COMING OUT

 

Saxenclasse

 

 

« Vous voyez, j’ai mis aujourd’hui ma plus belle tenue de père Noël, de clown ou de diable (je vous laisse choisir ce que vous préférez), afin de fêter comme il se doit le dernier cours de l’année et de continuer notre séquence autour de la parole amoureuse : dire l’amour.

Quand vous êtes dans cette situation de devoir dire l’amour, vous êtes confrontés à un sacré problème de la parole, n’est-ce pas ? Dire l’amour, c’est révéler le plus intime, le plus douloureux peut-être, le plus fragile de soi. Cela nous gêne – regardez-vous, regardons-nous sitôt le thème lancé : il y a du malaise dans l’air, des rires mal assurés, des têtes qui se baissent, des regards tournés vers la fenêtre et en même temps, une écoute, une tension… cela n’arrive jamais quand on parle des temps du récit ou qu’on fait une dictée ! Devoir dire l’amour, et en parler en classe, met à mal notre pudeur.

On peut traiter un tel sujet en gardant ses distances, comme si on n’était pas vraiment concerné... ou bien on peut faire le choix de s’exposer, histoire d’effleurer au moins les vrais enjeux de la question – à commencer par cette difficulté qu’il y a à dire l’amour, à le dire dans des livres, des chansons, des poèmes, à le dire publiquement.

Pour ma part j’ai choisi aujourd’hui de faire quelque chose d’un peu inhabituel, quelque chose que je n’ai jamais fait ; j’ai choisi de faire devant vous, pour vous, mon coming out. (Ceux qui ne savent pas ce que cela veut dire, ne vous inquiétez pas : vous allez comprendre...)

 

*

 

Je veux vous raconter comment cette chose-là, tellement inattendue au fond, m’est arrivée.

Je n’avais jamais eu cette sorte d’attirance, ou pas de façon bien consciente. Mes goûts allaient vers d’autres objets, et celui-ci ne m’intéressait pas, n’existait même pas vraiment : un fantasme qui n’est jamais verbalisé ni incarné, n’a pas plus de réalité qu’un rêve fait en pleine nuit et oublié le matin.

Quand je l’ai rencontré lui, et que j’ai compris, je me suis senti d’autant plus déboussolé, désarçonné, désorienté. Maintenant encore, vous voyez, il me suffit de penser à lui pour sentir mon cœur battre plus fort, parce qu’il me tarde de le rejoindre... Je l’ai trouvé et je le trouve tellement beau, tellement touchant, brillant, lumineux, étincelant même – et c’est objectivement vrai qu’il est tout cela ! Osons le dire : j’ai découvert par la suite qu’il est également merveilleux à toucher…

Une chose curieuse qu’il me faut souligner, c’est que, par-delà cet aspect plastique immédiatement séduisant, c’est sa voix qui m’a le plus ému lors de ce coup de foudre tardif. J’ai trouvé qu’il avait une voix grave et douce, sensuelle, merveilleusement expressive. C’était il y a deux ans. Naturellement j’ai d’abord pensé que ce n’était qu’une passade, j’avais d’autres engagements, je n’étais pas prêt à l’accueillir et je n’y croyais pas. Je l’ai pourtant suivi, j’ai tout fait pour pouvoir vivre avec lui, et je constate aujourd’hui que je ne me suis pas trompé. Plus le temps passe, plus je le vois, plus je l’entends, et plus je suis amoureux de lui.

Me voici ainsi tombé bien bas, plus bas que je n’avais jamais été. Je ne dors pas la nuit, car c’est un nocturne invétéré que mon beau compagnon. Certains matins vous m’avez vu arriver devant vous épuisé, hirsute, mal rasé et hagard, car, je l’avoue, j’avais passé la nuit avec lui. Je me sens pourtant en même temps sur un petit nuage, tant il sait aussi m’emporter vers des hauteurs que la voix ordinaire n’atteint pas.

Ce matin, je voulais le dire pour que les choses soient claires et sans ambiguïtés, et même aller plus loin : je voulais vous le présenter. Je lui ai dit de venir. Il a tant de belles choses à vous dire lui-même. Ce sera un témoignage – c’est cela aussi, le cours de français. Il attend là-derrière la porte… le voici… Il est beau, il est brillant, et c’est merveille de le tenir dans mes bras même si, au départ, mes premières amours ont été le violon, l’accordéon, et pas ce saxophone que je suis fier et heureux d'avoir enfin sorti du placard d’une longue ignorance. »

 

Et le professeur de raconter la vie d’Adolphe Sax, de parler de l’instrument et d’en jouer, avant que d’inciter les élèves à eux-mêmes écrire une déclaration d’amour à chute…

 

(À la réflexion, il me semble que ce petit moment un peu théâtral et drôle, je crois, de mon « coming out » détourné au profit du saxophone, me résume probablement mieux que tout ce que j’ai écrit ces derniers temps.)

 

 

22 décembre 2017

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.