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ÉCRIRE, C’EST PLONGER

 

 

Écrire c’est, comme ce campagnol que j’observais hier à la gouille aux grenouilles, plonger dans un rêve qu’on s’est choisi. Ce ne sont pas les vestiges éventuellement ramenés en surface qui importent, mais juste la plongée et ce geste de fouiller, d’écarter les algues, d’attendre que la vase se dépose pour y voir plus clair et, finalement, traverser. 

Aujourd’hui il pleut continûment – tout un dimanche de tonnerre et de pluie. La terrasse est trempée, l’averse crépite sur la fenêtre de toit fraîchement posée. Je ne peux pas repartir sur les crêtes comme hier, mais je peux écrire. Ces notes que je continue à accumuler quand même, pour personne et pour rien, alors que je n’ai pas de « projet d’écriture » en tête et plus aucune ambition d’écrivain, restent une manière commode de marcher quand je ne peux pas marcher. (Sept ans plus tard, au moment de mettre au Net les dites notes, je ne peux que constater que j’en suis à peu près au même point – et une telle absence de progrès a quelque chose d’un peu gênant, tant il apparaît que l’écriture n’est pas une voie de libération mais une façon de tourner en rond. Il y a cependant la pesanteur du temps, dont il n’est pas exclu qu’elle finisse par provoquer quelque spectaculaire cassure ou glissement de terrain – j’ai raconté dans L’éloignement ce tremblement de terre survenu en Guyane par suite de l’accumulation prodigieuse d’alluvions à l’embouchure de l’Amazone… J'accumule donc mes alluvions...)

Pendant l’averse, je ferme les yeux et convoque à loisir les images que je préfère : des images de renards et d'alpages, des images de la belle randonnée ensoleillée faite hier de Prodin jusqu’au col de la Perche… 

L’image de ce renard hagard, la queue basse et le poil en bataille, et qui semblait si vieux. (J’aime les renards. Ma mémoire est pleine de renards – de celui-ci dont j’avais eu si peur lorsque, enfant, j’étais parti me promener seul dans la forêt au-dessus de la maison et qu’il avait surgi à un mètre de moi ; de celui-là qui glapissait sous les fenêtres de Beauvoir… J’apprends aujourd’hui que la maison de mes parents, de mon père désormais (mais il n’y est pour rien), a été vendue à un déterreur de renards et de blaireaux : pire encore que la chasse au fusil, une barbarie sans nom que rien ne saurait justifier. C’est peu dire que j’en suis navré. Revenons donc à de plus plaisantes images, comme celle de...)

Cette gouille aux grenouilles, dans laquelle plonge, en belle tenue d’été, le campagnol des neiges.

Sitôt franchi le col on entend les sifflements stridents des marmottes et du vent.

L'enfant dans mon dos par trois fois s’est écrié : « le vent ! le vent ! le vent ! » 

Pour ce chemin de crête, pour ce lac et ces bêtes, pour mon père, ma mère, mon enfant et Nathalie, pour nous tous réunis et pour ces heures heureuses, toute ma gratitude.

Un bond dans la nuit − à peine si on a pu l’entrevoir au retour, le jeune renard.

Puis je repense encore à ce si doux retour à Beauvoir (désormais lieu de mémoire), tellement chaleureux, réconfortant, étonnant de simplicité fraternelle : Stéphane et Claire, le chemin de l’ancienne maison, la branche en équilibre, la grange… J’arrête d’écrire et je continue, finalement, en dormant pour de bon...

 

6 juillet 2008