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COURIR EN AUTOMNE

 

 Salle9octobre2018

 

Après-midi paisible, bruyante, et, si ce n’est hors du temps hors des murs au moins du collège. Pas un nuage dans le ciel d’un bleu doux de début d’automne (nous sommes pourtant en octobre), à peine rayé ici ou là par le trait blanc d’un avion, l’arabesque noire d’une corneille, la courbe bariolée d’un parapente. Assis dans l’herbe à l’ombre d’un sapin on regarde le temps qu’il fait, le temps qui passe ou qui se fige dans l’insouciance ou la tension de la course. Voici le grand Simon qui se suspend au tilleul, Armand qui fait le canard (mais oui, il y a des canards dans le lac), puis Mathieu, Évan et Tom se lancent dans ce qui est peut-être, je ne sais pas, la danse d’une chenille ?

Passent les filles, qui semblent toutes tellement soucieuses, le front plissé, le regard rentré à cause de l’effort, les yeux fermés à cause du soleil de face, de rares sourires, beaucoup de grimaces. Pendant ce temps un quidam (c’est Axel, me dit-on, tu sais, celui qui avait défendu les couleurs du collège au concours d’éloquence), comme il avait trop chaud, est allé se baigner – et comment l’en réprimander quand il fait aussi beau ? (On m’expliquera ensuite que ce n’était pas volontaire, qu’il est juste tombé.) Tant de soleil et de jeunesse donnent envie d’être fort, de courir, de nager, de crier (une fille hystérique ne s’en prive pas, qui vient de casser sa voix et les tympans de mon oreille droite pour encourager sa copine). Les cheveux nattés se soulèvent en cadence, les plus courageuses ou les plus motivées redoublent d’efforts cependant que quelques-unes se mettent à marcher en se tenant douloureusement la poitrine ou en pleurant, vaincues, défaites, mais on ne les blâme pas car c’est un jeu, une fête d’automne, et si la force est belle la faiblesse l’est aussi, bien humaine, pas honteuse. Quelques adultes se risquent aussi au jeu de courir pour le plaisir, pour la pure sensation du cœur qui bat plus vite, des couleurs qui se ravivent et se mélangent en un kaléidoscope automnal, et l’on acclame enfin plus que toutes les autres la dernière qui arrive à petits pas, rouge de confusion et d’effort, hilare, cependant que les garçons les plus jeunes, qui ont fini la course et ont remplacé les plus grands qui viennent, eux, de regagner à toute vitesse la ligne de départ, jouent aux épées avec des brindilles, s’empoignent et se roulent dans l’herbe en riant, se lancent des pommes de pin, agrippent les branches basses du sapin ou s’allongent au bord de l’eau, leurs mains en guise de coussin.

Puis vient la course des grands, qu’on fait avec le plus grand sérieux (voici Jules qui passe, la foulée tranquille et efficace, suivi d’Esteban, de Wissem et de tout le groupe des sportifs) ou avec plus de nonchalance, en faisant des bonds de cabri comme Armand ou en lançant des commentaires au scribouilleur affalé sur le bord de la piste comme Raphaël. Bientôt la cadence imposée par le prof premier de cordée se libère et les plus vaillants accélèrent, laissant loin derrière eux ceux qui ne briguent aucun classement remarquable. On entend d’ici le souffle rauque d’Esteban, concentré dans l’effort et qu’un groupe de petits encourage. Éclats des tee-shirts et des tennis fluorescents, éclats du soleil à travers les feuilles pourpres et la blancheur du jet d’eau – Enzo en passant, tout rouge lui-même et suant, trouve quand même la force et l’humour de m’encourager dans mon propre effort pour conduire jusqu’au bout la course de mon texte, « allez monsieur ».

J’aime qu’on ne prenne pas trop au sérieux ces histoires de course, de places, moi qui, collégien, ai toujours refusé de courir si peu que ce soit, même de faire semblant, allant jusqu’à m’éclipser dans le bois le plus proche pour ramasser des champignons sans souci de ce cross que je désorganisais ni du sermon auquel j’aurai droit à l’arrivée, ne courant donc pas du tout, ne jouant pas le jeu qu’Armand joue malgré tout, même si, me voyant, il s’arrête et se met derechef à danser (et qu’on ne compte pas sur moi pour faire mine de lui intimer l’ordre d’être sérieux !).

Le temps est superbe, les derniers marchent à présent, le temps de reprendre souffle, puis repartent nonchalamment.

 

Bien sûr, ne soyons pas trop dupe de la carte postale : il se trame là derrière, hors de ma portée, visible quand même dans certains regards, audibles dans certaines paroles, toutes sortes de petits et de grands drames, d’humiliations cachées, de tristesses rentrées ; bien sûr le soleil est trompeur, est cruel, qui brille pareillement pour les vainqueurs, les perdants et la cohorte de ceux qui ne se sentent ni l’un, ni l’autre ; c’était pourtant, quoi qu’il en soit, une belle après-midi, dont on sent qu’elle laissera, déposé dans un creux de mémoire, le limon doré d’un de ces beaux souvenirs de jeunesse dont les éclats d’année en année accrochent leurs festons éphémères sur les rives douces du lac.

 

9 octobre 2018