LA VOIX DU POETE

(Jean-Pierre Chambon)

 

 

Aujourd’hui  ce n’est pas moi qui parle. Dans la grande salle polyvalente du collège, pendant qu'au-dehors les rougequeues froissent leurs copies, Jean-Pierre Chambon fait face à mes deux classes de Troisième. 

 

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Il évoque d’emblée une lecture à venir au musée de Grenoble, avec percussions, sous le grand mobile de Calder que j’aime tant : poésie, peinture, musique – au fond, un bon résumé de l’année (et de mes obsessions). 

 

Quelques mots que je prends au vol.

 

La poésie est plus fondamentale que le roman, elle qui suppose concentration et, le plus souvent, brièveté. Le roman est dans la continuité horizontale du fleuve, la poésie est un feu vertical qui se consume vite.

 

La poésie est liberté, chaque texte imposant ses propres règles.

 

La poésie se lit, mieux encore se relit, et autant que de la vie se nourrit des livres (par exemple, des vieux poètes chinois que Chambon affectionne).

 

Jean-Pierre Chambon aime les listes, les listes de textes à écrire ainsi laissés en plan depuis parfois quinze ans – avec le risque que l’envie, la nécessité de les écrire disparaisse.

 

La poésie montre que le langage n’est pas seulement un outil de communication. Chaque mot est un mystère. Elle éclaire le mystère des mots et du monde – le mystère du monde par les mots. 

 

La poésie, bien sûr, ne « sert » à rien. Mais elle donne sens au langage, qu’elle pousse à ses limites. Elle vise un maximum de sens. Partant, elle donne sens à la vie.

 

On publie pour aller vers les autres, pour que le livre ne vous appartienne plus mais devienne autonome. 

 

Est-ce qu’on écrit « pour aller mieux » ? Grand silence. Il faut surtout savoir exprimer l’état, quel qu’il soit ; et si on va mal, rien n’empêche de prendre une situation inverse. L’écriture poétique ne dépend pas de l’état psychologique de l’individu qui écrit.

 

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La parole ainsi se fraye un chemin sans micro dans la jungle des oreilles ouvertes ou fermées, des esprits attentifs ou distraits. Est-ce qu’on l’entend ? Bien sûr que non, ou si peu, ou de façon si précaire – et ce n’est pas nouveau. Je me dis que ce sera pire demain, et je pense à Claude Rouquet, le patron de L’Escampette, dont Jean-Pierre Chambon vient de m’apprendre la mort.

« À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir » : on continue quoi qu’il arrive ; on fait ce qu’on a à faire avec gravité, humilité, nonchalance, obstination. On tente de maintenir vaste et ouvert l’espace qui nous est donné – en l’occurrence, ici, celui de cette salle  – avec les moyens du bord, ce « peu de bruit », cette parole fragile.

Voilà.

 

24 mars 2015