La salle en mars

 

Mars. Avec le retour incertain du printemps nous revient cette obsession des fenêtres, et l'on continue les cours avec un œil au dedans, un œil au dehors – ou les deux yeux dehors...

 

 


 

 

 

TOUT NOUS DÉPASSE !

 

 

Classe silencieuse. Avec les Pivoines de Béa Tristan, Alexis fabrique une cocotte. Mason fixe avec une intensité féline la neige molle qui tombe. Là-dehors la corneille marche sur son ombre. Chacun se regarde en écarquillant un peu les yeux. Le monde tombe dans nos yeux. Le monde est là, le monde est vaste, Agnès : tout nous dépasse !

Puis on s'adresse à la fenêtre : Salut fenêtre ! Délivre-nous de nous-mêmes, ouvre nous grand sur ton rêve de neige et de corneille...

 

3 mars 2016

 


 

 

 

BOURRASQUE

 

 

Depuis ce matin souffle un vent tiède qui fait frissonner les bambous, siffle aux fenêtres et tourne dans la cour que l'on traverse en relevant le nez (« Monsieur, vous prenez le vent ? »). Soudain ce bon vent de mars s'engouffre dans la salle, comme happé par l'ouverture simultanée de la fenêtre et de la porte, et fait claquer toutes les feuilles multicolores sur lesquelles sont affichées les poèmes de Jean-Pierre Chambon. Un parfum frais envahit avec lui la pièce. Plusieurs fois on entrouvre ainsi la porte et la fenêtre pour tenter de retrouver le bref étourdissement de la bourrasque.

 

5 mars 2015

 


 

 

 

« Y A UN CONTRÔLE ? »

 

Comme à chaque cours depuis le début de l'année (soit tout de même six mois), j'ai procédé à la distribution des documents avant leur arrivée, afin de gagner du temps et d'éviter le désordre qui accompagne en général ces moments fastidieux ; et comme à chaque fois, entrant dans la classe et découvrant les feuilles qui les attendent, ils s'exclament en roulant les yeux à la manière des acteurs du cinéma muet : « Y a un contrôle ? »

Je ne donne jamais de contrôle surprise, et je ne suis pas sûr qu’eux-mêmes y croient vraiment. Ce n'est sans doute qu'un jeu pour faire peur à plus crédules qu’eux, une façon de mettre en scène un réflexe conditionné, ou bien l’irrépressible expression d'une peur ancestrale comparable à celle du loup, de la nuit,  de la piqûre, de l'araignée ; un élève qui voit une araignée sur un mur en classe, surtout si c'est une fille, se doit de crier même s'il n'a pas du tout peur des araignées…

Cette façon de faire en tout cas attendrit, pour tout ce qu'elle révèle de candeur préservée, et parce qu'elle me rappelle ma grand-mère qui, chaque matin, lorsque nous remontions du sous-sol où nous avions passé la nuit dans la petite maison de Montluçon dont le plancher craquait, et parce qu'elle se levait très tôt pour préparer la cuisine, invariablement s’exclamait (avec l’accent italien) : « Je vous ai réveillés ? » Ainsi aussi des radotages de la tante Léonie dans La recherche du temps perdu, et de toutes ces paroles qui ne veulent rien dire, qui ne prétendent délivrer aucune véritable information, mais qui sont juste le souffle, l'expression poignante et pure de la vie des gens, comme façon de dire: « J'existe! »

 

6 mars 2017

 


 

 

 

LES FILLES DE L’AIR

 

 

Salut Sophia, salut Cathy,

vous souvenez-vous de la fenêtre

que vous sautâtes, que vous franchîtes

vous, filles de l’air, folles épiphytes

attirées on suppose par la grande lumière

et inconscientes du danger

en cet après-midi où il faisait trop beau

pour rester enfermées face au devoir d’anglais !

 

Tout petit fut le saut, mais grande votre audace

qui aboutit, ô triste sort,

à ce billet orange en mon casier glissé

que je garde depuis, que j’exhibe :

« Cathy la discrète et Sophia l'audacieuse

se sont sauvées ! » –

pour saluer comme il se doit

votre goût pour la liberté

et notre commune passion des fenêtres !

 

7 mars 2017

 

 

NdA. Les tillandsias épiphytes (c’est-à-dire qui poussent sur d’autres plantes pour gagner la lumière) sont souvent appelées « filles de l'air », du fait de leur propension à s'accrocher aux fils téléphoniques, aux branches d'arbres, etc.

 


 

 

 

PÈRES ET FILS

 

 

« Papa… Papa… Papi… »

Toutes ces voix d'enfants disparus qui appellent des pères et des grands-pères eux-mêmes disparus résonnent encore en vain, tellement tristes.

Mon fils, son père et mon père, et son grand-père aussi glissent doucement vers l'oubli, et je me retrouve seul dans cette salle à pleurer bêtement, à appeler à mon tour comme ce tout petit enfant que je ne suis plus, comme tous ces petits enfants qui ne sont plus.

Ce n'est pas un drame !

C'est ainsi !

Cruel, mouvant, mourant !

On n'écrit pas pour se consoler mais pour tenter d'apprendre à vivre et mourir, à voir les choses telles qu'elles sont, à briser doucement cette carapace qui sera de toute façon brisée. On n'enlève rien à la tristesse mais on lui tend la main.

 

 

8 mars 2010, en corrigeant des textes autobiographiques de Troisième. 

 


 

 

 

HAÏKUS DE MARS

 

 

Ce jeudi de mars

tous à la fenêtre

pour regarder la bagarre !

 

Ah quel plaisir

se rouler dans l'herbe jaune

et la lumière du printemps !

 

Vent dans les drapeaux

et ce claquement frais

nous réveille.

 

Tous à l'ombre

mais tendus vers le soleil

arbrisseaux de mars.

 

Écrire avec eux :

les cincles, les fleurs, le vent doux

et ces enfants de douze ans.

 

Ne pouvant quitter la classe

Théo lance à la fenêtre

son stylo !

 

Ce matin de mars

les branches s'abattent

tempête des tronçonneuses.

 

Poussière, fumée, sciure

dans l'air frais de mars

les travaux du temps.

 

Vertige au sommet de l'arbre

vertige à l'étage du collège

vertige de l'oiseau.

 

Ah quel plaisir

le soleil sur le carnet

à la lisière de ce jour.

 

Mais où s'en vont donc les 3B ?

à la piscine, monsieur

vers l'abri – mais quel abri ?

 

Accoudé à la fenêtre

saluer d'un geste

le soleil passant la crête.

 

Plus de détails

ouais ouais

change pas trop la diagonale !

 

12 mars 2015, 13 mars 2017

 

 


 

 

 

LA PETITE FUMÉE DU GIVRE

  

 

Ce matin un élève ne cesse de se retourner vers la fenêtre, distrait par quelque chose que je ne peux pas voir. Je regarde à mon tour. De larges volutes de fumée enveloppent les colonnes en bois du bâtiment, comme s'il était en train de prendre feu. Le soleil vient juste d'atteindre la façade, faisant s'évaporer le givre collé aux colonnes. C'est très beau, très troublant, cette fumée pure et fine de l’évaporation du givre. On arrête le cours pour regarder un moment ce petit incendie du matin.

 

20 mars 2013

 


 

 

 

L’ÉCOUTE AUX PORTES

 

Juste un repas

j’ai faim

droite (f) en fonction de x a fois x

fonction linéaire tu lèves la main !

mais taisez-vous !

rangez vos copies !

hola no falta na die

coordonnées, non ça suffit

et là, regarde, tu vois :

le problème, c’est d’écouter.

 

Paroles recueillies en passant d’une porte l’autre,
le 23 mars 2017

 


 

 

 

LA VOIX DU POETE

(Jean-Pierre Chambon)

 

 

Aujourd’hui  ce n’est pas moi qui parle. Dans la grande salle polyvalente du collège, pendant qu'au-dehors les rougequeues froissent leurs copies, Jean-Pierre Chambon fait face à mes deux classes de Troisième. 

 

*

 

Il évoque d’emblée une lecture à venir au musée de Grenoble, avec percussions, sous le grand mobile de Calder que j’aime tant : poésie, peinture, musique – au fond, un bon résumé de l’année (et de mes obsessions). 

 

Quelques mots que je prends au vol.

 

La poésie est plus fondamentale que le roman, elle qui suppose concentration et, le plus souvent, brièveté. Le roman est dans la continuité horizontale du fleuve, la poésie est un feu vertical qui se consume vite.

 

La poésie est liberté, chaque texte imposant ses propres règles.

 

La poésie se lit, mieux encore se relit, et autant que de la vie se nourrit des livres (par exemple, des vieux poètes chinois que Chambon affectionne).

 

Jean-Pierre Chambon aime les listes, les listes de textes à écrire ainsi laissés en plan depuis parfois quinze ans – avec le risque que l’envie, la nécessité de les écrire disparaisse.

 

La poésie montre que le langage n’est pas seulement un outil de communication. Chaque mot est un mystère. Elle éclaire le mystère des mots et du monde – le mystère du monde par les mots. 

 

La poésie, bien sûr, ne « sert » à rien. Mais elle donne sens au langage, qu’elle pousse à ses limites. Elle vise un maximum de sens. Partant, elle donne sens à la vie.

 

On publie pour aller vers les autres, pour que le livre ne vous appartienne plus mais devienne autonome. 

 

Est-ce qu’on écrit « pour aller mieux » ? Grand silence. Il faut surtout savoir exprimer l’état, quel qu’il soit ; et si on va mal, rien n’empêche de prendre une situation inverse. L’écriture poétique ne dépend pas de l’état psychologique de l’individu qui écrit.

 

*

 

La parole ainsi se fraye un chemin sans micro dans la jungle des oreilles ouvertes ou fermées, des esprits attentifs ou distraits. Est-ce qu’on l’entend ? Bien sûr que non, ou si peu, ou de façon si précaire – et ce n’est pas nouveau. Je me dis que ce sera pire demain, et je pense à Claude Rouquet, le patron de L’Escampette, dont Jean-Pierre Chambon vient de m’apprendre la mort.

« À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir » : on continue quoi qu’il arrive ; on fait ce qu’on a à faire avec gravité, humilité, nonchalance, obstination. On tente de maintenir vaste et ouvert l’espace qui nous est donné – en l’occurrence, ici, celui de cette salle  – avec les moyens du bord, ce « peu de bruit », cette parole fragile.

Voilà.

 

24 mars 2015

 


 

 

 

LE POÈTE ET L’ENFANT

 

 

« Mais Monsieur, comment savoir qu'une peinture est une véritable œuvre d'art ? demande Paul en regardant, perplexe, le tableau bleu de Picasso. Si je demande à ma petite sœur de faire un dessin, elle peut presque faire quelque chose comme ça ! » 

Il y a en effet quelque chose d'enfantin dans le tableau de Picasso, comme dans celui de Chagall que nous verrons après. Et il y a en effet toutes les potentialités de l’art dans les dessins d'un enfant. L'enfant a cette immédiateté et, souvent, cette fraîcheur du regard qui le met en rapport vivant avec ce qu'il voit et donne une dimension poétique à ses dessins comme à ses paroles. Pour l'enfant de trois ans, la métaphore par exemple est partout. Qu'un enfant de trois ans vienne dans cette pièce où parfois on s'ennuie, où l'on ne voit plus depuis longtemps dans les objets qui nous entourent que des objets utilitaires comme cette trousse, eh bien cet enfant immédiatement se mettra à jouer avec les objets et les mots, il s'emparera de cette trousse dont le jaune éclatant l’aura frappé et voilà la trousse devenue trésor. Les objets lui parlent. Les couleurs lui parlent. La séparation entre la vie en lui et la vie autour de lui n'est pas si nette, même si l'enfant reste par ailleurs totalement centré sur ses besoins primaires, sur sa personne et sur ses sensations. Cette fraîcheur première du regard qui découvre est peu à peu recouverte par l'éducation et plus encore par l'habitude. Elle est encore perceptible à douze ans, elle ne l’est presque plus à quinze, elle ne l’est souvent plus du tout — et quoiqu'encore présente — pour l'adulte.

« Mais vous, Monsieur, vous avez gardé cette fraîcheur de regard, on voit bien ! Vous êtes comme un enfant ? »

Pour moi, comme pour tout adulte, cette fraîcheur de regard que l'on peut retrouver par instant, est le produit d'un travail. Ce qui est spontané et, quand même, limité chez l'enfant, l'artiste le retrouve par son travail. Le tableau de Picasso est le produit d'un long cheminement à travers les formes et les couleurs. Pour parvenir à percevoir la vibration particulière du bleu, pour pouvoir entendre l'appel du bleu, qui est pour Picasso l'appel des sirènes, un long travail est nécessaire, et c'est cela le travail artistique. En un artiste accompli, il y a un enfant pleinement épanoui qui chemine au plus près d'un adulte. L'intelligence, l'acuité intellectuelle de l'adulte mêlée à la capacité d'étonnement et à cette fraîcheur particulière du regard de l'enfant, voilà le poète ! Telle toile qui nous montrait dans un style réaliste les sirènes comme des oiseaux à tête de femme ne faisait que nous amuser, ou nous effrayer. Mais le tableau de Picasso nous invite à modifier radicalement notre perception de la réalité. À voir les sirènes dans le bleu. À entendre le chant du bleu, comme ce peintre qui me disait tantôt : « le bleu de Prusse, c'est la couleur de l'infarctus ». Il nous faut apprendre, au-delà de notre histoire personnelle (pour ce peintre, un problème cardiaque) à percevoir la vibration de la couleur. 

Ulysse dans le tableau de Picasso est un gros rond blanc avec de grandes oreilles. Ouvrez vos oreilles et écoutez ! Dans le tableau de Chagall, on peut rire aussi de la candeur du dessin, car Ulysse cette fois est un petit bébé qui croit avoir retrouvé les bras de sa maman. Il y a dans l’art très souvent une dimension de jeu. Ce jeu peut-être libérateur, quand il permet d'atteindre cette fraîcheur première du regard que nous évoquions, ce jeu peut-être trompeur, illusoire, si l'on considère ici les sirènes, d'apparence a priori débonnaire, comme des menaces. La menace reste d'ailleurs perceptible dans le passage de ce rouge chaleureux, amoureux de la sirène centrale (qui sert bébé Ulysse dans ses bras comme une mère) au vert algue, au vert de fosse marine de la sirène de gauche. Ainsi l’art peut-il être ce qui nous trompe, ce qui nous distrait, et ce qui nous libère. Ainsi d'ailleurs de toute chose, de tout phénomène, de toute réalité.

 

27 mars 2013

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.