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Salleoctobre

 

 

Le vert des derniers souvenirs d'été,

le bleu des premiers coups de froid,

la splendeur fugace des jaunes :

la salle en octobre,

aussi instable,

aussi mouvante,

aussi lointaine et colorée

que leurs adolescences...  

  

 


 

 

 

PREMIER MATIN D’OCTOBRE

 

 

La rumeur aux portes du collège (que Dorian a voulu chasser de la salle en fermant maladroitement la fenêtre) s’est enfin tue, et l’on savoure ce studieux silence des devoirs surveillés ; disons plutôt, pour être honnête et précis, que le professeur savoure, car les élèves penchés sur leurs copies avec toutes les mimiques et toutes les attitudes susceptibles d’exprimer la perplexité, l’ennui, le stress, la concentration, la consternation – avec ici ou là tout de même la moue satisfaite et le léger sourire de celui qui sait – ne donnent pas tellement l’impression de savourer quoi que ce soit.

 

C’est (« mes amis, réjouissons-nous ») le premier jour d’octobre, et c’est encore une belle journée : ciel bleu pâle encore ébouriffé de nuages, premières lueurs sur les maisons du Moutaret, montagnes bleues, crêtes vertes, il n’est plus nécessaire d’aller au musée de Grenoble quand on a pareil tableau aux fenêtres. Dorian s’est retourné (il occupe une place stratégique, côté fenêtres) et regarde cette toile immense, avant d’échanger avec Alexis (à l’autre bout, côté portes – c’est une façon comme une autre de faire circuler le regard) un signe de connivence.

 

Alternativement je surveille la progression du soleil sur Bramefarine, et je les surveille. J’aime ces moments où je peux ainsi guetter les failles, les ouvertures, les signes d’inattention, de tension, d’attentions autres.

 

Face à moi Hugo L.B. bâille superbement à plusieurs reprises, dans un moment d’oubli qu’on imagine aussi rassérénant qu’une rasade de thé (on associe trop facilement le bâillement à l’ennui : il est une détente nécessaire porteuse de renouveau) ; puis il tente de retrouver le fil du devoir, n’y parvient pas, regarde et tord ses mains puis les pose sur son short violet (c’est dire s’il fait encore beau).

 

Valentin, à main droite, mord nerveusement son stylo et regarde le professeur avec un air absent.

 

Antoine (c’est drôle de retrouver Antoine, quatre ans plus tard, avec le même air espiègle et la même tête enfantine simplement perchée plus haut), Antoine la bouche ouverte, concentré dans l’effort, questionne et se questionne.

 

Mason, lunetté pour l’occasion, allure dégingandée, une main dans la poche, traverse pour rendre sa copie (quoi, déjà ?).

 

Marion soudain regarde si loin dans l’au-delà du linoleum bleu que l’espace s’en trouve agrandi jusqu’au vertige – ça y est, toute la moitié supérieure de Bramefarine baigne dans la lumière.

 

Le temps file, le professeur annonce la fin du devoir dans « maximum cinq minutes ».

 

Le thé noir, ce matin, âcre, fumé, astringent, fait merveille; être là est merveille.

 

Mason sort son carnet jaune (le mien est orange), qu’il malaxe sans l’ouvrir et montre, moqueur, à Hugo, qui rigole.

 

Légèreté de l’été en automne.

 

*

 

La colline maintenant est toute dans la lumière, le paysage rutile : tant qu’à donner des devoirs, autant le faire les jours où la lumière est belle. Je me suis installé comme eux à une petite table et, comme eux, j’écris à petits mots pressés, surveillé par l’horloge pas encore cassée. Mais leur attention à eux semble aussi lisse que leurs visages sans rides ni rictus – tout juste si Neyla jette un œil vers la ligne des Bauges (évidemment ce n’est pas elle qui regarde les Bauges, dont je suppose qu’elle n’a que faire).

 

Une buse tourne dans le ciel pur. Les cris d’une troupe de collégiens excités ne troublent pas Hugo D., qui était déjà troublé.

 

Ah ! la petite moue boudeuse d’Estelle – l’air sérieux de Paul – la gravité inquiète et élégante de Grégoire, dont le stylo Bic martèle sur la table son petit bruit de machine à écrire ou de message en morse qui ponctue le silence précaire de la salle (c’est bon, je ferme la fenêtre).

 

Je les regarde et je prends note pour garder d’eux ce que je peux, pour être au plus près, au plus loin d’eux, comme je faisais naguère, comme je l’ai toujours fait dès que j’ai su écrire, comme si le temps pouvait se dédoubler au miroir de la classe.

 

Un téléphone portable, posé négligemment sous la trousse de Joseph, en sonnant m’arrache à ma rêverie et m’oblige à reprendre illico mon rôle de professeur, et le charme est brisé.

 

Thomas regarde par la fenêtre.

 

Anthony suspend le vol de sa plume, me regarde ou regarde dans le vague, puis repart de plus belle (tu vois, j’essaie aussi de repartir).

 

Célia fixe l’ongle vernis de sa main gauche jusqu’à en loucher légèrement, pose sa feuille que je suppose remplie, se mure dans une songerie sombre en tapotant du bout des ongles la table sur laquelle se reflètent, sans qu'elle s'en doute, la lumière extérieure et son ombre.

 

Je regarde leurs ombres, nos ombres brouillées dans la flaque opaque du lino.

 

La fin approche, la tension se relâche.

 

Estelle s’étire, Célia fait mine de s’assoupir, et la lumière reluit dans les yeux de ceux qui ont fini.

 

Fini ? Quelle tristesse ! Encore un instant, je vous prie, juste un petit instant pour flotter, à l'abandon d'octobre, dans cette coque de noix de la salle de classe…

 

1er octobre 2015

 


 

 

 

TROIS AUBERGINES

 

 

Trois aubergines s'offrent à nous 

et font danser le nous

trois aubergines se donnent à moi 

qui dispersent le moi 

sans repère on entre dans la forme 

il n'est qu'à regarder : 

l'intérieur est l'extérieur 

la fenêtre et le miroir 

ouvrent des portes intérieures 

nulle perspective borgne 

ne restreint le point de vue 

l'espace est offert 

en la danse des couleurs et des formes 

le poème n'imite pas 

ne limite pas la réalité 

mais son miroir la révèle 

où se lit l'absence de fruits 

et la courbe de la statue 

visible encore – quoi que stylisée –

sur la table n'est plus qu'une tache 

l'intérieur, ô aubergines 

m'est ainsi donné 

comme ce poème 

comme l'extérieur 

on danse 

dans le sans repère de cette fête 

aux trois aubergines. 

 

3 octobre 2012

 


 

 

 

PREMIERS FRIMAS

 

 

Salle4octobre2016

 

 

La brume bleue au pied de Bramefarine se dissipe, et se rouvre une fois de plus le temps des premiers frimas, premiers devoirs. Eux aussi, sans doute, voudraient aller jusqu’au bout de leur dissipation et rejoindre la brume, eux qui par intermittence se tournent vers le ciel pâle de ce beau matin d’octobre comme si celui-ci pouvait leur souffler les réponses aux questions qui viennent de leur tomber dessus…

Ces questions, une fois n’est pas coutume, je ne les ai pas imprimées mais projetées sur l’écran : toute leur attitude habituelle de repli dépressif sur la table, cou courbé, front sur le bras, s’en trouve modifiée, puisque les voici obligés de régulièrement relever la tête comme s’ils nageaient le crawl. L’écran brille un instant au fond de leurs pupilles comme un flash, ils s’immobilisent − on pourrait croire qu’ils prennent la pause pour une photographie officielle, interdit de sourire – puis ils replongent en apnée dans le devoir sur la science-fiction.

Jules V., cependant, sourit, et comme par défi se détourne de l’écran pour regarder la frise sur le mur derrière lui (a-t-il repéré la mention de Gilgamesh, qui après tout peut répondre à l’une des questions ?) ; Islemdine, comme en miroir, regarde au loin vers Jules, vers le mur puis à travers le mur (les chats aussi savent bien faire cela), les mains dans les poches, ayant assez vite renoncé à affronter les Questions – et son regard se perd finalement dans le flou.

Ici ou là quelques sourires affleurent quand même comme des poissons à la surface d'une eau tourbeuse. Jules A. tend aimablement à Mathilde la souris qui lui faisait défaut, qui roule sur la table inclinée et qu'elle s'empresse de rattraper. Quentin P., entre deux réponses, fait mouliner son stylo Bic comme un cow-boy son revolver, se frotte le nez puis repart à l'assaut de sa copie. Hugo dresse la tête, imitant assez bien l'attitude inquiète et vigilante de la marmotte chargée de veiller aux menaces célestes, puis réprime un bâillement ; au même moment Thomas L. se détourne de l'écran, regarde à nouveau le ciel (mais non, ce n'est pas un aigle qui passe mais juste une corneille) – et tout son visage exprime soudain un tel chagrin qu'on aurait envie de tout éteindre, d’annuler le devoir et de lui dire « allez, ce n'est pas grave, on verra ça plus tard... » − mais il s'est déjà repris, et fait maintenant passer son stylo quatre couleurs entre ses doigts longs et fins pour une séance de jonglage discrètement spectaculaire (je m'y essaie, histoire de vérifier que j'en suis bien incapable), qui s'achève par la chute du stylo.

Là dehors octobre est magnifique. Les corneilles ont repris leur manège automnal, qui tournent autour de nos fenêtres en tenant dans leur bec les noix qu'elles brisent en les jetant sur le parking. On irait bien crapahuter sur ces crêtes ou se rouler dans l'herbe rase, oubliant tout à fait la fonction qu'on occupe, mais on revient au spectacle de la classe qui est, somme toute, aussi intéressant et même plus touchant que celui de l'automne : eux au travail − eux nageant, faisant la planche, avançant, coulant, remontant anxieusement ou paisiblement le fleuve des questions…

Il y a ceux qui écrivent quasi en continu, concentrés, attentifs, sereins, confiants – on pourrait presque leur mettre sans les lire la note maximale. Il y a ceux qui doutent, qui hésitent, qui s'attristent, qui vont et viennent, qui bâillent (Thomas, fais gaffe à ta mâchoire...), qui tortillent le bracelet de leur montre – et ceux-là offrent d'évidence le spectacle le plus varié. Et puis il y a ceux, heureusement assez rares, qui ont presque entièrement renoncé et qui se concentrent alors sur leur carnet de correspondance ou la transparence de l'air, qui haussent les épaules, se réfugient dans le rêve, dans le jeu, dans le jonglage (Islemdine, qui n'a pas les talents de Thomas, en est à la troisième chute de stylo…).

Ceux qui terminent vite, aussi, et qui demandent sur un ton sévère : « Monsieur, est-ce qu'on peut vous rendre les contrôles ? » – Mon dieu, comme le temps passe, tout juste si j'ai pu moi-même en profiter… Écrivez donc encore un peu, allez, encore un instant, s'il vous plaît, que je puisse écrire encore. Vous écrire. Vous décrire. Garder une trace de vous, de nous, de ce début d'octobre, de ces premiers frimas, de la lumière à la fenêtre et de ce premier devoir.

Les regards se lèvent de moins en moins vers les questions, qui s'effacent, qu'on oublie…

 

4 et 6 octobre 2016

 


 

 

 

« LA POÉSIE, C’EST VOIR ! »

 

 

Salleoctobre2015corneille

 

 

« La poésie, c’est voir ! » a écrit l’élève sur sa feuille – alors je vais à la fenêtre « pour voir, leur dis-je, si la poésie s’y trouve ».

 

À ce moment précis une corneille – noire, naturellement – semble jaillir de l’écharpe de brume qui entoure Bramefarine et, volant en vrille au-dessus du parking, largue un objet à la suite duquel elle se laisse littéralement et verticalement tomber, les ailes en parachute. L’objet percute le bitume et commence à rouler : c’est une noix, que la corneille vient déguster sous nos fenêtres.

 

Le cours ordinaire du cours est oublié. Tout le monde (ou presque) a quitté sa place pour se coller aux vitres.

 

« La poésie, c’est voir. »

 

6 octobre 2015

 


 

 

 

COMME UN TABLEAU DE MATISSE

 

 

 

Si tu regardes ta vie 

comme un tableau de Matisse 

alors tu fais de ta vie un poème. 

 

Le poème est donné 

pour peu que tu l'accueilles 

sans volonté 

pour peu que ton effort 

soit seulement dirigé 

vers l'accueil 

l'attention à la forme 

aux formes et aux couleurs 

sans jugement ni peur 

pour peu que tu renonces 

au confort de ta bulle 

de pensées parasites 

de virtuelle vacance –

le poème t'est donné. 

 

7 octobre 2012 

 


 

 

 

AUBERGINES EN VERT

 

 

Derrière le paravent la fenêtre est ouverte vers le vert qu’elle appelle. Le pré, les bosquets, le paravent, les poires (vert pistache) sans aucun reflet, le pot de fleur qui est du même vert, la queue des aubergines et le carton à dessin tracent une diagonale de vert. Aujourd’hui le violet ne me papillonne dans les pupilles que pour accompagner notre fugue en vert. Quelque part entre le miroir et la fenêtre, entre le tableau et la salle, le dedans et le dehors, tu sors par la cheminée, tu te glisses le long du miroir et tu te fonds dans le décor au son d’une musique sans doute japonisante à laquelle s’est mêlée le cri d’une cigale verte…

 

8 octobre 2013 

 


 

 

 

LA FEMME QUI LIT

 

 

Penchés dans la demi-pénombre de la salle de classe, ils regardent la femme qui lit : ce peu de bleu perdu dans le vert, en lequel ils se perdent peut-être, et que reflètent certains de leurs regards accrochés par cette ombre, cette lumière verte, ce lointain enflammé.  

 

La classe n'est pas un compartiment de train, et pourtant tout y bouge, tout y vibre. La classe pas plus que le tableau n'est vraiment un miroir, et pourtant s'y reflètent les lueurs de ce temps fragile où le professeur lui-même était penché sur sa copie et, comme eux, regardait.  

 

A.-C. a basculé dans le tableau : installée sur la banquette verte du compartiment 214, elle s'éloigne, elle s'absente – elle lit.    

 

9 octobre 2012

 


 

 

COURIR EN AUTOMNE

 

 

 Salle9octobre2018

 

 

Après-midi paisible, bruyante, pas hors du temps mais au moins hors des murs du collège. Pas un nuage dans le ciel d’un bleu doux de début d’automne à peine rayé ici ou là par le trait blanc d’un avion, l’arabesque noire d’une corneille, la courbe bariolée d’un parapente.

 

Assis dans l’herbe à l’ombre d’un sapin on regarde le temps qu’il fait, le temps qui passe ou qui se fige dans l’insouciance ou la tension de la course. Voici le grand Simon qui se suspend au tilleul, Armand qui fait le canard (mais oui, il y a des canards dans le lac), puis Mathieu, Évan et Tom se lancent dans ce qui est peut-être, je ne sais pas, la danse d’une chenille ?

Passent les filles, qui semblent toutes très soucieuses, le front plissé, le regard rentré à cause de l’effort, les yeux fermés à cause du soleil de face, avec de rares sourires et beaucoup de grimaces. Pendant ce temps un quidam (c’est Axel, me dit-on, tu sais, celui qui avait défendu les couleurs du collège au concours d’éloquence, Axel que je ne connais pas encore mais que je découvrirai l'année suivante dans ma classe de 4ème), un quidam, donc, qui avait trop chaud, est allé se baigner – et comment l’en réprimander quand il fait aussi beau ? (On m’expliquera ensuite que ce n’était pas volontaire, qu’il est juste tombé.)

Tant de soleil donne envie d’être fort, de courir, de nager, de crier (une fille hystérique ne s’en prive pas, qui vient de casser sa voix et les tympans de mon oreille droite pour encourager sa copine). Les cheveux nattés se soulèvent en cadence, les plus courageuses ou les plus motivées redoublent d’efforts cependant que quelques-unes se mettent à marcher en se tenant douloureusement la poitrine ou en pleurant, vaincues, défaites, mais on ne les blâme pas car c’est un jeu, une fête d’automne, et si la force est belle la faiblesse l’est aussi, bien humaine, pas honteuse.

Quelques adultes se risquent au jeu de courir pour le plaisir, pour la pure sensation du cœur qui bat plus vite, des couleurs qui se ravivent et se mélangent en un kaléidoscope automnal, et l’on acclame enfin plus que toutes les autres la dernière qui arrive à petits pas, rouge de confusion et d’effort, hilare, cependant que les garçons les plus jeunes, qui ont fini la course et ont remplacé les plus grands qui viennent, eux, de regagner à toute vitesse la ligne de départ, jouent aux épées avec des brindilles, s’empoignent et se roulent dans l’herbe en riant, se lancent des pommes de pin, agrippent les branches basses du sapin ou s’allongent au bord de l’eau, leurs mains en guise de coussin.

Puis vient la course des grands, qu’ils accomplissent avec le plus grand sérieux (voici Jules qui passe, la foulée tranquille et efficace, suivi d’Esteban, de Wissem et de tout le groupe des sportifs) ou avec plus de nonchalance, en faisant des bonds de cabri comme Armand ou en lançant des commentaires au scribouilleur affalé sur le bord de la piste comme Raphaël. Bientôt la cadence imposée par le prof premier de cordée se libère et les plus vaillants accélèrent, laissant loin derrière eux ceux qui ne briguent aucun classement remarquable. On entend d’ici le souffle rauque d’Esteban, concentré dans l’effort et qu’un groupe de petits encourage.

Éclats des tee-shirts et des tennis fluorescents, éclats du soleil à travers les feuilles pourpres et la blancheur du jet d’eau – Enzo en passant, tout rouge lui-même et ruisselant, trouve quand même la force et l’humour de m’encourager dans mon propre effort pour conduire jusqu’au bout la course de mon texte, « allez monsieur ».

J’aime qu’on ne prenne pas trop au sérieux ces histoires de course, de places, moi qui, collégien, ai toujours refusé de courir si peu que ce soit, même de faire semblant, allant jusqu’à m’éclipser dans le bois le plus proche pour ramasser des champignons sans souci de ce cross que je désorganisais ni du sermon auquel j’aurais droit à l’arrivée, ne courant donc pas du tout, ne jouant pas le jeu qu’Armand joue malgré tout, même si, me voyant, il s’arrête et se met derechef à danser (et qu’on ne compte pas sur moi pour faire mine de lui intimer l’ordre d’être sérieux !).

Le temps est superbe, les derniers marchent à présent, le temps de reprendre souffle, puis repartent nonchalamment.

 

Bien sûr, ne soyons pas trop dupe de la carte postale : il se trame là derrière, hors de ma portée, visible quand même dans certains regards, audibles dans certaines paroles, toutes sortes de petits et de grands drames, d’humiliations cachées, de tristesses rentrées ; bien sûr le soleil est trompeur, est cruel, qui brille pareillement pour les vainqueurs, les perdants et la cohorte de ceux qui ne se sentent ni l’un, ni l’autre ; c’était pourtant, quoi qu’il en soit, une belle après-midi, dont on sent qu’elle laissera, déposé dans un creux de mémoire, le limon doré d’un de ces beaux souvenirs de jeunesse dont les éclats, année après année, accrochent leurs festons éphémères sur les rives douces du lac de la Mirande.

 

9 octobre 2018

 


 

 

 

COURIR EN AUTOMNE (2)

 

 

Courir2

  

 

C’est encore un beau jour d’octobre, un beau jour d’automne pareil à l’an passé, avec le même arc-en-ciel au-dessus du jet d’eau, les mêmes cris, les mêmes rires, les mêmes encouragements lancés vers la petite sœur, le petit frère (c’est Arthur qui encourage, je crois, son petit frère), les mêmes clameurs au passage des coureurs, tant de mouvements pour tant d’immobilité au fond, car d’année en année c’est la même pantomime à peu de choses près qui se répète autour du lac de la Mirande, les mêmes grimaces simplement déplacées sur des visages différents mais toujours jeunes, comme si le temps n’existait pas – et je constate que l’étonnement qui me vient devant cette situation banale à laquelle je devrais être habitué, avec le temps s’accroît pour se changer en stupeur.

 

Trois filles aux longs cheveux blonds hurlent au soleil, on croirait après lui. Les grands entraînent et presque portent celui-là, Mathis si j’ai bien entendu (mais il y a tant de cris que je n’entends plus rien), jusqu’à l’arrivée, cependant qu’un couple de petits vieux promène un tout petit chien blanc en regardant la course sans souffler mot, étonné, dubitatif ou bien nostalgique, je ne sais pas – est-ce que cette scène leur rappelle leur enfance?

« Allez Yannnnn », hurle une fille qui n’aura plus de voix ce soir, et le silence des coureurs par contraste impressionne, comme si l’effort s’était déplacé exclusivement du côté des spectateurs, et surtout des spectatrices (en tout cas dans le secteur demi ombragé que j’ai choisi comme poste de guet, le même chaque année, parce qu’il offre une belle vue sur Bramefarine).

Un autre groupe de filles traque le petit Antoine qui espérait pouvoir marcher discrètement, et qui se remet à courir sans grande conviction – mais qu’est-ce qu’elles ont donc ces diablesses, prêtresses d’un soleil à la course hystérique, quand on est si bien à flâner dans l’ombre silencieuse? Voici cependant les derniers garçons qui arrivent, une fille parmi eux. Arthur s’exclame : « C’est dur de supporter ! », avant de courir après, ou avec, le petit Tristan que tentait l’abandon – mais pas moyen, on ne peut pas, on n’abandonne pas, on doit parcourir jusqu’au bout cet itinéraire incompréhensible qui ne fait même pas le tour du lac, jamais, car on doit éviter (si j’ai bien compris) le petit pont de bois qui ne tient plus très bien (ou alors c’est parce qu’il est trop étroit, ou bien parce que des élèves risquent de se cacher dessous, ou de tomber à l’eau ?), on ne peut ni s’arrêter tout à fait comme on n’arrête pas le temps, ni repartir en sens inverse, pas même aller dans le lac comme Axel l’an passé (maintenant je le connais, et j’ai modifié en fonction le texte précédent).

Un groupe de garçons cependant devise à l’ombre d’un érable. À 14h14, Hugo prononce : « Boom, Mohammed », ce qui fait ricaner ses camarades, blague dont la connotation potentiellement raciste et en tout cas stupide – s’agit-il, comme je me le dis longtemps après, de faire un lien entre un prénom maghrébin et un attentat ? – échappe à tout le monde (ces lignes-là, dictées par Matteo qui, lui, semble avoir compris).

La course des garçons de 5ème est finie, on entend de très loin l’annonce d’une course de profs mais l’après-midi semble s’étirer comme chat au soleil. Matteo, Léo G. et Hugo lancent des cailloux dans le lac en direction de l’île. Mon collègue Fabien passe en casquette rose et tenue de course, Vincent et Nicolas ont choisi le meilleur coin d’ombre du secteur (après le mien) ; puis Samuel et Tiwan rejoignent le quidam scribouilleur, et Samuel s’exclame qu’il n’a aucune envie de courir. Matteo revient à l’assaut pour me dire qu’Hugo a dévalé (il a un peu de mal avec ce verbe) la pente « comme un rondin de bois », ou « comme la musique de Mike Brant », ce qui me laisse perplexe (peut-être s’agit-il d’une allusion à la tentative de défenestration du chanteur – une recherche Internet me l’apprend – mais je n’en saurai pas davantage).

 

Voici cependant la course des filles de 3e, et c’est aux garçons de se précipiter. Jean-Marie et François mènent la course (« Jean-Marie, Jean-Marie » – comme crient les élèves – en chapeau de paille et pantalon de toile). Cohue et clameurs encore, mais Hézeur en pleurs ne peut plus respirer, quitte la course et c’est triste de la voir ainsi, tee-shirt jaune éclatant et moustaches violettes de chat dessinées sur le visage (plusieurs élèves sont venus maquillés en chat, je ne sais pas pourquoi), pauvre chat tout blessé, et une large bande de nuages qui depuis tout à l’heure débordait du mont voile soudain le soleil.

 

La fête cependant continue, plus lointaine, plus voilée, qu’on ne perçoit plus qu’à travers la douleur.

 

Ces rires, cette haie vociférante le long du chemin caillouteux, comment peut-on supporter ça ? Cléo, cependant, et contrairement à ce qu’elle avait dit, court, court vaillamment, collier clouté et ruban rose au vent. Quelques garçons luttent dans l’herbe ou grimpent aux arbres, et l’on se presse pour raccompagner l’ultime coureuse perdue quelque part à l’autre bout du lac.

 

Vient la course des 3e garçons, la dernière. Des filles attendent Florian, qui s’est fait mal. Les érables commencent à virer du jaune à l’orangé. Passe un camion « delta route », et des « bêtes bizarres » sur le bras de la fille à côté (ce sont des fourmis). La mousse ici sent bon le sous-bois et l’automne. Passe quand même le temps, même si c’est lent, même si l’annonce du départ se fait attendre. Passe le car « Europe autocar », puis revoilà le soleil. Passent enfin les coureurs : clichés de visages concentrés dans l’effort, seul Florian fanfaronne, et les petits courent après lui avec des rires et un entrain qu’on ne voit pas dans la vraie course. Au deuxième tour les plus vaillants creusent l’écart. Jules, tout rouge, crache, Matteo a la foulée alerte – mais que fait donc Léo S. ici, dans ce tableau ?

 

Marie-Cécile Carossi cependant court en sens inverse, parce qu’un élève s’est fait mal, et voici Rafael en pleurs qui a quitté la course et marche tant bien que mal en portant avec lui toute la cruauté du monde...

 

Thibault vacille, continue. Les plus fragiles ainsi vacillent dans le jeu, que l’on soutient pour atténuer comme on peut la cruauté du monde, pendant qu’un tout petit 6e indifférent à la course jette dans l’eau une gerbe de feuilles.

 

8 octobre 2019

 


 

 

 

DANS LA SALLE VIDE

 

 

Sallevide

 

 

Vidée de ses tables et de ses chaises la salle, pour le coup, semble vraiment immense. On s’assoit par terre sur le lino bleu. En un sens, tout est dit, tout était déjà dit au premier « oh ! » d’étonnement devant la salle vide ; et puis, fatalement, ce tout petit « tout » est repris par le bavardage qui le fige, qui l'engloutit, et qu’on tente de dynamiter par un autre bavardage.

 

*

 

La poésie n’est pas une façon jolie de dire des choses gentilles ; elle sape, elle violente, elle ravage, elle dynamite. Elle est façon d’ « apprendre à tomber ». Tu es à terre, plus près du sol en tout cas et plus près de l’enfant que tu n’es plus et qui, malgré la confusion de son âge, sa parole bredouillante et ses idées floues, pouvait voir dans le monde ce que tu n’y vois presque plus : la vie même, ou un terrain de jeu – id est d'exploration.

 

Jette ta ceinture et regarde : le serpent va te mordre !

 

Jette-toi à l’eau et regarde : nous sommes embarqués, les nuages glissent sur Bramefarine et une corneille frôle la fenêtre.

 

La poésie te fait regarder ta solitude en face et même, la tutoyer.

 

Dans nos sociétés, les enfants devenus presque grands reçoivent désormais un téléphone portable multi-fonctions qui leur permet de rester en permanence reliés entre eux ; fichés, pucés, conditionnés, et condamnés à jouer ad nauseam et sans échappatoire le jeu social, ils peuvent plus facilement échapper à l’ennui, à la solitude, au réel.

 

Dans certaines ethnies amérindiennes, les enfants devenus presque grands sont envoyés seuls dans la forêt. Passé l’épreuve de la nuit, de la peur, de la solitude, de la faim, ils reçoivent un nom secret qui échappe au groupe social, ainsi qu’un poème qui leur dira leur vie durant : tu n’es pas qu’un chasseur, tu n’es pas qu’une fonction, tu n’es pas que le fils de tes parents et de la tribu ; tu es l’enfant de la forêt – disons, l’enfant du monde.

 

*

 

Assis en cercle dans la salle, tenter au moins de faire retentir l’écho des paroles et des rites perdus. Se dire que c’est bel et bien perdu – se le dire, se le redire pour ne rien espérer et ne pas céder ensuite à la tristesse qui nait des attentes déçues et dégénère en aigreur.

 

Se dire, se redire que la salle reste immense.

 

13 octobre 2016

 


 

 

 

LE VOLET CASSÉ

 

 

Le volet

  

 

Cela fait quelques mois que le volet central de la salle fonctionne mal, rouillé sans doute, vrillé, encrassé, fatigué comme un vieillard en automne ou un adolescent ayant passé la nuit à s’esquinter les neurones et les yeux devant un écran. Lorsque j’arrive le matin et appuie sur la commande d’ouverture (c’est en général le premier geste que je fais en entrant), les cinq autres se relèvent sans problème, mais lui reste inerte. Pour le sortir de sa torpeur j’ai pris l’habitude de lever et de baisser l’ensemble des volets un grand nombre de fois : après avoir répété la manœuvre pendant dix ou vingt minutes j’obtiens, en général (mais de moins en moins à mesure qu’on s’avance vers l’hiver) le frémissement attendu. Pendant toute la durée de l’opération, le vacarme occasionné à l’extérieur fait que tous ceux qui attendent ou qui passent au pied du collège lèvent les yeux vers le deuxième étage et s’interrogent – tout au moins s’interrogeaient-ils les premiers temps, car je suppose que tout le monde a dû s’habituer au manège et j’imagine leurs réflexions, s’ils en font encore : « C’est M. Seppoloni qui est encore en train de se dépêtrer avec son volet cassé. »

 

Il y a là, comme souvent, une part de jeu, une part de manie, une part de souci pédagogique, et une part de beauté.

 

C’est un jeu.

On peut faire des paris quant à la réussite et à la durée de l’opération de réveil du volet endormi : parfois cela va vite, parfois la délivrance ne se produit pas avant que le soleil ait réchauffé la façade, et parfois, surtout quand il a plu ou qu’il a fait plus froid, cela ne marche plus du tout. Parfois aussi le volet rester coincé à mi-chemin, ou bien entièrement ouvert : le débloquer, c’est aussi courir le risque de ne plus pouvoir du tout le fermer ou l’ouvrir. J’ai remarqué par ailleurs qu’ouvrir la fenêtre, et, donc, envoyer de l’intérieur un peu d’air sec et plus tiède, améliorait les chances d’ouverture, mais je n’ai pas encore essayé de souffler sur le volet pour le faire réagir (ce sera à tenter), alors que l’utilisation d’un objet pointu (clé ou clou) pour forcer l’ouverture était sans effet.

 

C’est une manie.

Que cette manœuvre répétée chaque matin pendant parfois une demi-heure revête une dimension obsessionnelle n’échappera à personne, je le crains : seul un maniaque peut ainsi s’acharner sur un volet cassé, c’est évident. J’aime maîtriser l’espace de la classe, et que tout soit en ordre quand les élèves arrivent : les tables en U, les chaises, le grand bureau avec le thermos rouge et le clavier de l’ordinateur, la petite table où je pose les bols, et les volets bien sûr. Ce léger dysfonctionnement génère une crispation qui peut aller jusqu’à la tristesse, parce qu’il me rappelle au passage que ce beau collège dans lequel j’ai eu la chance de m’installer après avoir connu l’ancien, dont les bâtiments à quelques centaines de mètres d’ici accueillent le lycée professionnel du Bréda, n’est plus neuf, et qu’il est comme toute chose soumis à l’usure.

 

C’est utile.

L’efficacité pédagogique n’est pas tout à fait absente (même si elle a sans doute bon dos). Sans même parler des moment où le travail sur des images vidéo-projetées nécessite le noir total, ou bien des ateliers « haïkus » pour lesquels il est bon de pouvoir regarder dehors sans que l’une des fenêtres soit bouchées, un cours sur la Shoah par un jour de beau temps gagne à être fait avec les volets clos (à moins qu’on ne souhaite souligner le contraste entre notre présente insouciance et les horreurs passées), et un cours d’introspection autobiographique nécessitera aussi une lumière tamisée. Le cours sur « Repos dans le Malheur » commence dans la pénombre, puis il convient d’ouvrir peu à peu les volets à mesure qu’on avance dans le poème, jusqu’à la deuxième strophe qui est plus lumineuse et dont il faut terminer l’étude avec tous les volets ouverts ; la persistance d’un blocage est ici symboliquement navrante. Ce blocage est par contre une excellente chose pour travailler sur le fantastique, qui insère dans le cadre ordinaire une petite anomalie, un petit mystère qu’il est facile d’exploiter pour créer l’atmosphère de vigilance et de tension adéquate.

 

C’est beau.

La beauté du ce volet cassé, je ne l’ai vraiment appréciée qu’aujourd’hui – c’est elle qui m’a poussé à écrire ces lignes. Je tentais une fois de plus de l’ouvrir lorsque j’ai vu apparaître, au centre de la salle, tout encadré de noir et tel que je ne l’avais encore jamais vu, l’admirable tableau automnal du champ et des arbres jaunes en face du collège ; puis les portées mouvantes des rainures lumineuses tracées par les volets en action m’ont ramené quelques mois en arrière lorsque, passager d’un train qui filait vers le sud et dont mon voisin avait, à mon grand dam, souhaité baisser les stores parce que la lumière éclatante le gênait, j’avais constaté que le nouveau paysage vu en ombre chinoise était finalement plus beau, plus mystérieux, comme soudain plongé dans le brouillard ou comme si l’on avait brusquement changé de moment dans la journée ou de saison, et j’ai eu, dans cette salle 214 si familière, la sensation d’être à nouveau en train, avec ce que cela suppose de mouvement dans le temps, dans l’espace. Le volet s’est débloqué, mais j’ai continué à actionner la commande automatique pour le seul plaisir – jusqu’à ce qu’une rumeur dans le couloir m’avertisse qu’il était temps de reprendre les cours…

 

15 octobre 2019

 


 

 

 

DES LUNETTES JETÉES À TERRE

 

      

Soudain l’élève silencieux se replie dans son silence, s’enroule et serre quelque chose qu’on ne voit pas, quelque chose qui le serre. Soudain l’élève s’enserre dans ce silence qui l’étrangle, se lève et crie : « J’ai voulu… j’ai voulu… mais rien à faire… » Puis il jette ses lunettes à terre, et quitte la salle. 

 

Dans l’angle du couloir il tremble. Personne ne peut rien pour lui. 

 

D’écrire sur ce moment de détresse qui m’a certes un temps ébranlé mais qui ne m’appartient pas, je devrais avoir honte. Mais en la colère du jeune homme il y avait quelque chose de si vrai… Tout le monde l’a senti, n’est-ce pas ? 

 

Soudain quelqu’un se lève, qui jette à terre ses lunettes parce qu’il a vu, parce qu’il voit, et parce que ce n’est pas supportable.

 

16 octobre 2012 

 


 

 

 

L’ARAIGNÉE

 

 

L'araignée que j'observais au plafond vert du collège, je la retrouve au sol : cette petite boule chiffonnée que piétinent les élèves.

 

Un certain et déraisonnable malaise m’étreint, comme une rage d’enfant, comme une envie puérile de crier : « Assassins ! »

 

(Naturellement, je n’en montrerai rien. Mais j’en reparlerai, des années durant, pour évoquer le lien qui unit le poète et les bêtes, quelles qu’elles soient.)

 

17 octobre 2012

 


 

 

 

LE HAKA

du temps qui passe

 

 

Haka

 

 

Comme chaque année les élèves de Troisième présentent leur « haka », production finale d’un projet commun anglais-EPS. Les différents groupes, maquillés de peintures guerrières et habillés de la couleur choisie par leur équipe, exécutent leur féroce chorégraphie en se frappant les cuisses et en hurlant les paroles en anglais qu’ils ont apprises, et qui ont pour but d’intimider l’ « adversaire ». C’est un beau travail de cohésion, dont la présentation est devenue l’un des rituels de l’automne au collège, devant tous les élèves rassemblés au grand complet dans la cour. D’autres images des années précédentes se superposent à la scène – on se souvient en passant de G., qui transforma naguère l’exercice en chorégraphie de Pina Bausch, ou de A. qui s’y brisa la voix, cependant que les meneurs officient avec une belle hargne.

De retour en salle, le professeur félicite à voix douce la classe, qui répond à l’habituel coup de bol par, c’est ainsi qu’ils nomment la chose, un « triple A » – autrement dit, trois « ah ! » hurlés en cadence qui font vibrer les cordes vocales, les typans, les vitres, les murs, le sol, tout l’étage. Le professeur naturellement s’amuse de la surprise, et réitère le coup de bol : dong – « Ah ! ah ! ah ! » – dong – « Ah ! ah ! ah ! » – dong – « Ah ! ah ! ah ! » – dong – « Ah ! ah ! ah ! » – dong – « Ah ! ah ! ah ! » – puis, comme ils faiblissent : « cela commence à mollir ! », et les élèves de relever par de nouvelles salves tonitruantes le défi, que l’on fera durer, ma foi, une bonne dizaine de minutes.

Après quoi le professeur projette sur l’écran la liste des devoirs de vacances, puis saute au centre de la salle et se livre à son tour à son propre haka, hurlant : « I am the best prof de français of the world, et je vais vous faire travailler comme des bêtes… », avant de se lancer dans une vociférante performance qui, ce jour-là, cette année-là, s’achève pitoyablement quand sa voix fatiguée se brise.


Il n’y a aucun doute : il vieillit, le professeur, il fatigue, alors que les élèves en face de lui font montre d’une énergie éternellement renouvelée ; qu’on se le dise cependant : le haka du temps qui passe, si peu tapageur puisse-t-il paraître, aura raison de tout, aura raison de tous !

 

17 octobre 2019

 


 

 

 

HAÏKUS D’AUTOMNE

 

 

Automne au collège : 

plus que la tristesse la fumée 

voile la colline.

 

Le rougequeue  

froisse son papier 

dans la cour assombrie.

 

Quinze heures.

L'espace 

semble sans menace. 

 

La Tour vieille 

veille aussi 

sur l'automne.

 

Depuis son sommet 

les silhouettes dispersées 

semblent minuscules.

 

Averse d'octobre :

un œil au-dedans, un autre au dehors, 

on guette la neige.

 

Averses d’octobre : 

une pluie de feuilles jaunes 

s’est mêlée à l’eau.

 

L'averse s'apaise

là-haut le bouleau pourtant 

tremble encore.

 

Entre tant de gouttes

la parole et la fumée 

peinent à s'élever.

 

La bourrasque 

comme une claque 

sur la joue de la vitre.

 

On écope : 

la barque de la classe 

a pris l'eau.

 

Deux pigeons

trois feuilles rouges 

passent en volant.

 

Ça tangue dans les branches

même la montagne 

craque un peu.

 

La pluie aussi 

écrit des poèmes 

qui laissent peu de traces.

 

Le Bréda

un iceberg gris glacier

méconnaissable.

 

Ça danse 

du côté des châtaigniers

ça chante aux carreaux !

 

Chauves-souris frileuses 

pressentant l'hiver

recroquevillées.

 

Les vagues de la cour 

ont-elles balayé l'habitude ?

Plus personne.

 

Ce matin d'octobre 

les ouvriers couvrent le toit

les élèves œuvrent aussi. 

 

Quel affolement

cachent leur insouciance,

leurs paroles ?

 

Je n'aime pas rester seule, dit-elle,

et l’on s’arrache bientôt

au rêve de la cour silencieuse.

 

 

4 octobre 2012, 10 octobre 2013, 25 octobre 2012

  

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.