La chaleur au dehors est si sèche que même ma Siamoise Dana a fini par se réfugier contre moi dans la pénombre du salon, où le saxophone couvre le bourdonnement des mouches et les bruits des travaux. Le chat Musique bientôt la rejoint. Comment expliquer à ces boules de poils doux lovés sous mon coude droit et sur mon coude gauche (ce qui ne facilite pas l'écriture et incite à un style assez laconique...) qu’en août 2009, elles n’existaient pas encore ? De toute façon tout cet été-là fut, plus encore que d’autres périodes passées peut-être, comme un rêve, ou une série de rêves.

Si je ferme les yeux je revois avec encore assez de netteté Léo, trois ans, courir vers le grand châtaignier…

 

Le Villard, 6 août 2015

 


 

 

  

RETOUR DE MADÈRE

 

 

Au soir tombé ce n’est plus la mer et le passage des dauphins que je scrute, mais la ligne sombre des crêtes familières qui se profile sur le ciel bleu nuit. Je retrouve la maison, le bureau au bel autel étincelant, les rites du matin et du soir. Les images du voyage peu à peu vont s'effacer (celles que j'avais si soigneusement prises avec l'appareil photo n'ont même pas vu le jour, enfermées à jamais dans cette carte minuscule que j’ai perdue quelque part dans la montagne de Madère…). Le travail du présent continue, au présent.

 

16 août 2009

 


 

 

  

UN RÊVE

 

 

« Quand le processus final s’enclenche… la grande dissolution… tu te rends compte que tu vas tout perdre à la fois, dans la panique et la douleur… et que tu n’es pas prêt… parce que tu n’as pas fait ce qu’il fallait… » 

Je note sous la dictée ces mots entendus entre deux suffocations. 

J’ouvre les volets. Cette île à la fenêtre, je la reconnais bien : j’y suis souvent venu en rêve. L’air ce matin est opaque, le ciel jaune. Est-ce que c’est encore de l’air qu’on respire ? Panique. Je comprends qu’il faut fuir. J’emporte avec moi, geste dérisoire, le stylo Mont-Blanc ainsi que le carnet. Je croise Éliton et lui demande son avis : cet air jaune, est-ce que c’est encore de l’air ? Puis tu arrives au volant d’une voiture noire. Tu rates un rond-point. La voiture s’écrase comme une brique de lait sous un coup de talon. Ton corps sanglant gît sur le sol. Je veux appeler mais je suis aphone. C’est à ce moment que j’entends très distinctement ces paroles : « Quand le processus final s’enclenche… la grande dissolution… tu te rends compte que tu vas tout perdre à la fois, dans la panique et la douleur… et que tu n’es pas prêt… parce que tu n’as pas fait ce qu’il fallait… »

 

17 août 2009

 


  

 

 

AU CHARMANT SOM

 

 

Soleil déclinant, fin d'été. Assis à la terrasse de l'auberge on savoure autant qu'on peut (en contrebas dans la vallée le grondement de l'orage est le seul signe inquiétant, qu’on serre dans les paumes des parenthèses).

Vacances, vacanciers.

Une petite fille et son âne.

L'odeur des bêtes.

Le sourire barbouillé de terre de l'enfant si fier d'avoir marché jusqu'à la Croix.

Le goût du thé.

Et puis le soleil soudain masqué, ce coup de vent, l'heure du retour, et les clarines qui tintinnabulent et tintinnabuleront encore bien après notre départ...

 

Charmant Som, 24 août 2009 

 


 

  

 

DANS LA LUMIÈRE DU SOIR

 

 

On se dit que l'été, cette année, s'est prolongé plus que d'habitude. C'est aujourd'hui seulement que résonne le premier coup de semonce de l'automne. On rouvre la fenêtre sur un paysage noyé de brume. La grêle, comme un peu de neige fondue, s’abat.

On ne sort pas, à cause du mauvais temps mais aussi à cause de cette terrible maladie des champs maudits, l'anthrax, qui a tué des vaches et des chevaux et, comme en 1997, resurgit des profondeurs. On n'ira pas aux champignons cette saison. Aux informations on parle aussi de la grippe A qui menace. Tout menace ! Mais ce qui me navre vraiment,  c'est le craquement sec de la coquille de l'escargot quand, par mégarde, sorti brièvement pour aller chercher un carton à l'atelier, je l'écrase.

Ce soir le crépitement de la pluie donne de l'espace à la méditation. On en ronronne d'aise, assis sur le petit banc de bois (la tendinite interdit le coussin). Ô la belle averse d'automne ! Le cœur plein de clarté, l'arrivée des jours sombres ne provoque nulle crainte. 

 

25 août 2009

 


 

 

  

UN RÊVE, UNE MARCHE

 

 

Comme une caisse échappée d’un naufrage la maison s’est échouée sur la plage d’un crépuscule douteux. Tout à coup les vaguelettes argentées qui agitent les eaux noires s’amplifient et convergent de plus en plus vite vers l’horizon en un vertigineux mouvement de reflux qui laisse à découvert une vaste étendue de glaise ; puis un mur liquide se forme, qui revient à toute vitesse en bouillonnant vers la plage. C’est une vague démesurée, un tsunami, un raz-de-marée. Aussitôt on songe à refermer les volets comme on le fait en cas d’orage. Mais il n’y a plus de volets, plus de fenêtres, plus de murs ni de toit ni de sol ou de plage : juste un espace nu que la vague a déjà balayé et où ne subsiste rien.

 

*

 

Balade matinale, encore estivale, avec Léo qui marche à mes côtés et regarde, l'œil vivant, les arbres, les papillons, les champignons qu'on ne peut pas cueillir à cause de ce qu'il nomme la « maladie du Charmant Som », et puis les criquets bleu ciel, les sauterelles vertes, les geais, les pics, tout ce qui surgit, tout ce qui est autour de nous, avec nous, en nous.

Il est tout petit, et il court vers un châtaignier gigantesque.

Je me dis qu'il n'y a rien de plus beau ni de plus poignant que de marcher ainsi dans la montagne avec mon fils.

 

28 août 2009

 


 

 

  

PROLONGATIONS

 

 

C'est le tout dernier jour des vacances. Je suis assis au centre de mon petit mandala familier sous les trois bouleaux. Léo joue dans le jardin, les ânes broutent, les criquets stridulent. On entend aussi au loin une voix d'enfant (je crois que c’est River qui, comme Léo à l'instant, joue avec son papa). Tout cela est très doux, très paisible ; sur la scène du Villard l’été ainsi joue les prolongations…

 

31 août 2009

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.