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LES ORNEMENTS DE LA LIBÉRATION

(Font-de-Gaume)

 

 

« L’homme n’a-t-il point aliéné sa liberté en abandonnant la vie nomade des grands peuples chasseurs ? » Cette question du préhistorien Henry de Lumley revenait avec la force d’une évidence quand je visitais Lascaux, Font-de-Gaume, les Combarelles... Par leur regard, par leur souffle, les images des grottes peintes m’apportaient la preuve que les anciens chasseurs de l’âge paléolithique avaient noué avec le monde un rapport qui s’est perdu.

Alain Lévêque, D’un pays de parole.

 

 

La lourde porte se referme 

et l’on remonte à contre sens

le défilé des chevaux noirs

l’espace se resserre

puis s’ouvre à nouveau

au carrefour de trois galeries

en ce lieu du grand retrait

protégé, protégé

l’absolue sérénité de ce jeune bison en atteste

ainsi que l’absence 

de toute représentation violente.

 

Voici en creux le féminin rouge 

en bosse le masculin noir 

diptyque souterrain flamboyant

aux formes complémentaires.

 

Un renne mâle 

semble rassurer 

une femelle qui met bas 

(trois lapons venus récemment ici ont confirmé 

l’authenticité de l’attitude).

 

L’eau aussi a dessiné

faisant circuler le manganèse.

 

On arrive au centre

pour Leroi-Gourhan tout serait parti

de ce tracé très simple

d’un jeune bison de face

tout 

(le clan, la famille, l’habitation

les sons et les signes)

converge en ce centre

(en ce dessin l’abbé Breuil voyait

les aspects animal et humain réunis)

 

 

Il reste pourtant une épreuve ultime

après le passage aux biches

il faudrait descendre 

(cela nous est interdit)

dans ce trou où l’on étouffe

où les gaz montent à la tête

provoquant peut-être des visions

permettant l’accès

à un autre état de conscience

(et même sans gaz

le simple fait d’être là…)

 

Marcher en ce lieu

c’est parcourir sans parole

le poème de la terre

 

Ici tout au fond

une représentation anthropomorphe 

attise le feu des questions

 

Qu’est-ce que c’est que cet homme

partout présent en l’animal

cerné par l’animal

mais qui pourtant a conscience

de s’en être détaché

et semble inventer ici

pour s’en rapprocher peut-être

des rites et un art 

d’une complexité inouïe ?

 

Qu’est-ce que c’est qu’être homme

si ce n’est

tracer 

crayonner 

creuser la question ?

 

Les dessins anthropomorphes

sont ici encore les plus cachés

les plus schématiques

— rien pourtant en cela de systématique

car l’art pariétal

n’entre dans aucun système 

 

le chemin et les formes naissent

d’une idée ponctuelle

et de l’écoute attentive

de ce lieu précis

de ces formes-là

du jeu d’ombre et de lumière

des mouvements des mains, des torches

de la rencontre enfin

entre la paroi participante, le peintre, le passant

à chaque fois recommencée

à chaque peintre, chaque graveur,

à chaque passage de chaque passant

appelé à son tour 

à devenir passeur

à grandir 

dans le ventre de la grotte

à devenir 

plus humain

(plus qu’humain ?)

 

Le chemin naît de l’écoute

du courage

de la patience

de la douceur

de l’abandon

d’une maîtrise exceptionnelle

des techniques picturales (peinture, dessin et gravure)

d’un lien sûr 

qui peut-être n’est pas 

complètement perdu

d’un pont lancé

entre l’homme et le monde

entre l’homme et l’animal

en cette descente primordiale

qui rend la remontée

apaisée 

et pour un peu triomphale

qui élargit le cœur

aiguise la vue

quand la porte se rouvre sur

un monde neuf

et qu’on laisse derrière soi

en soi déposées

les images de la grotte

ornements 

de notre libération.