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Salleavril2017

 

La salle en avril a de beaux contrastes, de belles ombres auxquelles répondent les ombres des arbres encore nus qui ornent les tilleuls de longues racines fourchues de palétuviers...

 


 

 

 

HIBOU, CHOU, GENOU…

 

 

Ciel bleu-blanc par-delà la fenêtre close de la salle de classe, à travers laquelle fuse parfois le cri froissé d’un rouge-queue. Devant moi, vingt-sept nuques recourbées sur un devoir de réflexion : « l'adolescence, vous connaissez ? » Parfois un visage émerge, qui regarde dans le vide avec un air égaré ou bien se tourne discrètement vers la copie du voisin ou vers le ciel bleu-blanc, en quête de sens ; parfois une porte claque, ou bien on entend les éclats de voix des salles voisines. Il semblerait que tous ici aient été frappés d’un mauvais sort, figés, ensommeillés – disons plus sobrement qu’ils sont concentrés, et qu’une telle concentration déconcerte l’enseignant habitué à davantage de tumulte.

À tout prendre, je préfèrerais qu’ils protestent contre l’exercice, opposent des futilités à mes graves questions, brisent ce silence que je suis apparemment le seul à trouver pesant ; mais cela fait plus de trois quarts d’heures qu’ils sont là, pliés en deux sur leurs tables dans des positions qui m’évoquent les contorsions de passagers embarqués dans un train de nuit, à écrire en silence à propos de ce sujet qui, indubitablement, leur parle.

 

L'adolescence, je ne connais pas tellement et je ne suis pas certain qu’elle me parle encore beaucoup. Mais je connais comme tout le monde ce mouvement qui pousse plus ou moins lentement le bipède récalcitrant vers la sortie, vers l'abattoir, vers cette fin « qui vous passe le goût de jouer au plus fin ». Dans le livre que je lis le soir à mon enfant, « Petit Lièvre Brun » constate que tout change, que tout grandit : le papillon est appelé à devenir chenille, le têtard grenouille, et Petit Lièvre Brun, lui, doit devenir Grand Lièvre Brun. Mais la question du devenir de Grand Lièvre Brun, elle, est gentiment escamotée : ce cadavre bien froid, comme celui du lièvre justement qu’on a trouvé l'autre jour en marchant dans les bois…

La question de la mort et du rapport au temps demeure centrale, bien plus que celle de tel ou tel moment particulier. Il faudrait parvenir à sortir de la ligne droite pour atteindre au cercle sans pour autant se berner soi-même en se rassurant à bon compte (relisant cette phrase sept ans plus tard je me demande franchement ce qu’elle peut signifier, mais je la conserve quand même pour le cas où elle recèlerait, sait-on jamais, un sens caché qui me serait apparu sur le moment et que j’aurais perdu depuis…). En tant qu'individu, il n’y a guère d’autre perspective que de « vieillir, mourir, pourrir et être oublié » (la crémation permet d’éviter la troisième étape). En tant qu'être du monde, la mort ne serait rien de plus qu'une dissolution provisoire ? Pascal critiquait tantôt le matérialisme jugé étroit de Kenneth White ; il évoquait naguère sans trembler le cancer de Nicolas Bouvier, dont la curiosité pour la « dernière douane » fut pourtant mise à rude épreuve par les souffrances de la fin (« J'ai dit beaucoup de conneries sur la mort ; ça fait mal, et c'est tout » — mais qui diable a rapporté ces paroles, qui cadrent mal avec ce qu’a dit Éliane de ses derniers moments ?). Je me dis simplement que si les gestes essentiels ont été accomplis, partir ne doit pas être un si grand drame ; mais quand la mort vient trop tôt, vraiment trop tôt ? Quelle consolation ?

La littérature seule ne suffit pas. Elle fige le cheminement spirituel qu'elle était censée accompagner. Elle peut certes beaucoup : résumer, rassembler, densifier, dégager des perspectives, éclaircir ce qui peut l'être, inquiéter et rassurer, voire in fine transmettre les bribes de sens qu’on aura su trouver (c'est peut-être secondaire). Mais elle ne peut suffire.

Marcher sans laisser de traces est sûrement préférable. Voyager pauvrement si on en est capable. Méditer en se laissant happer sans mot dire par le rythme lent des saisons, vivre pleinement, simplement, et, par moments, entrevoir au-delà des crêtes une réalité nue, sans métaphore. Une extase tranquille, sans tapage, à laquelle on prend à peine garde. Juste un léger tremblement dans l'air et sans doute dans l’être…

 

Hamza soudain rompt le silence, mettant fin à la spirale de mes propres questions avec la sienne, autrement plus urgente − et la classe comme réanimée de débattre finalement de cet épineux problème : « bisou », au pluriel, prend-il un « s » ou un « x » ?

 

jeudi 2 avril 2009

 


 

 

 

L’ESSAIM

 

La salle lessaim avril 2017 

 

Même d’ici on a pu entendre la clameur montant de la cour, signe manifeste d’un événement exceptionnel à forte charge émotionnelle.

Une bagarre ? Les vraies bagarres sont, dans cet établissement paisible, rarissimes – voire inexistantes –, et je ne crois pas avoir, ces dix dernières années, jamais dû intervenir pour faire cesser l’un de ces trépidants affrontements qui, autrefois, dans certains autres établissements plus agités, faisaient hebdomadairement monter la fièvre adolescente autour de deux gaillards occupés à rouler l’un sur l’autre sur le goudron ou dans l’herbe de la cour en se martelant de coups de poing au centre d’un cercle de spectateurs hystériques et ravis (tout au plus ai-je dû une fois, il y a longtemps, séparer deux demoiselles de Troisième par ailleurs charmantes mais qu’on avait montées l’une contre l’autre et qui avaient commencé à s’arracher les cheveux en hurlant – et cet épisode lamentable n’avait provoqué de la part des témoins aucune clameur mais une légitime et muette consternation).

Alors, un incendie, les vivats saluant l’annonce de quelque exploit sportif, une célébration spontanée de l’advenue du printemps ? Une voix apporte assez vite l’explication : comme les oiseaux dans le film d’Hitchcock, les abeilles attaquent, et les élèves sont priés de venir se mettre à l'abri dans le hall.

Plus exactement, elles n’attaquent pas, mais un essaim a suivi sa vieille reine partie en migration et s’est retrouvé dans la cour, au milieu des élèves. On a appelé l’apiculteur, que j’imagine enchanté par l’aubaine. Resté à la fenêtre dans la salle déserte je le vois arriver, puis je vois l’essaim passer juste devant les vitres, grosse masse noire vibrante qui se contracte et se dilate comme un vol d’étourneaux, pour finalement disparaître du côté du Bréda. Mathis et Alexis regardent d’en bas la scène, que je tente de photographier d’en haut – juste quelques grains noirs sur le fond blanc des bandes du passage piéton ou sur le bleu limpide du ciel d'avril.

 

13 avril 2017

 

 

 


 

 

 

 ALLEVARD-PLAGE

 

 

Salle sol avril 2017

 

 

 Quel est cet oiseau

dont tu n'as vu 

que l’ombre passer ?

 

 

Rumeur des travaux

cri de la buse

basse continue des criquets.

 

 

Serrés sur les marches

comme esclaves à fond de cale

la classe en partance.

 

 

Pépiements, rumeurs, murmures

écho des classes écho des cours

éclats de rire, bruit des travaux

plainte rauque d’une soufflerie peut-être et

le vent dans les feuilles.

 

 

Ferme les yeux :

la plage.

 

17 avril 2014

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.