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DANS LE NOIR

 

Salle07092016bis

 

 

Petit gilet bleu oublié sur le goudron de la cour, et mon ombre qui passe, et mon reflet qui passe le long des baies vitrées du collège.

 

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La salle vide avant le cours.

 

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Les ombres, les fantômes que je convoque une fois encore parce que je vais parler à des gens qui ne sont plus là, à des gens qui ne sont pas là ou pas encore, à ces êtres en devenir que nous sommes tous − mais eux, bien davantage.

 

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Ce n'est pas seulement dans le livre que se noie la jeune fille. Elle ne regarde rien. Elle est ailleurs, au plus près de ce monde de fantômes que je n'évoque peut-être que par habitude ou stratégie pédagogique.

 

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On fait cours en pleine nuit. Il ne faut pas oublier qu'en cette période de rentrée scolaire, on fait cours en pleine nuit. Pour eux, rarement levés avant dix ou onze heures, il est à peine trois heures du matin. D'abord, comme jetés du lit pour un départ brutal vers quelque aérogare de province, ils lancent des regards étonnés, à peine hébétés, tout brillants de curiosité et de sommeil ; puis la torpeur les reprend, qu'on s'applique à secouer, et commence le long voyage, la longue lutte contre l'ennui et le retour du banal − ces voiles qu'il faut déchirer, ou larguer.

 

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Au premier coup de bol je fixe leurs visages : toute une galerie de mimiques tellement expressives qu'on voudrait pouvoir les photographier pour de bon afin d'en faire un manuel pour apprentis comédiens.

En ces premières heures commence aussi le patient travail d'ajustement du rêve à la réalité : le rêve du cours qu'on a préparé, le rêve de ces noms inscrits sur les listes en face desquels on a noté, en abrégé, quelques informations glanées ici ou là ; et la réalité de ce qu'ils sont maintenant, dans cette classe, avec moi. Comme les personnages de La recherche du temps perdu ils changent sans cesse, infidèles à la première image qu’on s’était fait d’eux, puis fidèles d'une façon qu'on n’attendait pas, à un moment où on ne s'y attendait pas. L’impossibilité de parvenir à une image un tant soit peu fiable de chacun d’eux pourrait me réduire au silence, par crainte de blesser, ou de lasser, ou de mentir, mais je continue.

Je lance mes lignes au hasard, pêche de nuit sans hameçon ni poisson.

Premiers cours dans le noir.

 

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Les haut-parleurs diffusent (assez fort, il n'y a personne dans la salle d'à côté) la chanson de Megumi Satsu « Silicone Lady », que je mime aussitôt, les yeux exorbités, raide sur ma chaise, en une sorte de karaoké infernal. Beaucoup rient, et c’est tant mieux : ils n’auraient sans doute pas perçu sans cela la dimension comique de cette petite histoire d’un « robot féminin » devenu « la meilleure psychiatre » ; d’autres sont mal à l’aise à cause des gémissements de la chanteuse et de l’air halluciné du type à côté du bureau qui ne ressemble plus à l’image qu’ils se faisaient du professeur et qui répète avec un accent sino-germanique : « Tous les comportements sont répertoriés, et le reste n’est qu’une affaire de données… »

Naturellement cela bousculera l’idée qu’ils ont de l’art, de la chanson, du cours et du reste ; on parlera d’expressionnisme, de théâtralité, de science-fiction, du rapport aux émotions et de robots. Mais moi, je fais signe à mon jeune moi du fond de la classe qui me considère avec complicité, et me rappelle que lorsqu’il était encore enfant Megumi Satsu le mettait également mal à l’aise et même, lui faisait peur, le faisait fuir (il l’appelait « le Migou… »).

 

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La salle vide après le cours, à peine un peu moins ordonnée, quelques chaises dérangées tout au plus, un papier froissé, l'atmosphère qui s'est réchauffée. Accoudé à la fenêtre, on constate que la forêt a commencé à roussir, et l’on s’exclame intérieurement quelque chose comme : « Déjà ? »…

 

7 septembre 2016