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COURIR EN AUTOMNE (2)

 

 

Courir2

  

 

C’est encore un beau jour d’octobre, un beau jour d’automne pareil à l’an passé, avec le même arc-en-ciel au-dessus du jet d’eau, les mêmes cris, les mêmes rires, les mêmes encouragements lancés vers la petite sœur, le petit frère (c’est Arthur qui encourage, je crois, son petit frère), les mêmes clameurs au passage des coureurs, tant de mouvements pour tant d’immobilité au fond, car d’année en année c’est la même pantomime à peu de choses près qui se répète autour du lac de la Mirande, les mêmes grimaces simplement déplacées sur des visages différents mais toujours jeunes, comme si le temps n’existait pas – et je constate que l’étonnement qui me vient devant cette situation banale à laquelle je devrais être habitué, avec le temps s’accroît pour se changer en stupeur.

 

Trois filles aux longs cheveux blonds hurlent au soleil, on croirait après lui. Les grands entraînent et presque portent celui-là, Mathis si j’ai bien entendu (mais il y a tant de cris que je n’entends plus rien), jusqu’à l’arrivée, cependant qu’un couple de petits vieux promène un tout petit chien blanc en regardant la course sans souffler mot, étonné, dubitatif ou bien nostalgique, je ne sais pas – est-ce que cette scène leur rappelle leur enfance?

« Allez Yannnnn », hurle une fille qui n’aura plus de voix ce soir, et le silence des coureurs par contraste impressionne, comme si l’effort s’était déplacé exclusivement du côté des spectateurs, et surtout des spectatrices (en tout cas dans le secteur demi ombragé que j’ai choisi comme poste de guet, le même chaque année, parce qu’il offre une belle vue sur Bramefarine).

Un autre groupe de filles traque le petit Antoine qui espérait pouvoir marcher discrètement, et qui se remet à courir sans grande conviction – mais qu’est-ce qu’elles ont donc ces diablesses, prêtresses d’un soleil à la course hystérique, quand on est si bien à flâner dans l’ombre silencieuse? Voici cependant les derniers garçons qui arrivent, une fille parmi eux. Arthur s’exclame : « C’est dur de supporter ! », avant de courir après, ou avec, le petit Tristan que tentait l’abandon – mais pas moyen, on ne peut pas, on n’abandonne pas, on doit parcourir jusqu’au bout cet itinéraire incompréhensible qui ne fait même pas le tour du lac, jamais, car on doit éviter (si j’ai bien compris) le petit pont de bois qui ne tient plus très bien (ou alors c’est parce qu’il est trop étroit, ou bien parce que des élèves risquent de se cacher dessous, ou de tomber à l’eau ?), on ne peut ni s’arrêter tout à fait comme on n’arrête pas le temps, ni repartir en sens inverse, pas même aller dans le lac comme Axel l’an passé (maintenant je le connais, et j’ai modifié en fonction le texte précédent).

Un groupe de garçons cependant devise à l’ombre d’un érable. À 14h14, Hugo prononce : « Boom, Mohammed », ce qui fait ricaner ses camarades, blague dont la connotation potentiellement raciste et en tout cas stupide – s’agit-il, comme je me le dis longtemps après, de faire un lien entre un prénom maghrébin et un attentat ? – échappe à tout le monde (ces lignes-là, dictées par Matteo qui, lui, semble avoir compris).

La course des garçons de 5ème est finie, on entend de très loin l’annonce d’une course de profs mais l’après-midi semble s’étirer comme chat au soleil. Matteo, Léo G. et Hugo lancent des cailloux dans le lac en direction de l’île. Mon collègue Fabien passe en casquette rose et tenue de course, Vincent et Nicolas ont choisi le meilleur coin d’ombre du secteur (après le mien) ; puis Samuel et Tiwan rejoignent le quidam scribouilleur, et Samuel s’exclame qu’il n’a aucune envie de courir. Matteo revient à l’assaut pour me dire qu’Hugo a dévalé (il a un peu de mal avec ce verbe) la pente « comme un rondin de bois », ou « comme la musique de Mike Brant », ce qui me laisse perplexe (peut-être s’agit-il d’une allusion à la tentative de défenestration du chanteur – une recherche Internet me l’apprend – mais je n’en saurai pas davantage).

 

Voici cependant la course des filles de 3e, et c’est aux garçons de se précipiter. Jean-Marie et François mènent la course (« Jean-Marie, Jean-Marie » – comme crient les élèves – en chapeau de paille et pantalon de toile). Cohue et clameurs encore, mais Hézeur en pleurs ne peut plus respirer, quitte la course et c’est triste de la voir ainsi, tee-shirt jaune éclatant et moustaches violettes de chat dessinées sur le visage (plusieurs élèves sont venus maquillés en chat, je ne sais pas pourquoi), pauvre chat tout blessé, et une large bande de nuages qui depuis tout à l’heure débordait du mont voile soudain le soleil.

 

La fête cependant continue, plus lointaine, plus voilée, qu’on ne perçoit plus qu’à travers la douleur.

 

Ces rires, cette haie vociférante le long du chemin caillouteux, comment peut-on supporter ça ? Cléo, cependant, et contrairement à ce qu’elle avait dit, court, court vaillamment, collier clouté et ruban rose au vent. Quelques garçons luttent dans l’herbe ou grimpent aux arbres, et l’on se presse pour raccompagner l’ultime coureuse perdue quelque part à l’autre bout du lac.

 

Vient la course des 3e garçons, la dernière. Des filles attendent Florian, qui s’est fait mal. Les érables commencent à virer du jaune à l’orangé. Passe un camion « delta route », et des « bêtes bizarres » sur le bras de la fille à côté (ce sont des fourmis). La mousse ici sent bon le sous-bois et l’automne. Passe quand même le temps, même si c’est lent, même si l’annonce du départ se fait attendre. Passe le car « Europe autocar », puis revoilà le soleil. Passent enfin les coureurs : clichés de visages concentrés dans l’effort, seul Florian fanfaronne, et les petits courent après lui avec des rires et un entrain qu’on ne voit pas dans la vraie course. Au deuxième tour les plus vaillants creusent l’écart. Jules, tout rouge, crache, Matteo a la foulée alerte – mais que fait donc Léo S. ici, dans ce tableau ?

 

Marie-Cécile Carossi cependant court en sens inverse, parce qu’un élève s’est fait mal, et voici Rafael en pleurs qui a quitté la course et marche tant bien que mal en portant avec lui toute la cruauté du monde...

 

Thibault vacille, continue. Les plus fragiles ainsi vacillent dans le jeu, que l’on soutient pour atténuer comme on peut la cruauté du monde, pendant qu’un tout petit 6e indifférent à la course jette dans l’eau une gerbe de feuilles.

 

8 octobre 2019