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Salle214hiver 

 

De ce tas de neige

sur lequel ils sont juchés

ne restera qu’une flaque...

 


 

 

 

LE TEMPS D'UNE AVERSE DE NEIGE

 

Neige

 

 

Il a neigé, beaucoup, sur Allevard comme partout en montagne, et il neige encore. La classe clairsemée aujourd'hui planche sur un devoir : « Que pensez-vous de cette phrase de la chanson de Cat Stevens dans Harold & Maude, ˝if you want to be free, be free ?˝ » 

 

Grand silence entrecoupé de bruit de feutres et de Bics, comme le cliquetis atténué de l'averse de neige. Dans l'exil du fond de classe, Jules se détourne de la page blanche pour regarder, à la fenêtre, la neige qui tombe. Avoir si bien compris que la réponse à la question posée se situe quelque part du côté des fenêtres mériterait d'emblée une note honorable (mais ce n'est pas vrai, en fait, se tourner vers le dehors ne suffit pas, on n'est pas si facilement libre, pas sans un travail tourné aussi vers le dedans, et surtout pas sans efforts…).

Il a neigé. Beaucoup d'élèves manquent à l'appel, et l'irruption soudaine du grand tout neigeux dans les petits riens de la vie ordinaire pousse à la nonchalance, à la détente. On est là, mais on sait qu'on pourrait ne pas y être, comme tous ceux qui n'ont pas pu venir et qui échappent à ce devoir. On est là comme à l'ordinaire, mais tout le paysage a changé et il neige, il neige encore. On entend le ronflement, le raclement du chasse-neige qui passe sous les fenêtres. Même ce pensum du devoir de français n'a pas tant d'importance puisqu'il neige. Jules se retourne encore, imité par Malo qui brave sans vergogne le torticolis pour jeter un regard furtif, mais appuyé, à la neige, comme on regarde une fille passer.

Classe silencieuse, neigeux recueillement. Il neige, il neige encore. Tous ainsi assis face aux baies vitrées enneigées, on pourrait se croire dans un centre de retraite bouddhique en période de dathün hivernal. Profitant du devoir et de l'averse le professeur aussi regarde la neige, griffonne, regarde la neige, les élèves, la neige, les élèves, la page blanche, et griffonne, et regarde. 

Tic-tac de la grande horloge près de laquelle est affichée la photo, prise naguère par Nicolas Bouvier, des deux petits paysans japonais pliés en deux par le « mal des rizières » et qui avancent à petits pas parmi la foule des tokyoïtes pressés. 

 

Le temps.

 

Il y a dans cette assemblée de grands ados de Troisième des visages que j'ai connus il y a quatre ans, à leur arrivée en sixième. Maëva, studieusement penchée sur sa feuille avec son stylo orange ; Pierick, intelligent, facétieux et faussement nonchalant, se tient la tête avec sa main pliée et, tout en travaillant, regarde alentour (on peut être certain qu'il ne manque pas une miette de tout ce qu'il y a à voir). Malo travaille avec application (et l'on se dit que grandir a aussi du bon). Simon incarne en ce moment à la perfection l'ennui, la lassitude, l'envie d'être ailleurs, la distraction et la perplexité : ce stylo levé qui n'écrit plus depuis belle lurette, voici qu'il le fait rouler, puis le pose tout à fait. Il regarde dehors, regarde sans regarder, l'œil morne, puis voyant que je le regarde, sourit avec l'air de dire : que voulez-vous ! je ne sais vraiment pas quoi vous dire… Maxence, de son côté, s'arrête soudain d'écrire, passe la paume de ses mains sur ses genoux, regarde droit devant lui en ouvrant la bouche comme saisi par une idée (ou une absence d'idée, je verrai cela après), puis se renfonce dans son devoir. 

 

J'aime ces trouées qui traversent ainsi un moment de concentration studieuse : la réalité s'y engouffre aussitôt.

 

Hugo s'étire, se renverse en arrière, regarde à l'envers les flocons qui tombent encore, puis tourne à nouveau la feuille recto-verso, comme s'il y avait quelque part un troisième côté plus favorable. 

On entend dans le couloir une cavalcade et des cris — « Il y a un oiseau ? » claironne une voix. Émilie et Teddy cependant travaillent — Teddy, sourcils froncés, avec un air grave. Camille B. mâchonne son crayon, sourit parce que je la regarde, puis se remet à écrire. Jessica sourit aussi, car elle a repéré mon jeu et compris que c'était son tour. Ses longs cheveux bruns font un écran qui la sépare de son voisin Simon, comme si tous deux étaient très loin l'un de l'autre, embarqués dans le même compartiment de ce train-train scolaire qui traverse l'hiver mais aussi étrangers l'un à l'autre que peuvent l'être les passagers d'un vrai train. Daniela, elle, se tient droit et travaille avec volonté, sans tension apparente mais sans distraction non plus : elle aussi cependant finit par jeter un œil au dehors, et l'averse de neige poudroie un instant au fond de ses yeux clairs. Marie, elle, est partie : bras croisés, bouche entrouverte, elle regarde au plafond les guirlandes des vœux (je les avais oubliés et ne comprenais pas ce regard tourné vers le ciel, soudaine illumination mystique ou passion des plafonds). Camille T., qui a dû avaler son chewing-gum, lisse de la main droite ses cheveux fraîchement teints en roux et sourit aux pitreries de Pierick qui vient de faire tomber son stylo. Chloé écrit, penchée sur sa table dans une position terriblement tordue qui m'évoque certains pins maritimes qui ont poussé dans tous les sens à cause des vents, de la mer, des cailloux : elle écrit, elle travaille, dédaigneuse de son dos qui (elle en a de la chance) ne la fait pas encore souffrir.

Ah, l'air perdu de Lola K. qui, le stylo à la bouche, jette soudain au hasard de la salle un regard dont elle ne peut mesurer le caractère si étonnamment effaré (il n'y a pas de quoi, Lola, ne t'inquiète pas, c'est déjà oublié, ça durera juste le temps d’une averse de neige...). Frank est là aussi, studieux et concentré, qui s'interrompt seulement pour se moucher (cela fait quand même une trouée), tandis que Lola L. s'interroge sur le sens symbolique de la destruction du corbillard et qu'Isabel recopie au propre son paragraphe argumentatif (rose impeccable de ses ongles serrés sur le Bic bleu). 

Il n'a évidemment pas échappé à Jules ni à Hugo que l'averse de neige a presque cessé et qu'un pan de ciel bleu s'est ouvert au-dessus de Bramefarine. Lumière fugace, brouillard accroché aux flancs de la montagne invisible, ronflement d'un moteur, fracas des chaînes du chasse-neige encore. Sarah a posé sa main sur ses lèvres et semble dire quelque chose comme : chut !... l'heure est grave, il faut faire silence ! — ou bien : c'est fini, maintenant, cet instant d'arrêt, ce silence, cette chute de neige pendant un devoir de français, en ce jour ordinaire de nos vies.

 

Je garde ces lignes, ces prénoms que je me refuse à gommer, ces visages déjà presque effacés, ces noms qui bientôt ne désignent plus les jeunes adolescents mais les adultes que je croise sur la route d'Allevard. 

 

2 février 2015

 


 

 

 

LA SALLE N’EST PAS UN THÉÂTRE

 

Ce sera encore un moment un peu tonitruant, théâtral et violent, où l’on cabotinera sur « Le vin de l’assassin », tentant de traduire toutes les modulations de ce texte terrible en une lecture collective. Puisqu’il faut être possédé pour dire et vivre cette brillante horreur – et en rire, tout de même – on le sera. Une fois de plus, et puisque je le peux encore, je sauterai sur les tables au moment voulu, dégommerai quelques trousses sur « et j’ai même poussé sur elle / tous les pavés de la margelle ! », et nous prendrons un air hagard pour répéter : « Nous sommes tous plus ou moins fous ! »

 

Ce jour-là, l’élève que je ne connais pas dans ce groupe que je connais peu, me dit qu’il ne peut pas, qu’il ne peut pas dire ce texte-là « parce que ça me rappelle des souvenirs ». Aussitôt le rideau rouge de la salle tombe. On s’écarte, on parle un peu. Il se raconte sobrement, pudiquement, tristement. J’ai honte du théâtre, honte de Baudelaire et de ce jeu sur la violence et l’alcool, honte de tout jeu. Je me demande comment j’ai pu, moi qui suis incapable de voir dans l’alcool autre chose qu’un poison destructeur, choisir pareil poème. Je lui présente mes excuses. Si j’avais su – mais j’ai pris ce risque en le sachant – je ne t’aurais pas confronté à ce texte.

Puis je m’avise que ce n’est, au fond, pas un jeu, avec tout ce que cela pourrait avoir de complaisant ou de futile, mais une façon de se jouer de la violence et de s’en défaire. Il y a, même dans la poésie la plus noire, et même dans cette façon de dire le désespoir d’un assassin (désespoir qu’on aurait tort, à mon avis, de ne pas prendre au sérieux), quelque chose de profondément moral ou, disons plus prudemment, quelque chose de sain et de rassérénant (cela, je ne me le dis qu'à moi-même et après coup).

Il revient. Choisit de dire quand même le texte et le fait à merveille, dépassant ainsi peut-être la douleur des souvenirs.

 

La salle n’est pas un théâtre. On n’y ment pas, on ne cabotine pas. On cherche, à tâtons, en riant, en pleurant, en criant, en murmurant, la vérité qui nous est nécessaire et qui nous échappe.

 

Un jour de février.

 


 

 

 

LA TRANSE

 

J’aime ce moment où l’on évoque les sons du français : les voyelles orales (mettez la main sur la gorge et faites « a »), les nasales (rajoutez deux doigts sur l’arête nasale et dites : « an », cela fait comme une sourdine qui atténue l’éclat de la voyelle), les consonnes labiales (« tous ensemble : p, p, p, b, b, b… »), les dentales… Comme naguère mon cher maître Junod en classe d’hypokhâgne, je trace au tableau une forme ronde qu’on associe aussitôt aux sons doux de « malouma » et une forme pleines de piquants aussitôt baptisée « takété » : vous voyez que les sons disent quelque chose, indépendamment de toute signification, et que l’on peut user de la langue comme d’une musique. Je parle de la récitation du son « a » et des mantras bouddhiques, de la transcription verbale des sons du tabla indien ; je parle de la transe qui peut naître des sons.

La transe. On écoute Jean Vasca chanter, puis on répète tous ensemble : « Corps de la femme, cœur de la flamme », de plus en plus vite, de plus en plus fort. À mesure je ressens simplement la présence de Jean, qui est mort à présent, je sais bien, mais dont les mots sont repris avec un bel entrain par ces adolescents qui jouent volontiers le jeu de la déclamation. On répète, on accélère, on amplifie. La femme et la flamme se confondent. On explore les sons vocaliques, du plus fermé au plus ouvert, de la voyelle d’arrière « i » à la voyelle d’avant « ou » : « Ô dites-moi où, à quelle mamelle, où à quelle source, où à quel goulot, téter le lait de la tendresse humaine ? »

Puis nous miaulons. Je fais cela une fois par an, avec simplement moins de retenue que ne le faisait M. Junod lorsqu’il présentait le « triangle vocalique du chat » − cet excellent moyen mnémotechnique de retenir les différences d’aperture entre les sons vocaliques. Je miaule, je feule, me laisse tout à fait aller, poursuis en braillant, en brayant, en un braiement furibard qui excède les limites du jeu, traverse toutes les cloisons en provoquant l’hilarité ou la consternation, traverse les vitres, fait s’envoler les corneilles, résonne dans la montagne.

 

9 février 2017

 


 

 

 

REPOS DANS LE MALHEUR

 

Lasalle est immenseartaudmichaux

 

Quand revient ce moment particulier que je nomme en moi-même le « moment du malheur », j'hésite. Je suis vêtu de noir, avec quelques motifs blancs ou bien un pull violet. J'ai fermé à moitié les volets et projeté sur l'écran une encre de Michaux. J'ai veillé à n'avoir aucun cours avant l'heure choisie, afin d'être prêt, afin de me préparer. Je suis grave. Un sourire maintenant ne pourrait être qu'une grimace. Je leur dis mes hésitations ; aussitôt tout se tend. Ils attendent. Je leur promets d'être prudent (je ne l'ai pas toujours été suffisamment). Ils peuvent, à tout moment, s'ils se sentent emportés dans une direction où ils ne veulent absolument pas aller, mettre une barrière et stopper l'expérience.

Je reparle de la descente aux enfers d'Orphée, puis je parle de Leiris, d’Artaud, de Michaux. Je parle de la peinture d’Henri Michaux, de ses voyages qui étaient des épreuves, de la mort de sa femme dans des circonstances particulièrement terribles. Je parle du malheur et du désir de Michaux de pratiquer une poésie « efficace », aussi efficace, ou aussi peu, que la prière. Puis je leur dis que j'aimerais leur transmettre ce poème comme un talisman, une protection que l'on garde avec soi, que l’on connaît par cœur et que l’on peut ressortir en cas de besoin.

Je les invite alors à s'asseoir bien droit, les mains sur les genoux, les pieds bien ancrés. Je leur demande de baisser et même de fermer les yeux et je leur lis lentement, en guise d'introduction, ce texte que j'avais écrit pour les élèves, il y a quatre ans, la première fois où j'avais tenté cela :

 

Pour forger ce talisman

tant de flammes et de larmes

tant de peurs

tant de nuits

 

Pour ramener ce talisman

tant d’embûches et de chutes

tant de peurs

tant de nuits

 

Pour vous donner ce talisman

tant de doutes, de déroutes

tant de peurs

tant de nuits

qu’il a fallu coûte que coûte

et presque sans volonté

affronter

accueillir

traverser

 

Prenez-le à présent enfouissez-le

en vos cœurs

qu’il y demeure caché, serré

en la douleur

 

Qu’en les jours de malheur sa mélodie muette

vous apaise

vous révèle

vous grandisse

 

Ainsi blessés vous deviendrez

plus vulnérables

ainsi armés vous franchirez

toutes les peurs toutes les nuits

dans la lumière bienfaisante du Malheur

vous forgerez pour vos parents

pour vos enfants

et pour vous-mêmes

vos propres talismans.

 

Je les invite à visualiser une situation de malheur, une personne, inconnue ou proche, qui est dans le malheur, qui souffre. Ce peut être cet homme, ce réfugié qui est mort dans le grand canal à Venise il y a quelques jours sous le regard indifférent ou goguenard des passants. Ce peut être... ce peut-être… Regardez bien son visage, regardez-le dans tous les détails, regardez ses yeux, et regardez ses mains… Approchez-vous et prenez ses mains dans les vôtres… serrez cette personne contre vous...

Vous pouvez maintenant lui parler, lui parler très doucement, mais pas avec des mots ordinaires, non : vous lui murmurez les mots du poème de Michaux – que je lis, puis que nous répétons tous ensemble en bourdon plusieurs fois :

 

Le Malheur, mon grand laboureur,

Le Malheur, assois-toi,

Repose-toi,

Reposons-nous un peu toi et moi,

Repose,

Tu me trouves,

tu m’éprouves, tu me le prouves.

Je suis ta ruine.

 

Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,

Ma cave d’or,

Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.

Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans mon horreur,

Je m’abandonne.

 

Coup de bol. On fait le point. Un ou deux élèves n'ont pas visualisé de situation malheureuse, les autres l'ont fait et ont été touchés ; pour certains le poème a amplifié l'émotion, la douleur ; pour quelques-uns il l'a atténuée. On relit, on regarde à nouveau cette prière au malheur personnifié. On entend cette façon si musicale qu'a Michaux de faire passer de la plainte des [ou] fermés à l'ouverture des assonances en [a]. On voit qu'il accueille le malheur « comme un ami », dit Hugo, au lieu de le mettre à la porte, et comment il semble faire son éloge.

Mais comment le malheur peut-il être un « havre »? Au cœur du cyclone on est protégé, n'est-ce pas, le malheur est déjà là, plus rien de pire ne peut nous arriver... Comment le malheur peut-il être « âtre » et « lumière » ? Peu après l'incendie, tous les gens se sont serrés et ont réconforté leurs voisins, et il y avait de la chaleur dans cette proximité nouvelle... Comment le malheur peut-il être une « cave d'or » ? Celui qui a traversé la souffrance peut aider les autres à le faire, dit Mathilde, et l'artiste puise dans cette expréience la matière et la nécessité de l'œuvre. 

 

Dans l’accueil du malheur on se découvre peut-être plus fragile, plus humain, plus poreux, alors que le refus nous enferme, nous emmure. Le poème n’est là que pour nous aider à accueillir, et dépasser autant que faire se peut, le pire.

 

13 et 14 février 2017

 


 

 

 

LA SALLE EST IMMENSE !

 

 

Ô ce silence de la salle 

ces regards qui se brouillent 

se détournent devant 

la clarté crue du Malheur :

ainsi s'ouvrent les failles 

sous l'oripeau de l'insouciance 

ainsi la souffrance tremble 

à même les pores du plaisir 

ainsi la grande peine

côtoie sans crier gare 

l'ultime joie 

de l'ultime abandon –

la salle soudain 

est immense. 

 

2012

 


 

 

 

BLESSURES

 

 

La pluie fouette les vitres noires. Tête contre la table la petite fille pleure, abandonnée. 

 

Blessée la fillette, d'une blessure cachée, blesse à son tour. 

 

« Cela voyez-vous je ne l'ai jamais dit, personne ne sait. C'est pour cela que ma fille reste sur le qui-vive, ne pouvant pas lâcher prise, rien lâcher. C'est cela que cachent son sourire, son regard transparent, son allant, ses pleurs, ses méchancetés... » 

 

Sait-elle aussi à quel point sa fille lui ressemble, cette femme soudain si touchante que je raccompagne dans le hall pendant que le ciel d'Allevard s'illumine ? 

 

2012

 


 

 

 

FAIRE COURS, C’EST TENIR ?

 

Sallehiver2016

 

(De cette année pourtant heureuse, ce moment sombre.)

 

J’ai voulu faire de la classe un poème ; qu’elle soit un espace offert à la parole, ouvert sur le monde, où une certaine exigence et une certaine gravité soient possibles, où la rencontre avec la beauté soit possible, où un questionnement profond sur soi, sur le monde et sur ce que l’art peut apporter de vrai, soient possibles. Ailleurs, à l’extérieur, l’industrie du loisir et du bonheur formaté n’en finit pas de détruire cette possibilité. La haine, la bêtise, la peur font des ravages. J’ai souvent vu la classe comme la cabine d’un bateau balloté par la tempête (quand la pluie fouette les vitres il est facile, au deuxième étage de mon beau collège d’Allevard, d’avoir cette impression).

J’ai utilisé les mots pour tenter cette gageure, assumant le fait d’avoir quelque chose à dire. Je crois avoir fait de mon mieux pour essayer d’être entendu, d'assurer ma mission d'enseignant tout en servant de porte-voix à cette parole poétique tellement inaudible. Je crois l’avoir fait avec candeur et conviction, dans le respect de ceux à qui je m’adressais – et parfois, les respecter vraiment suppose d’aller au-delà de ce qu’ils croient vouloir et pouvoir entendre.

J’ai dû lutter, comme tout le monde, contre les vents contraires de l’apathie, de la lassitude, de l’indifférence, de l’insouciance, de la suffisance, du repli, du mal-être – rarement contre l’hostilité déclarée, ce que j’aurais eu plus de mal à supporter ; une certaine dose d’hypocrisie et d’auto-aveuglement étaient aussi nécessaires, sans doute, pour pouvoir continuer à s’exposer sans jamais se soucier du ridicule ni se laisser paralyser par la probabilité de l’échec.

J’ai essayé de vivre libre dans la cage du cours, de bousculer le conformisme ordinaire en faisant les cours que j’aurais aimé recevoir autrefois et en mettant au centre de la salle non ma personne, mais un certain nombre des œuvres qui me semblaient susceptibles de pouvoir profondément toucher et même, changer la vision qu'on a du monde.

J’ai puisé dans la littérature, le cinéma, la musique, la peinture, ma propre vie et celle des gens que j’avais pu croiser, la matière de ces cours. C’était parfois un curieux numéro d’équilibrisme verbal. Le risque de décrocher était réel. C’était parfois tendu. Il fallait faire avec l’ennui, aussi, et les contraintes de ce cadre qu’on essayait de rendre large mais qui se resserrait si facilement.

Pour eux, ce n’était qu'un cours.

Je n’ai jamais voulu dire les doutes, les découragements, les colères, l’impuissance à faire bouger les lignes, le désespoir de ne pas réussir à véritablement aider ceux qui avaient renoncé depuis parfois des années. Il était prudent de tenir cela à distance.

Il faut pourtant avouer que la salle n’est pas, ne peut pas être, toujours « immense », et que l’hiver est parfois dur à passer.

Je repense à cette chanson dans laquelle Annkrist donne la parole à une amie (« Dona ») qui s’adresse à elle en ces termes : « Elle me disait Tu sais, je ne sais pas comment tu oses / aller chanter si nue pour ces gens-là / ça me fait mal, pour eux c’est tellement pas grand-chose. / Elle me parlait comme ça ! »

Je sais bien, et cela parfois me fait mal : « pour eux, c’est tellement pas grand-chose » ; juste des mots en avalanche, des mots compliqués qui font comme le bourdonnement d’une mouche se cognant à la vitre, et des contraintes ressenties comme absurdes…

 

*

 

« Chanter, c’est tenir » ; écrire, jouer de la musique, faire cours ainsi que je l’entends, c’est tenir. On peut être désarçonné mais on remonte en selle et on s’accroche. On n’a de toute façon pas tellement le choix. Et puis, il y a certains regards qui ne trompent pas, certaines paroles reçues en retour de la part de telle ou telle personne irréductible à son statut d’élève, qui montrent que la rencontre a quand même été possible et qu’on n’a pas entièrement perdu son énergie et son temps. C’est grâce à ceux-là qu’on tient, qu’on peut tenir encore. Il ne s’agit pas de faire apprécier, et encore moins applaudir, sa personne – tout ce que je dis, dieu merci, me dépasse. Il s’agit de maintenir ouverte la possibilité d’une transmission vivante, en réaffirmant contre vents et marées que toutes nos salles peuvent, à tout moment, « être immenses ».

Merci, donc, à ceux-là qui, parfois sans parler, questionnent et se questionnent, qui sont pleins de doutes et capables d’écoute, qui restent curieux de tout, qui ont soif de voyage et de monde, qui sont vigilants, bienveillants, généreux, excessifs, vivants − qui prennent au sérieux leur vie. Merci à tous ceux-là qui tiennent et font tenir.

Puisse le vent continuer à souffler encore longtemps par les fenêtres ouvertes de la salle, et puissions-nous tenir.

 

20 février 2016

 


 

 

 

 HAÏKUS DE FÉVRIER

 

 

Hiver, fin d’hiver

les élèves plissent les yeux

au soleil rasant.

 

Le vert des bambous

plus vert encore

sur fond de neige.

 

La corneille

emporte dans son bec

un rêve d'avril.

 

Et reluisent pareillement

les flaques et les plumes

au soleil d’hiver.

 

Petite débâcle

qui crépite

au coude de la gouttière.

 

Floc

l’hiver à sa fin

fait un bruit de grenouille.

 

L’ombre de l'enfant

est bien plus grande que lui

ce matin d’hiver.

 

Dans le froid plus vif

tu accueilles

la paix hivernale.

 

De ce tas de neige

sur lequel ils sont juchés

ne restera qu’une flaque.

 

Froid mordant

clameur du moineau

souffle d’un camion.

 

Craquements

les pas sur la glace

dans la cour presque déserte.

 

Chant d’une tourterelle

les ombres aussi

tournent.

 

Après-midi d’hiver

plus gris, plus froid, plus humide

le cri morne d’un corbeau.

 

La cour presque vide

et bientôt plus vide encore

lorsque nous l’aurons quittée.

 

Plus d’ombres

ciel brouillé

le rire d’une pie.

 

Les pieds dans la neige

transis eux aussi

petits bambous verts.

 

Pour trouver le haïku

tentons tous ensemble

une ascèse polaire.

 

Le temps se tend

la peur de la fin

qu’on attend.

 

Sur ce petit iceberg

qui fond doucement

jouer les ours blancs !

 

Vent dans les bambous

les consignes du professeur aussi

ne sont que du vent !

 

La bise enserre

le cercle de notre lecture

polaire.

 

Tableau vivant

des élèves de Troisième

posées là comme des pierres.

 

Du visage de Romane

on ne voyait plus qu’un œil

vent dans les bambous.

 

Ce quart d’heure de cours

fut de l’année le plus long, 

le plus froid 

 

À sept degrés, Monsieur

on ferme l’école —

et à moins dix-sept ?

 

Petit lac salé

laissé par la  neige

nos reflets froids s’y trempaient.

 

 

Tiffany dans les bambous

un tigre de Sibérie

embusqué.

 

*

 

Passé ainsi les dernières heures de février à écrire des haïkus avec les élèves de Sixième et de Troisième. Maintenant je m'en vais. Je les vois qui se lancent débonnairement des boules-de-neige devant le collège, ces grands enfants apparemment épanouis. 

Pour cette dernière heure il faisait froid (deux ou trois degrés au thermomètre, mais la bise s'était levée). Soleil voilé, brouillard, humidité, tout le monde s'est peu à peu replié, recroquevillé, dans l'obsession du froid. Ce fut très beau, très touchant. Tous posés comme des pierres dans la cour. Tous figés, comme statufiés par un sortilège hivernal. Belles images pour cette fin de période, belles images pour cette fin d'hiver. Je ne sais comment les remercier de m'avoir offert ces belles images d’eux saisis par l’hiver comme dans un tableau vivant. 

On a formé le cercle, commencé à lire l'un après l'autre ces haïkus d'hiver, et cela faisait comme la trotteuse d'une grande montre. On aurait pu tourner ainsi encore longtemps, et à mesure que l’on tournait il faisait plus froid et l’on sentait plus vivement l’impatience du temps. 

J'étais au début comme débordé par l’âpreté, la tristesse de ce départ ; ils m'ont rasséréné. Ce fut une belle séance d'entraînement aux adieux. On s'est bien dit au revoir. On n'a pas raté sa sortie. On disparaît sans trop de regrets (c'est à peu près tout ce qu'on est en droit d'espérer comme consolation).

 

Couché dans le champ blanc

le cadavre d'une corneille noire 

se lève et s'envole. 

 

Une camionnette s'est arrêtée au milieu de la route, tous ses occupants scrutant quoi ? Je ne vois qu'un ruisseau gelé. 

Maintenant nous filons vers Mars. La route, la route, toujours la route — et puis quoi à l’arrivée ? (C'est ce qu'un élève a écrit dans un haïku.)

 

21 février 2013

 


 

 

 

LE RETOUR DU ROBOT

 

Hubot01

 

Cette fois-ci je pousse bien plus loin la séquence robotique. Hirsute avant les vacances, me voici coiffé, rasé, maquillé, lissé, lunetté, cravatté, suffisamment méconnaissable pour que quelques élèves un peu distraits croient véritablement à la fable de mon remplacement. Impassible et froid je prends sans sourire la parole et prononce sur un ton morne mon discours.

« Bienvenue à tous. Je suis S214, modèle Seppo02, le hubot-remplaçant de votre professeur de français qui est actuellement hospitalisé. La préparation de sa séquence consacrée aux robots lui est en effet montée à la tête, et il a fallu l’interner à Bassens car il se prenait pour un robot.

Fort heureusement, vous êtes dans un établissement à la pointe de tous les progrès technologiques. Vous allez avoir la chance d’expérimenter le tout premier modèle de robot organique anthropomorphe capable de remplacer les anciens modèles humain, de moins en moins fiables et insuffisamment performants. Soyez confiants et rassurés. La totalité de la mémoire de votre ancien professeur m’a été transmise. Je reste néanmoins bien plus performant que lui, car dépourvu de ces parasitages anti-scientifiques que sont les émotions humaines. Nous allons donc pouvoir travailler ensemble avec une efficacité sans limites. Tout ce que nous ferons sera communiqué quotidiennement à mon modèle humain, qui pourra ponctuellement revenir vous voir si les médecins estiment que cela ne présente aucun risque. »

Et puis, comme l’an passé, je commence la séquence par la chanson de Megumi Satsu « Silicone Lady » et mime le robot féminin détraqué, inquiétant et drôle de la chanson. Toute une semaine je tente de rester dans mon rôle de robot. Je ne bois plus de thé. Je ne me gratte plus la tête ainsi que j’en ai la manie. Je ne déambule plus dans la salle. Je ne souris plus. Je ne dis plus « je » (tout au moins, j’essaie). Je ne manifeste plus d’émotion ni de jugement personnel. Je m’efface totalement au profit de ma fonction. Bien entendu l’humanité ne cesse de s’immiscer par toutes les failles de mon rôle, que j’abandonnerai la semaine suivante en inversant le discours…

 

26 février 2018

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.