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En ce mois de juin 2015 je poursuis mon voyage à travers le temps et les notes, avec ces fragments de juin 2008. C’était le premier été au Villard. C’était, je sais maintenant à quel point, une période heureuse (quoique rongée insidieusement par tout ce qui de toute façon ronge). Au pied de la Grande Montagne je retrouvais par intermittence ce jeu de l'écriture qui dédouble, redouble, déforme en l'amplifiant ou en la simplifiant la vie. Je tenais bon la rampe. Je retrouvais le sens du terrain et, ma foi, je ne m'orientais pas si mal.

Relisant ces notes quatre ans plus tard (2019), je ne peux que constater à quel point elles ne renforcent plus que la nostalgie pour le paradis de ce col franchi naguère au milieu des gentianes...

Le Villard de La Table, 7 juin 2015 / 2019

 


 

 

 

RÊVES DE JUIN

 

 

La pluie s'arrête enfin et la route fume, que traverse un chevreuil pressé. Cette forêt froide, cette maison dans la montagne, ce hameau, ce havre : nous y voici donc, à cette autre vie qu'on avait tant voulue. Tous les ailleurs de la Terre chavirent derrière cette ligne de crête.

 

Relu Bashô, puis Kamo no Chômei. On est loin des catastrophes, des foules en panique, des ventres affamés. On est protégé, et on pense que cela durera sûrement — peut-être jusqu'au bout, jusqu'à ce terme où il n’y a de toute façon plus aucune protection qui tienne. On se répète ces mots-là (ou on cherche à ne pas les entendre en se disant, peut-être avec raison, que cela ne sera d’aucun recours le moment venu), gagné quoi qu’il arrive par la stupeur, l’incrédulité, devant l’inéluctabilité de ce qui n’apparaît à distance que comme un rêve (ou un cauchemar) et qui tend à transformer toute la réalité vécue en rêve (ou en cauchemar).

 

Je vois ma silhouette passer au hasard d'un miroir : c’est à peu près la même, le pas est vif, le poumon sain, le cheveu noir et en bataille, car je suis encore jeune.

 

Bientôt je marche dans les rues du bourg voisin, savourant la douceur pas encore étouffante de juin (on n’a pas fait les foins, les malades respirent encore). Une femme s'exclame, parce que son bambin s'est aventuré seul en dehors de l'enclos familial : « Oh ! Le vilain garçon ! » Un couple d'handicapés fait la queue à la poste – le souffle rauque de l'homme inquiète la petite fille blonde qui, elle aussi, attend avec sa maman. Une vieille dame remonte très lentement la rue en pente.

 

Ces maisons du centre : si j'y habitais, je m'installerais là, sur le balconnet, et passerais le restant de ma vie à regarder passer les passants et à décrire, à redoubler ma vie et la vie des autres par des lignes d’écriture – comme si écrire permettait d’assurer au rêve ce minimum de consistance sans lequel on craindrait de s’évaporer avec lui au réveil. 

 

Un clocher sonne six heures. Une porte claque dans la mémoire, puis l’envol d'une tourterelle. Trilles et silences. Je croque une cerise, la première depuis huit ans. On continue ainsi, sans inquiétude. On est encore jeune.

 

 

Bêlement dans la brume

à flanc de falaise 

troupeau minuscule.

 

 

L'averse à nouveau

sa rumeur

ses silences.

 

 

Un mot sur l'averse ?

le temps de chercher

il ne pleuvait plus.

 

 

Tu fixes la crête

songeant à partir

songeant…

 

 

2 juin 2008

 


 

 

 

NUIT FROIDE

 

 

 

Nuit froide et trempée de brouillard et de bruits d'eau – on sent que quelque chose fuit quelque part. Le chien d’en-haut aboie interminablement. À l'intérieur de la maison si vide à cause de l'absence de Nathalie et Léo, il ne fait pas plus de quinze degrés. Les silhouettes sombres des arbres et des toits se détachent encore sur ce fond de brouillard bleuté, mais on n'y verra bientôt plus goutte.

 

*

 

Cette nuit de juin

sans lune sans lueurs

plus froide qu'octobre.

 

 

Même le chien se tait

l'horloge des gouttes d'eau

prend le relais.

 

 

S'agitant dans son sommeil

est-ce que la chienne se soucie

de l'averse froide ?

 

 

Les phares d'une voiture

creusent soudain la vallée

aux flancs assombris.

 

 

Que dire de ces lilas

fanés, défaits, humiliés

livides ?

 

 

Averse nocturne

au-dedans la solitude

semble délectable.

 

 

Averse nocturne

mon reflet la chienne et moi

en soupirons d'aise.

 

 

*

 

 

Je travaille aux premières pages de L'éloignement, ce qui accroît la sensation d’étrangeté qu’il y a à être assis là en cette nuit si étonnamment froide, et me procure une sorte de quiétude sans insouciance. Avec beaucoup de temps, de patience, de persévérance, je me dis que ce pourrait être un grand texte.

 

« Tant de choses à vous dire, tant de choses vraiment, et qu’il ne peut suffire de garder au-dedans ! »

 

Pour l'heure il pleut encore et toujours. On ne voit absolument plus rien. Il est temps d'aller dormir, d'aller rêver de cette nuit, de ce village, de cette montagne et de ce texte en gestation.

 

5 juin 2008

 


 

 

 

FRAGMENTS (1)

 

 

La maison flotte dans le brouillard, et c’est tout juste si on aperçoit encore le toit de la grange et la silhouette des épicéas. Cela n'empêche pas la pluie de continuer à tomber, et parfois une mésange de risquer quelques trilles trempés. Je regarde les reflets sur la terrasse transformée en piscine — ce ciel, ce paysage blanc — la pièce silencieuse. Je me réjouis de la présence de ce grand buffet en poirier ramené de Beauvoir, sans lequel la pièce serait moins belle. Ce sera une nouvelle soirée de solitude pluvieuse et sereine.

 

 

*

 

 

Le pire éloignement peut être celui de retour, auquel on ne s'attendait pas. Il est irréversible et prépare au tout dernier, à l'ultime adieu, au baisser de rideau final.

 

Pluie, brouillard, froidure encore et toujours, interminablement. Les escargots et les limaces glissent dans une béatitude humide, tandis qu'on se recroqueville sous les couvertures.

 

6 et 9 juin 2008

 


 

 

 

FRAGMENTS (2)

 

 

 

 

Par le trou béant des combles on découvre une toute nouvelle perspective sur les montagnes, et autant dire une nouvelle maison : ce sera un jour, bientôt, mon poste de guet. Ciel bleu presque sans nuages, soleil enfin revenu. L'œil qui regarde est pourtant rouge de larmes − mais ce n'est qu’à cause des foins et de la rhinite estivale…

 

*

 

Soleil presque sans nuages, sinon sans ombres, et cette quiétude des grandes vacances qui revient enfin souffler jusqu'à La Table. Plus de neige ni de brume sur la montagne, et le regard file sans obstacle du Granier jusqu'à la Dent de Crolles. Ces fleurs blanches de l’actinidia, j’ai d’abord crû que c’était déjà des kiwis parce qu’elles étaient toutes repliées sur elles-mêmes (l’enfant, hier, en avait croqué les bourgeons avec un contentement manifeste) ; aujourd’hui elles se sont ouvertes.  

Grande douceur.

 

19 et 20 juin 2008

 


 

 

 

L’ÉTERNITÉ À LA TABLE

 

 

 

 

Fin de journée caniculaire, toutes fenêtres ouvertes on entend les grillons chanter dans la nuit comme s’ils habitaient la maison. L’enfant, énervé par une trop longue sieste (et levé bien avant six heures, il faut dire, à cause de la fenêtre cassée qui empêche de fermer le volet), l’enfant joue les prolongations dans le joyeux bazar des vêtements d'été exhumés des cartons de Guyane et qu’on s'évertue à ranger. Il court encore après son ballon, se blottit contre ses parents pour implorer, tel le condamné de la chanson à son bourreau, « encore un instant de vie »… Hier il a franchi le cap des vingt mois et des six dents — deux autres sont en train de percer aussi, tout au fond.

 

L'année scolaire se termine, dernière heure demain matin. Autant dire que c’est l'année du retour qui se trouve ainsi bouclée, pliée, rangée, bientôt remisée dans le placard de la mémoire et des carnets. On travaille à l'aménagement des combles, aux derniers préparatifs. L'été n’apportera pas l'insouciance, mais peut-être mieux que cela.

 

Ce dimanche, la longue marche avec Léo dans mon dos jusqu'au col de la Frêche depuis la Chapelle de Prodin en passant par le Refuge de la Grande Montagne a illuminé je crois tout le séjour de la vallée. Je revois la longue et pénible montée dans la forêt, puis l’ouverture des alpages et la première marmotte ; la neige qu’on traverse et l’enfant qui la touche en s’écriant : « né, né ! » (onze ans plus tard il s’agacera de ce qu’on lui rappelle ses premiers mots d'enfant) ; les chevaux qui boivent l’eau glacée du bassin et l’enfant qui s’en éclabousse ; ce gros mulot qui nage dans le lac aux grenouilles ; mes parents avec nous qui marchent, ma mère au franchissement du col qui porte même l'enfant endormi (je m’étonne qu’elle soit encore aussi vaillante en montagne, mais la pensée que de telles randonnées avec eux, avec elle, puisse un jour ne plus être possibles, étonne encore bien davantage, et continue d'étonne quand, le temps ayant passé, ma mère étant morte, je constate que cela n’arrive plus qu’en rêve, que tout cela ne semble même avoir été qu’un rêve dont il reste si peu) ; et puis, surtout, et ce n'est pas dicible, les prés couverts de gentianes de Koch, notre retour parmi les fleurs.

 

Notre retour parmi les fleurs.

 

(Ici haut, ici bas, en un sens : l'éternité !)

 

24 juin 2008

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.