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Vigiedécembre2008

 

En ce décembre sans neige ni gelées où tout baigne dans un soleil de fin du monde, j’achève la mise au net de ces quelques fragments détachés des années écoulées depuis l’installation au Villard de La Table. Je fais défiler mes ombres sur l’écran: ces images de chats, de travaux terminés, d’enfants qui ont grandi, de parents disparus, et ces images de neige aussi qui contrastent avec l’étrange saison que l’on vit à présent.

C’est un cycle de deuil, en un sens, qui se referme provisoirement ici – ou juste une façon de se convaincre de ce que le temps a bel et bien passé (et on n’arrive décidément pas à y croire davantage qu’à la venue de l’hiver).

Pendant ce temps la lumière tourne autour de la maison. Deux pies, par intermittence, viennent se poser au faîte du poirier. La montagne fume en silence dans l’air à peine froid…

 

Le Villard, 20 décembre 2015

 


 

 

 

UN BEAU VOYAGE

 

Vigiedécembre2008fenêtre

 

Ciel gris, neige molle qui dégoutte, fragments de lumière blanche à l'horizon. Les bêtes dorment dans la tiédeur précaire du séjour.

Précaire. Depuis quelques jours, les choses semblent témoigner à notre égard d'une légère hostilité qui devrait inciter à la prudence.

D'abord, cela commence par le fil du téléphone que le poids de la neige arrache : à Maripasoula, un incident comparable fut le début d’une lente dégringolade… Nous voici sans messages ni appels pour un temps indéterminé.

Ensuite, plus gênant, la pompe à chaleur nous lâche avec fracas. On jongle avec les rendez-vous, un technicien vient qui, sans doute, cherche à nous arnaquer... Depuis, un grand feu brûle nuit et jour dans la cheminée. Une chaleur sèche envahit toute la maison, ensommeillant les bêtes et leurs maîtres. Même les mésanges qui s'agitent à la fenêtre ne troublent presque plus la sieste perpétuelle des chats.

Et puis, j’ai glissé hier en voiture à cause du brouillard, de la neige et d’une flaque d'eau ; j'ai pu redresser assez vite, mais frôlé l’accident...

Tout cela n’est pas grand-chose, mais prudence, prudence. Tous ces accidents évités de peu, tous ces petits riens qui cessent soudain de fonctionner, sont une discrète manière de nous rappeler à quel point on frôle constamment, et avec une coupable insouciance, la catastrophe.

Maintenant, toute tâche accomplie (ou peu s'en faut), j'attends l'arrivée de mon père et ma mère en scribouillant ces lignes dispensables devant le feu, un bol de thé sur la table et un œil sur les chats et les mésanges (l'épaisseur de la vitre sépare leurs deux mondes). Je constate que j’éprouve toujours autant de plaisir à admirer les mésanges, ici au Villard comme naguère à Lyon ou Chambéry. Pendant sept ans elles m'ont manqué. Je savoure, avec le thé, le soulagement qu’il y a à n'être plus là-bas mais ici, en Savoie, à pouvoir enfin ne plus rêver d’aucun « ailleurs » car ce lieu les contient tous.

Le toit recouvert de neige, les silhouettes dénudées des arbres, le dos rond de Prodin, l'échine sombre de Bramefarine, les crêtes électriques du Vercors au fond du paysage − et puis, retour aux mésanges : voilà, ça y est, j'ai fait mon plus beau voyage.

Le coucou sonne trois heures.

Silence.

L'enfant dort.

 

5 décembre 2008

 


 

 

 

VENT DU MATIN

 

Vigiedécembre2008matin

 

Ce matin un vent sec et glacial siffle en rafales depuis les crêtes. La neige, les arbres nus, la colline pelée, les oiseaux transis à la fenêtre : c'est bien l'hiver, que l'on accueille sans trembler parce que la maison est en ordre et nous protège (même s'il suffirait d'un court-circuit ou d'un feu de cheminée pour que notre havre s'effondre, comme c’est arrivé à l'une de mes élèves récemment – mais Mme L. m’affirmera, quelques années plus tard, que la solidarité qui a suivi l’incendie lui donne rétrospectivement le souvenir d’un moment heureux…).

Je bois mon thé pendant que la maison dort encore, puis je monterai sous les combles passer la dernière couche de peinture. Bientôt l’enfant se réveillera et filera jouer avec son cheval à bascule (il est encore en âge de jouer avec un cheval à bascule), ou avec le train électrique, le camion de pompier… Il réclamera une histoire (celle de la taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête). À l'extérieur le vent continuera à siffler.

 

26 décembre 2008

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.