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Salleenete

 

Haïkus de juin, haïkus d'adieux... 

 

 

 


 

 

 

 TOUS À LA FENÊTRE !

 

 

Tous à la fenêtre !

quelle fenêtre ?

nous sommes dehors.

 

 

Le ciel aussi

est une fenêtre

ouverte sur quoi ?

 

 

Assis là sur l’escalier

témoins muets

du naufrage de l’été.

 

 

La feuille terminée

Luis continue d’écrire

sur le ciel.

 

5 juin 2014

 


 

 

 

ATTENTE EN ÉTÉ

 

 

Assis à l’ombre en ce jour de fournaise où seuls les martinets trouvent encore la force de s'élancer pour crayonner dans le ciel bleu livide les traits fugaces de leurs vols, assis, pas affalé mais adossé contre le bois de la paroi, les fesses au sol entre deux poteaux de métal dans ce lycée déserté qui sent l’herbe coupée et la poussière, je mesure une fois de plus tout ce qui me sépare, tout ce qui me rapproche du jeune homme en noir qui naguère s’asseyait pareillement contre les portes, dans des couloirs assez étroits plutôt que dans un parc, mais pas plus qu’aujourd’hui enclin à se mêler aux groupes, franchement solitaire même et, surtout par maladresse, manque d’assurance, manque d’appétence, manque d’adhérence à sa propre existence, regardait de loin la vie des autres et leurs visages surtout, certains visages androgynes qu’il conservait ensuite sous ses paupières, ou bien se détournant tout à fait des gens et de lui-même s’absorbait (pour se donner contenance d'abord mais il finissait par y prendre goût) dans la contemplation de l’arbre à la fenêtre, du ciel livide, des martinets, tant et si bien que peu à peu apparaissaient, disparaissaient dans l’entrelacs des branches, des nuages ou du vol des oiseaux les lignes rêvées des visages ainsi agrandis, sublimés, inaccessibles mais qui rendaient pourtant le monde plus accessible, plus désirable, l’incarnat des lèvres et des joues affleurant entre les feuilles dans l’arrière-plan du ciel, les boucles brillantes des chevelures adolescentes ondulant dans le fouillis tiède du tilleul, tant et si bien que la solitude même et l’attente dans lesquelles il se complaisait et aux charmes desquelles rien ne l'arracherait se nimbaient d’une sensualité que ravivait sous sa chemise l’imperceptible caresse de l’été.

Plus de caresse, cependant, et le monde aujourd’hui est moins amical, moins jeune, moins sensuel, moins à vif quoi que moins distant – et même si d’aventure l’un de ces visages naguère aimés venait à rôder par ici, greffé sur quelque corps inconnu, il est probable que je le regarderais avec surprise mais si peu d’émotion que c’en serait navrant, vraiment navrant, comme navrent toujours le temps perdu, les rendez-vous manqués, les trop tard, l’indifférence, l’attente en été dans un lycée désert.

 

Pontcharra, 13 juin 2017

 


 

 

LES ADIEUX

 

 

C'était vraiment le jour idéal pour des adieux. Le ciel barré, cette averse presque continue depuis la veille — la cour du collège déserte, la pluie battant les tables de ping-pong…

Je les ai fait sortir dans la cour. Ils ne voulaient pas trop se mouiller, pour la plupart, puis se sont laissés prendre au jeu comme les gamins qu’ils sont encore.

Serrés sur le banc de pierre, ils craignent donc tant la pluie, mes Allevardins ?

Je leur ai demandé d'écrire d'abord sur la pluie, puis sur les nuages, puis : les adieux, le départ, ici et maintenant, la dernière image.

Ils se sont dispersés aux quatre coins de la cour, certains s’isolant, d'autres se rassemblant. Pendant ce temps j’ai marché dans les flaques, le long des lignes de peinture, en jouant du triangle avec les gouttières. Puis nous nous sommes rassemblés une dernière fois devant la marque « 3A », et nous nous sommes salués.

(Comme ils doivent être soulagés de partir ! La nostalgie vient après...)

 

16 juin 2010

 


 

 

 

APRÈS LA FLORAISON

 

 

Ciel bleu pâle, temps tiède, clameurs de rouge-queues et d’élèves dans le couloir, puis plus rien. Des éclats lointains. La salle vide. Le malaise, ce malaise de l’été est identifiable à divers symptômes, parmi lesquels une certaine difficulté à respirer (probablement liée aux graminées et aux pollens), des douleurs au ventre, une raideur à la nuque, des douleurs dans le dos (c’est peut-être l’âge qui commence à faire son sale travail de sape), une sorte de confusion mentale qui fait qu’on est incapable de retrouver la date et les noms, un sentiment général de peur.

 

Des cris résonnent encore dans la cour, puis se taisent. De quoi diable avoir peur ? De ce grand ciel bleu pâle sans obstacle ? De cette liberté qu’on imagine d’avance décevante des longues vacances d’été ? De se dissoudre dans tant d’espace et tant de temps ? Quand on monte à toute allure les marches qui mènent à la salle, quand on professe entre deux sonneries tout en cabotinant, on peut garder l’illusion d’un temps maîtrisé, utile, rassurant, et même de la jeunesse puisque ceux-là qui sont assis en face ont toujours le même âge ; puis quand la salle se vide… l’artiste dans sa loge, après le spectacle, sait bien cela, ou le père soudain seul dans la maison trop grande après que le dernier des enfants est parti.

 

Accoudé à la fenêtre devant le paysage, on sent qu’on se défait comme boule de pissenlit passée la floraison.

 

17 juin 2019

 


 

 

 

HAÏKUS D’ADIEUX

  

 

9h45

 

Fin des cours début d'été —

les enfants ont tant grandi

qu’ils ne semblent plus des enfants.

 

Matin d'été

Matteo est le maître

de la poubelle.  

 

Matin d'été

l'odeur de l'asphalte humide

le pépiement du moineau.

 

Paul et Quentin

assis sur la table de ping-pong

statues vivantes.

 

Assis au milieu des sacs

Paul est en partance —

une gare sans trains.

 

Debout sur la poubelle

comme vigie sur un bateau

Antonin guette.

 

Certains silencieux

d'autres repris par l'insouciance

des pépiements de moineaux.

 

Ils peuvent bien rire

bientôt ils seront loin

et dispersés.

 

Une tourterelle

se racle la gorge

Corentin perd son stylo.

 

*

 

 14h45

 

Quand l'érable sera grand

Léna

sera vieille ?

 

Ciel blanc

pluie fine qui crépite

l'orage qui vient.

 

Après-midi d'été

les poubelles sont nos trônes

nos vigies.

 

La pluie fine

sur le goudron de la cour

cette odeur d'été.

 

Qui appelle

en ce jour d'averse ?

C'est Magdalena !

 

Trois demoiselles sur un banc

goguenardes

assurément !

 

Le collège fut notre bateau

pour cette traversée d'un an

jusqu'à l'échouage.

 

La pluie redouble

le temps est parfait

pour des adieux.

 

La cour bientôt vide

les rires, les pitreries, les facéties

derrière nous.

 

Nous tous en allés

ne restera dans la cour

que la pluie.

 

*

 

16h, pluie battante.

 

La cour sombre où

le tonnerre grondait

les petites boîtes à insectes.

 

Sur ce quai de gare

sans train et sans bus

les voyageurs regardent la pluie.

 

Averse tropicale

comme de tout petits enfants

les grands s'y trempaient.

 

Pieds nus sous la pluie

Anne-Claire

jouait les grenouilles.

 

Yassine et Brice

accroupis sous la pluie

deux crapauds en short !

 

Derrière la poubelle

Thomas regardait cela

de très loin.

 

L’averse et l'année s'achèvent

un élève par la fenêtre

lance une sorte de S.O.S.

 

20 juin 2013

 


 

 

 

ADIEUX, EN NOS ABSENCES

 

Adieuxjuin2016

 

 

Je me souviens, je me souviendrai de cette dernière fois-là. Malgré quelques moments de découragement ponctuels et vite dépassés, cela faisait plusieurs années que je n’avais pas vécu une année aussi intense. Seule l’idée de ne plus revoir certains de ces visages me peinait, ainsi que l’impossibilité de leur dire correctement au revoir parce que j’avais presque entièrement perdu la voix. Le dimanche soir, j’ai pris un micro et enregistré un texte que je pensais leur diffuser…

 

*

 

Dernière entrée, dernières scènes d’exubérance et de légèreté. Des rires, des cris. Pendant longtemps j’ai détesté les fins d’année à cause de cette excitation collective qui fait que tout se délite, qu’on se quitte à la va-vite sans avoir pu mesurer l’importance de ce dernier moment dont on n'a rien su faire d’autre qu’un goûter bâclé, des scènes de liesse que je ne peux considérer qu’avec lassitude et distance (ainsi en Guyane pendant que les élèves dansaient), du bruit. Je suis triste, je suis grave, je suis sans voix et je veux du silence.

D’abord je lance, jouée à l’accordéon, la mélodie de la chanson que les élèves doivent interpréter pour le départ en retraite de Marie-Noëlle. Aussitôt la tonalité redevient grave. Les élèves chantent – « Adieu, madame le professeur ». Je pense à Marie-Noëlle et pleure discrètement ; puis, sans un mot, j’enchaîne avec cette bande que les haut-parleurs amplifient. Tout juste si on reconnait ma voix rauque qui résonne comme dans une église…

 

J’aurais voulu un final plus triomphal, mais je sens bien que la voix ne tiendra pas, ou pas longtemps, et sans doute pas toute cette longue et courte journée du dernier lundi. C’est peut-être ma punition pour avoir trop parlé. J’en suis pourtant navré, car j’avais encore quelques mots à vous dire.

 

Aussitôt je sens quelque chose que je n’avais pas mesuré : la dimension absolument, pathétiquement funèbre de cette bande diffusée presque dans la pénombre, tandis que je me tiens raide sur ma chaise, en retrait ; je n’avais pas non plus fait le rapprochement, qui me paraît soudain évident, avec les obsèques de ma mère, pendant lesquelles nous avions usé du même stratagème… Je sens que quelque chose s’est immédiatement tendu dans la salle, absolument silencieuse.

 

Il ne faut pas rater la fin, c’est une des rares consolations qui tiennent.... J’aimerais un dernier jour dont on puisse se souvenir, et je voudrais me laisser encore la possibilité de dire un petit mot à chacun comme j’aime bien le faire, avant l’ultime séance des haïkus ; alors j’ai eu l'idée d’enregistrer cette bande que je diffuserai en classe. C’est une expérience inédite qui me plait bien : vous m’entendez, mais vous ne me voyez pas – je peux me cacher derrière le bureau – et c’est un peu déjà comme si je n’étais plus là, et vous non plus. On se parle en notre absence réciproque, si j’ose dire : c’est aussi ce que permet le livre, grâce auquel un auteur qui n’est plus là parle à des lecteurs inconnus.

Voici donc : « adieux en nos absences ».

 

*

 

Il y a quelque temps, Joël, un élève qui vous a précédé dans cette salle il y a cinq ans je crois, m’écrivait (je le cite) : « Je me rappelle bien de vos cours, des lectures de textes que vous nous faisiez et en particulier d'une heure en fin d'année où toute la classe s'était emparée de la cour de récré pour y écrire des haïkus. » C’est ce que nous allons faire tout à l’heure. Je ne sais pas ce dont vous garderez en mémoire de cette année ensemble. Certains ne se souviendront sans doute que de ce qu’ils auront vécu comme des bizarreries, ou du radotage de prof. D’autres auront, je le sais aussi, entendu autre chose. Peut-être ne vous souviendrez-vous finalement que de cette dernière heure, comme je ne me souviens parfois moi-même après quelques années que d’une silhouette, d’un moment.

 

Trois mois plus tard, au moment de reprendre la parole devant de nouveaux visages, je revois encore très distinctement leurs visages de fantômes – fantômes pas si muets, puisque certains m’écrivent, me racontent leur rentrée, et c’est une petite victoire non pas sur le temps (n’exagérons rien) mais au moins sur l’étroitesse ordinaire du cadre.

 

Pour moi, c’est en tout cas toujours un moment très intense, c’est toujours la première dernière fois. C’est un entraînement aux adieux : celui-ci est heureux, car vous allez continuer ailleurs en mieux, et je vais continuer aussi, mais il y aura d’autres adieux plus tard, pour chacun d’entre nous, qui seront bien plus durs, et je crois qu’il est bon de s’y entraîner en douceur.

Dans ce domaine, je sais bien qu’il y en a parmi vous qui ont hélas été déjà bien éprouvés, beaucoup trop tôt et trop violemment. Je pense très fort à vous.

Je pense aussi à ma collègue Marie-Noëlle Sandraz, qui part à la retraite après trente-trois années au collège d’Allevard et que je côtoie depuis maintenant neuf ans. Mon dieu qu’on va la regretter, elle qui a su rester si gentille et si pleine d’allant jusqu’au bout ! On va lui faire des adieux inoubliables, prévoyons dès maintenant une montagne de kleenex !

 

À propos de kleenex, je peux constater, malgré les stores baissés, que cette mise en scène a presque instantanément emporté les habituelles barrières derrière lesquelles on se protège, et je me dis que c'est bien ainsi, que les larmes lavent et que c'est ce qu'il fallait...

 

*

 

En début d’année, j’avais fait le vœu d’une année qui laisserait de la place à la légèreté, au rire plus qu’aux larmes. L’année précédente avait été trop lourde, trop tendue. J’en voulais à certains élèves de ma propre incapacité à me faire comprendre. Beaucoup ne m’avaient pas suivi sur les chemins difficiles d’une séquence sur la poésie qui n’était vitale que pour moi-même et quelques rares élus aussi tortueux que moi, et je m’étais enfermé. J’étais en colère contre tout le monde et contre moi. Le deuil n’ouvre pas toujours le cœur, il peut aussi entraîner ce genre de repli. Quelqu’un m’avait fait passer un petit mot qui visait juste, et qui disait en substance : « Soyez indulgent avec ceux qui ne veulent pas regarder le malheur en face ». J’ai essayé d’en tenir compte.

Tout au long de l’année j’ai essayé de transmettre ce qui m’a été transmis, en incarnant cette parole poétique à laquelle si peu de place est laissée et dont nous avons tous, à mon avis, profondément besoin, sans laquelle nous sommes non seulement malheureux mais déboussolés et incomplets. Par votre écoute, certes obligatoire, intermittente, imparfaite – tout ce que vous savez – vous avez rendu cette transmission possible. Pour moi, c’est un petit miracle et une nécessité. Quand on a reçu beaucoup, il faut, passé quarante ans, pouvoir le rendre à d’autres sous peine d’éclater comme un ballon trop gonflé ou la grenouille de La Fontaine. Je peux le faire au-delà du cercle de la classe grâce à mes enfants et grâces à mes livres, mais le premier cercle de transmission reste celui de la classe.

J’ai pu semer. Vous avez été un très beau champ. Je voulais vous en remercier du fond du cœur. Je vous quitte en ayant été content de vous, content de nous, content de la rando. C’est un grand soulagement.

Rarement autant que cette année j’ai été confronté à autant de personnalités marquantes et différentes. Je vous ai observé de loin, en restant à ma place qui impose une saine distance. Je sais de vous ce que vous en avez montré ici, ce que vous m’avez dit en classe, après les cours parfois, dans vos écrits, dans vos carnets – mais ce que je sais m’a fait souvent me dire que j’avais affaire à des gens admirables, que je pouvais comprendre.

 

(Comprendre les jeunes gens qui m’entourent, voilà exactement ce que j’étais incapable de faire lorsque j’étais des leurs : il aura fallu attendre de passer de l'autre côté !)

 

J’ai rarement eu autant que cette année le sentiment d’être avec vous dans une sorte de bulle très fragile et très belle protégée de la violence, de l’intolérance, de la laideur, de la méchanceté qui sévissent partout. Vu d’ici tout est beau, la vue est belle, vous êtes beaux, nous sommes beaux, c’est un vrai plaisir d’être là. Toute cette année a été ponctuée par les guerres, les attentats, l’horreur ordinaire. Après Charlie, Paris, Bruxelles, il y a quelques jours cette tuerie homophobe à Orlando aux Etats-Unis, ou ce couple de policiers assassinés en France. Cela va continuer. Les sociétés humaines sont violentes et folles, ce qui n’est pas une grande nouveauté ; et nous, ici, entre les murs de ce collège, nous avons pu parler en toute tranquillité d’Harold et Maude – sans que cela ne suscite la moindre hystérie, au pire quelques moqueries. J’ai pu vous montrer des films aussi durs que Tarnation sans risquer d’être lynché, aborder des sujets incroyablement difficiles en ayant le sentiment, sans doute en partie trompeur, d’être compris et suivi – en sachant de toute façon que ce qui n’était pas compris maintenant pourrait continuer à faire son chemin et émerger plus tard, selon les circonstances et les nécessités de la vie.

Avec les nouvelles du début d’année, nous avons pu voir ensemble qu’il y avait en chacun une part d’inconnu, de mystère, que nous sommes tous des icebergs, tous un peu fous peut-être – et surtout que le mal fait à un enfant pouvait enclencher une spirale de violence qui a des conséquences sur toute une vie, voire sur plusieurs générations et un pays tout entier. L’art peut lutter contre la barbarie parce qu’il permet de faire circuler les émotions, de libérer notre bon cœur. Il n’y a pas de monstres, seulement des gens qui se sont coupés d’eux-mêmes et des autres et en sont devenus malades.

Avec la séquence autour de la guerre, nous avons vu comment la peinture, la musique, le cinéma, la littérature… sont autant de façons de réveiller notre humanité. Nous avons vu qu’un film, un discours, peut même, parfois, réussir à avoir un impact direct sur le déroulement de l’Histoire – je pense évidemment au Dictateur de Chaplin.

Avec le travail sur l’autobiographie, nous avons vu comment creuser en sa propre histoire pouvait permettre non seulement de guérir certaines blessures intimes, mais aussi d’atteindre à l’universel. L’art peut guérir et sauver, profondément. Ce n’est pas un luxe pour intellectuels, c’est une nécessité vitale pour l’espèce qui est la nôtre.

Avec les chansons et le manga des « retours aux quartiers lointains », nous avons voyagé dans le temps et joué à un jeu de miroir que j’aime bien : vous avez pu vous projeter dans l’adulte que vous serez, et moi dans l’ado que je ne suis plus. Si certains ont, à ce moment-là, pris conscience de ce qu’il y a d’extraordinaire à avoir quinze ans, à simplement pouvoir rentrer chez soi et retrouver les siens, et si cela a pu les pousser à leur dire « je vous aime » (comme dans la pièce de théâtre l’autre soir à la Pléiade), eh bien ! mon but a été atteint.

La poésie, cette année, j’ai l’impression que je l’ai à peine effleurée. C’était mieux ainsi. On va pratiquer tout à l’heure l’art du haïku. L’an prochain, ce sera toute une année de « résidence poétique » (j’aurais bien aimé faire cela avec vous). Certains ont bien compris : la poésie, c’est d’abord l’expérience d’une vie plus vive, plus riche, de la banalité vécue dans toute son étrangeté et son intensité. J’aurais voulu vous lire mille textes, aller bien plus loin dans cette exploration-là, mais c’est comme tout : il faut choisir, je ne peux vous montrer que quelques aperçus, essayer de donner l’impulsion. Le chemin, c’est à vous de le parcourir.

La poésie est du côté des sensations, l’argumentation du côté de la raison. Les deux sont nécessaires. Savoir argumenter, c’est être capable de prendre de la distance avec soi, avec sa propre histoire, avec ses préjugés, avec les idées toutes faites léguées par les parents, les copains, la société. Apprendre à ne pas être dupe, à prendre conscience aussi de ses propres idéaux, des principes qui consciemment ou inconsciemment nous guident. « Si tu veux être libre, sois-le », d’accord, mais cela demande pas mal de travail !

Avec Des souris et des hommes, nous avons vu les ravages d’une société, d’un milieu où la parole ne circule pas, où le féminin en l’homme est refusé, où la faiblesse, la fragilité sont interdites. Nous avons vu à quel point cela conduit à la tragédie. La tragédie, c’est se retrouver dans une situation où l’on n’a plus le choix qu’entre deux routes aussi épouvantables l’une que l’autre.

Avec Harold et Maude, nous avons essayé de dépasser cette vision tragique de la vie. J’espère que certains auront été sensibles à cet appel à vivre libre ! L’art permet de retoucher terre, de renouveler complètement le rapport aux choses et aux gens, d’envoyer promener certaines limites absurdes qu’on s’était imposées. L’art, ou parfois juste la parole. Être capable d’exprimer ses sentiments, cela peut changer toute la vie. Je connais des gens qui, après avoir longtemps vécu ensemble, n’arrivaient plus à s’aimer. Miné par la dépression, l’homme a fini par dire à sa femme qu’il ne l’aimait plus. Ils allaient se séparer, cela semblait inévitable, avec toutes les conséquences que cela aurait aussi pour leurs enfants. Et puis, elle a été capable de parler, de lui parler, de trouver les mots justes, les mots qui apaisent, qui font qu’on voit clair à nouveau. Le voile qui empêchait l’homme de voir clair en lui-même s’est dissipé. Aujourd’hui, ils sont plus unis que jamais. La parole – qui est toujours féminine – les a sauvés.

Il faut dire les choses. Si on aime quelqu’un, il faut le lui dire (sans préjuger du résultat, tant pis !). Il faut dire à nos proches qu’on les aime, ils en ont besoin. Si on se trompe, si on dit ou si on fait n’importe quoi, il faut le dire aussi, et ne pas craindre la faiblesse, l’incertitude – ce sont nos seules vraies forces. Certains ont dû lire, à l’oral de français, « Le chêne et le roseau » de La Fontaine : le chêne est dur, fier, et se croit fort ; il finit brisé par le vent. Le roseau est frêle, humble, dans la tempête il plie – et ne rompt pas. Il ne faut pas avoir peur de plier !

Pour terminer, je voudrais vous faire écouter la voix brisée d’un homme plein de faiblesse et de fragilité, jeté à terre par la nostalgie, la perte des idéaux, la mort de ses amis, détruit par ce foutu poison qu’est l’alcool, et qui dans le grand fracas médiatique tente de revenir humblement à la vie grâce aux mots, dont il dit qu’ils l’ont guéri. Il a écrit cette chanson toute simple, qui me touche, et qui s’appelle « Les mots ». Je vous laisse écouter Renaud.

 

Ce que l’on fait alors, en grand silence – et si la voix est fausse, le moment sonne juste...

 

Voilà. Maintenant, je vais vous laisser tranquillement devenir, à votre tour, les fantômes de la salle 214, en espérant que tous ces mots n’auront pas été vains. Je nous laisse conclure pour de vrai, c’est la fin du play-back !

 

*

 

Je reprends alors la parole pour dire, avec ce qui me reste de voix, un mot à chacun.

Les haïkus qui ont suivi, je les oubliés ; mais je suis reparti, ce jour-là, aussi léger qu’une boule de coton, paisible, heureux et plein de reconnaissance pour ce métier, pour ces élèves, pour la route de juin, pour la Vallée et pour la Terre entière…

 

20 juin - 4 septembre 2016

 


 

 

 

 

CHROMOS

 

 

Plein soleil

on creuse ici

la douleur d'été.

 

La buse dans le ciel

pour elle aussi je ne suis

qu'un point rouge.

 

Virginie et les Troisièmes

peignent dans la cour le chromo chiqué

d'un pays paradisiaque.

 

Goudron chaud

appel de la tourterelle

voitures qui passent.

 

21 juin 2012

 


 

 

 

 

LE DERNIER JOUR

 

 

C'est aujourd'hui le dernier jour de cours. Cela ressemble à une journée banale d'été, une journée tiède et sans tristesse vraiment saillante, mais c'est pourtant le dernier jour.

Je sais qu'il y aura encore d'autres derniers jours, je le suppose en tout cas. Mais les visages qui m'ont accompagné tout au long de cette année, je ne les reverrai plus, plus ensemble, plus chaque jour, et leur traits déjà flous bientôt déformés par l’âge et l’oubli rejoindront tous ceux-là qui se mêlent déjà dans le flot de ma mémoire fluctuante... 

Ce fut une belle année, encore, un peu plus belle et plus libre même que d'autres, je crois, en tout cas par moments, en Sixième surtout (et ces Sixième-là, je les regretterai).

Il y aura d'autres derniers jours j'espère, et ce n'est donc une fois encore qu'un entraînement aux adieux. J'espère un jour pouvoir dire, en toute conscience : c'est aujourd'hui vraiment le dernier jour, parce que j'arrête, parce qu'on m’a permis de prendre ma retraite. Je serai triste et fatigué sans doute. Il y aura des roses sur les façades et les grillages comme aujourd'hui. Les enfants que je laisse aujourd'hui seront grands, et moi vieux. Ce n'est encore qu'un entraînement aux adieux.

À mesure que les années s'entassent s’accroit l'étonnement. Je n'arrive pas à y croire. Les noyers se sont couverts de bons fruits ronds et verts, la lumière nous inonde et je n'arrive pas à y croire. C'est sans doute cette incroyable là qu'on a cherché à nommer à travers les religions. C'est ce mélange d'effarement et de gratitude qui nous vient quand on perçoit nos limites.

Nous voici parvenus une fois encore aux limites. Il fait un temps superbe. Martinets et hirondelles tracent leurs lignes dans le ciel. Partout dans les champs le foin sèche au soleil. Accoudé à la fenêtre de la salle déserte, le professeur, tendu, soucieux, sourcils froncés, attend ses élèves.

 

22 juin 2015

 


 

 

 

DES ÉCLATS, DES LAMES, QUELQUES LARMES

 

 

Cette fois, pour cette nouvelle dernière fois, pas de bande-son crépusculaire dans la salle aux volets clos : je veux des éclats, des lames, quelques larmes seulement. Des éclats comme des éclairs pour secouer la torpeur de ce jour de fournaise où le thermomètre affiche vingt degrés à l’arrivée (je tente de garder un air digne pour traverser la cour en supportant le poids des deux accordéons, du saxophone et des deux sacs) et trente-sept degrés au départ ; des lames, c’est-à-dire des vagues, bien sûr, pour rafraîchir, remettre in extremis du mouvement, mais aussi pour couper sans cruauté les liens qui nous rattachent à cette année passée ; et quelques larmes, tout de même, pour ne pas oublier que l’heure est grave et que, même si on joue, on ne joue pas.

Dans le couloir Gabriel et Quentin m’attendent déjà, et je pose en lieu sûr le beau Yanagisawa de Quentin près de mon Yamaha. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je sais ce que je veux : des éclats, disais-je, quelque chose de fou, de tourbillonnant, de tonitruant ! À la fin d’Harold et Maude Harold s’en va en dansant et en jouant du banjo : ainsi cette année s’achèvera-t-elle en musique.

Est-ce que l’amour peut aller au-delà de l’apparence physique, de l’âge et des contraintes sociales ? Parfois, peut-être, mais c’est bien limité, bien rare et souvent tragique. La musique le peut davantage. Elle fait du maître un élève, de l’élève un maître, et transforme un gnome en prince plus sûrement que la magie des contes de fée – elle est magie réalisée. Elle réveille la sensibilité et ravive l’intelligence. Elle n’est pas l’expression de notre humanité, mais son essence ! Et elle nous rappelle, par ses épuisantes contraintes, qu’on n’atteint pas la liberté sans travail, sans courage, sans volonté, sans passion, sans abandon, sans soumission.

Le saxophone, je ne l’ai que depuis une semaine, et j’ai commencé à comprendre cette nuit comment il fallait s’y prendre pour le faire sonner. Et, miracle, il sonne (pas sans efforts). L’anche vibre bien, dans ce matin moite. Je parle de mon vieux camarade clarinettiste Yvan, et me voici comme lui semant la pagaille dans tout l’étage puis improvisant dans la montée d’escalier et, la récréation venue, dialoguant avec Quentin, qui me montre comment faire le do grave (paquebot), le fa dièse aigu (bourdonnement de moustique amplifié).

La dernière après-midi se fera dans le silence moquetté de la Salle de Musique, en compagnie de Jean-Marie qui saisit ses notes (et en glisse quelques-unes au piano). On sonne le début de la fin sur le grand bol chantant de Quentin et puis...

 

Aux percus Jules et Ryan martèlent

les dernières secondes

du dernier cours

et c’est miracle

parce que la mélodie

s’échappe

repart

reprend

se prolonge

par la grâce du saxo de Quentin

que rejoint Jean-Marie au piano

dans la fournaise de la salle

et la fumée de cette année qui

s’échappe, repart, reprend

vieux feu de joie qui flambe

en nos mémoires

et puisse-t-on s’en souvenir au loin

en faire des réserves de chaleur

pour tous les hivers à venir

ce sera bien

échos sans mots

ou avec

puis le silence entre les notes

s’enroule

liseron blanc de cet été

sans fin –

et c’est la fin.

 

Dernières offrandes, dernières paroles qu’on enregistre et que ponctue le bol. Merci pour les mots, et merci plus encore pour ces larmes sans lesquelles la fin n’eût pas été tout à fait juste, ni mon vœu accompli ; et merci pour ces lignes déposées sur la table, anonymes (mais je crois reconnaître l’écriture), qui disent :

 

Regardez le joueur de bol,

c’est celui qui annonce

le début et la fin.

 

Celui qui nous fait

miauler, saigner, jouer ou rire

mais il peut aussi nous faire rêver

avec ses histoires

de ses années passées.

 

Regardez le joueur de bol,

c’est celui qui annonce

le début...

et la fin.

 

22 juin 2017

 


 

 

 

 

HAÏKUS D’ADIEU

 

 

Au chant de la tourterelle

s'entraîner encore

aux adieux.

 

L'odeur de goudron mouillé

plus tard les replongera

dans leur enfance.

 

Dans un quart d'heure

nous disparaîtrons

comme l'eau s'évapore.

 

Ne pas rater sa fin

demandait un art certain

a dit le nuage avant de se dissoudre.

 

Hugo face au mur

l'air grave

apprend de cela.

 

 

25 juin 2012

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.