le passage

que M. Pémendrant rouvre en riant.

 

Un triangle à pointe arrondie

peint à trois reprises

effacé puis peint et obstinément gravé

en ce lieu précis de la grotte

atteste du caractère très volontaire

de l’ensemble.

 

Le « tectiforme rouge de Bernifal »

se distingue des autres tectiformes

observés dans les grottes de la région

par ses cinq traits.

 

 

 

5. Le complot.

 

Il paraît prêt à bondir et à détaler

cet âne gravé

tête et oreilles bien visibles

pattes avant pliées

dessous du ventre relevé.

 

Mais le cheval dessiné avec

deux traits au naseau

deux traits devant l’œil, un autre derrière la tête

le « cheval bridé de Bernifal »

est bel et bien le premier 

cheval maîtrisé, maintenu

peut-être seulement en image.

 

Ce signe en forme de hutte :

un toit à deux pentes

et la cheminée qui fume encore !

 

Ainsi l’homme fomentait-il comme un complot

dans le silence des grottes

la domestication 

la sédentarisation 

l’architecture

l’Histoire à venir et puis

les mythes les religions la science

 

ainsi l’Art créait-il l’Homme.

 

 

 

6. Plante pariétale.

 

Le poisson, le cervidé

le renne qui brame en marchant

le mammouth gravé et peint

dans une niche au plafond

les dessins aurignaciens —

on oublie cela devant 

les deux traits parallèles de la tige

la feuille pointue, la fleur 

de cette unique plante pariétale !

 

 

 

7. Je reviens de suite.

 

Caché dans un recoin

le profil d’un homme

à la barbe et à la chevelure abondantes —

 

Homme paléolithique ici 

partout

présent.

 

Pris dans la calcite

la lame d’un couteau de silex est restée 

coincée là —

son propriétaire a dit : 

« je reviens de suite ».

 

 

 

8. Le geste, le son, la mémoire.

 

Tout au fond

ces stalactites brisées ont servi à fabriquer

des instruments de musique

(c’est dans l’os d’une aile de gypaète

que fut façonnée il y a quarante-mille ans

la plus vieille flûte trouvée à ce jour

dans le Jura souabe, grotte de Höhle Fels)

 

au retour, près de la sortie

M. Pémendrant fait résonner à nouveau

ces percussions stalagmitiques

(impossible à l’homme de les tailler, de les modifier)

qui réveille l’écho

d’une mémoire très ancienne

 

un instant, mine de rien

en un geste

en le son

d’une pure vibration

le paysan préhistorien rassemble et réconcilie 

l’homme d’avant, l’homme d’après 

l’homme et le lieu

l’homme et le temps

l’homme et le vaste 

l’homme plus grand que l’homme.

 

 


 

 

 

 

 

UNE CAVERNE ORNÉE DE RÊVES

 

 

Ce n’est pas l’artiste moderne qui est primitif,

 c’est le premier homme qui était un artiste.

 

Barnett Newman

 

 

1.

 

J’ai en moi une caverne

ornée de tous les rêves

de l’espèce et de l’ailleurs.

L’air y entre par une porte

en sort par une autre porte

il y circule encore bien

l’état de conservation des rêves

y demeure satisfaisant

à ce jour.

 

Quand l’air s’arrêtera

quand la grotte s’affaissera

les rêves s’effriteront

ne resteront que des traces

mes os dispersés

ces lignes gravées

à même la paroi du rêve.

 

 

2.

 

« Cette année, tu vois, novembre vient en juillet. Les bêtes meurent ou s'en vont — il nous faut partir aussi. »

 

On peut suivre sur les cartes la dernière migration d’Homo neandertalensis jusqu'à son extinction en Espagne. Sapiens, son cousin l’artiste, a survécu. Se pourrait-il que ces talismans qu’il gravait et peignait au fond des grottes y soient pour quelque chose ?

L’art a été, fut et demeure nécessité de l’espèce. Osons formuler l’hypothèse : Homo sapiens, l’homme-artiste, est allé peindre dans les grottes pour rééquilibrer la balance entre la raison et le cœur, le masculin triomphant et le féminin bafoué, l'humain et le monde — et ces rites colorés furent peut-être si efficaces qu'il parvint à le passer, cet hiver interminable.

Vingt-mille ans plus tard, l’homme-artiste, presque inchangé, mais parvenu au bout du processus de séparation naguère enclenché, a rouvert ces grottes où il recherche, tertön (1) moderne, mais confus, mais égaré, ce qu’il sent lui être le plus nécessaire. 

Vingt-mille ans plus tard, de folles saisons s’annoncent. Migrer sera difficile sur cette terre surpeuplée où les barbelés sont en place qui déjà entravent la fuite des pauvres gens. Défait d’avance et sans forces, un homme traceur de lignes murmure pour lui-même :

 

 

3.

 

Je cherche ici un chemin en grattant 

avec la plume cassée d’un corbeau

j’écris dans le froid d’une saison

instable et sans insouciance

sapiens, je ne sais plus rien

ne sais plus les rites, ne sais plus les chants

n'ai pour talismans que des souvenirs

des éblouissements trop rapides

n'ai pour rallumer le feu 

qu’une pauvre braise

— parfois le dégoût me vient

devant ma plume inutile

et tant de gâchis

me dis qu'il faudrait

me taire ou bien faire 

semblant de chanter. L’été

sera court. Bientôt

on regardera la neige

tomber sur les tombes. On partagera 

l’incompréhension des bêtes 

on se serrera.

 

 

4.

 

Pour l’heure et comme on ne peut

se résoudre à ça

par bravade ou par instinct il faut

retourner fouiller

en la fosse de nos crânes

chercher en un autre lieu

de nouveaux Trésors 

une autre façon d’habiter

d’autres rites et d’autres danses

pour renouer les liens brisés

d’autres talismans — 

 

pour l’heure il faut repartir.

 

 

 

Dordogne, été 2012, printemps 2013.

Tous mes remerciements à M. Pémendrant pour la visite de la grotte de Bernifal, et aux guides nationaux des Eyzies.

 

 

 

(1) On distingue, dans plusieurs écoles du bouddhisme tibétain, une transmission « longue » par la lignée orale de maître à disciple, et une transmission « courte » par l’intermédiaire de « trésors » (ou « terma ») autrefois cachés, puis redécouverts en certains lieux (grottes, temples, rochers…) ou dans l’esprit des « tertön » (les « découvreurs » de « terma »). Ce mode de transmission directe, depuis la source même de l’expérience, avait pour ambition de permettre à l’enseignement de se maintenir dans toute sa fraîcheur première malgré les vicissitudes de l’Histoire, et me semble aussi superbement illustrer la manière dont les choses se passent dans le domaine artistique : la découverte de l'art préhistorique au début du XXe siècle n'est pas le fruit du hasard mais l'expression d'une très profonde nécessité...

 

 

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.