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LE GRAND MYSTÈRE

(Rouffignac)

 

 

 

1.

 

Parmi plusieurs kilomètres de galeries soigneusement repérées

il y a quatorze mille ans (magdalénien récent)

l’homme-artiste a choisi celle-ci

quarante pour cent des représentations de mammouths connues

s’y trouvent concentrées

les dessins au fusain sont tracés d’une main sûre

dans une craie très tendre

qui ne souffre aucun repentir

l’expressivité, la précision naturaliste

forcent l’admiration

et évoquent l’art zen.

 

Une fois encore la seule représentation humaine

(peu soignée, rien qu’un graffiti :

l’homme se sentait-il tellement à la marge

mauvaise ébauche

face à la perfection animale ?)

se trouve au fond du gouffre

autour duquel sont réunies en ronde

toutes les représentations principales

(mammouths, chevaux, rhinocéros

ainsi que, sur le pourtour,

plusieurs bouquetins magnifiques).

 

Allongé à quarante centimètres du plafond

l’artiste n’a pu voir

la figure qu’il traçait.

 

On regarde avec stupéfaction

ces signes qui semblent d’aujourd’hui

et qui proclament avec insistance

un message indéchiffrable

nul spectacle ne voilant ici

le questionnement premier de l’art

car ces figures savamment disposées

transparentes, stylisées

sans sol, sans ciel, sans arbres ni plantes

ne figurent rien d’autre

que l’homme qui questionne.

 

Elles entourent le gouffre

au fond duquel on comprend peut-être

ce que signifie être humain

où l’on apprend à tomber

où l’on voit 

son propre inachèvement

où l’on découvre

sa propre humanité

cernée d’ombre et de mammouth 

 

ce grand mystère 

qui échappe à tout discours

et qu’on réapprend ici 

à chaque tracé

à chaque reptation

chaque initiation

 

au bord duquel on reste maintenant

faute de pouvoir 

tomber pour de bon.

 

 

2.

 

L’homme qui se pare

questionne son être-au-monde

 

l’homme qui survit à trois fractures osseuses

vit dans une société où l’on connaît l’entraide

 

l’homme qui enterre ses morts

pressent que la vie ne s’arrête pas 

à la mort d’un seul

ni même peut-être à la mort

 

l’homme qui peint au fond du gouffre

plus que notre ancêtre

est notre double fraternel.

 

 

3.

 

Deux mammouths s’affrontent

à main gauche, côté sortie — une esquisse

à main droite, côté abîme — un grand mâle

parfaitement dessiné celui-là

comme si l’achèvement, l’accomplissement

naissaient de l’affrontement

de l’obstacle

et du gouffre.

 

 

4.

 

Cette « écriture » très structurée dont le code s’est perdu

échappe au commerce

échappe au spectacle

et à toute velléité de communication

elle est passage

indubitablement

rite, danse et chant du passage.

 

 

5.

 

Du contenu précis du « message »

on ne saura rien

mais la grotte garde fraîche 

l’intuition

la sensation

le souvenir 

d’une direction.