Michaux parle de ce grand besoin caché de l’homme, de ce grand besoin de faiblesse… Cet avril-là  je m’en souviens comme d’un mois de paisible mise à nue, de vulnérabilité ouverte. Je me souviens des heures d’attente aux urgences de Chambéry, des larmes des gens, de la petite fille ensevelie dans les décombres du camp, et de mes premiers pas, hésitants, printaniers, à l’intérieur de ce monastère que je n’avais jamais vu que de loin et où je pénétrais avec l’idée enfin de « faire quelque chose pour être à même d’aider les autres ». Jours de ciels blancs et de menaces, jours de vulnérabilité ravivée mais acceptée, jours heureux et harmonieux au fond, jours de beauté et d’abandon, à l’image de ces fleurs de cerisier vite fanées et plus vite encore arrachées par les orages de mai…

(Le Villard, avril 2015.)

 


 

 

 

L’INDIEN DU VILLARD

 

 

Tapi comme un enfant, un félin ou un Indien sous le grand portique que forment, à la lisière des champs juste au-dessus de la maison, les deux puissants châtaigniers noircis et creusés par la foudre mais d'autant plus solides, je scrute et j’écoute. Dans l'air encore humide les appels portent loin : ce chant puissant, roulé, sophistiqué, ces trilles irréguliers et saccadés qui évoquent la virtuosité du merle en même temps que le babillage de l'hirondelle mais dont la provenance quelque part dans le creux des buissons demeure mystérieuse, j'ai d'abord cru qu'un troglodyte en était le discret auteur ; puis une calotte noire entraperçue m'a confondu : une mésange noire ? − C'était évidemment le chant printanier d'une fauvette.

Deux ans après le retour de Guyane, il me faut réapprendre les oiseaux de chez nous...

La sitelle, de nouveau je la reconnais bien, sans même la regarder.

Et ce chant doux et profond qui descend du sapin, est-ce celui de la grive draine ou de la litorne ? Un coup d'œil aux jumelles : l'oiseau solitaire est tout tacheté, vraiment superbe, et c’est (sauf erreur de ma part) une grive draine.

Des nuages envahissent le Pic de l'Huile et ce paysage de bel automne printanier. Lumière douce, douceur des chants à perte de champ, fumée d’un feu de branches…

 

À neuf heures mon enfant dort encore et le soleil a envahi toute la vallée. Je termine la lecture du deuxième livre d'André Cognat, rêvant de vivre ne serait-ce que quelques jours dans la quiétude d'une libre improvisation du quotidien, oublieux des projets, des contraintes. 

 

Je scrute et j’écoute.

 

Je vaque.

 

Je vais à la fenêtre, à la table du bureau, sur le fauteuil ou la terrasse pour feuilleter encore un bouquin ou un autre, pour vaquer, pour scruter. 

 

Vacance. Vigilance.

 

Trois heures durant je marche avec Léo, qui serre assez fort ma main pour ne pas retomber sur les bogues qui jonchent le sol. Il babille, impose des règles inattendues, des directions fantaisistes guidées par son désir d'escalader les troncs ou de regarder les champignons qui rongent les vieilles souches. Il proteste lorsque je m'attarde pour identifier un oiseau, niant des évidences (« Mais non, papa, il n'y a pas d'oiseaux ! »), veut brûler les étapes (les ânes avant la mare !). Pour ce qui est de la présence aux choses je peux toujours m'aligner : il est imbattable. L'idée du retour, la contrainte d'un repas à préparer ou du ménage à faire, ne l’effleurent pas. 

Pourtant, lorsque appelés par ce vaste champ tout ensoleillé qui domine les Landaz et où nous avons toujours eu grand plaisir à nous arrêter, nous nous allongeons l'un contre l'autre et fermons un moment les yeux (« Papa, on dort ! »), je le rejoins aussi pleinement qu'il est possible en son territoire d'insouciance, de présence au monde et de sensations polyphoniques. Un milan royal plane au-dessus de nous. Un bourdon bourdonne, un papillon jaune hésite à se poser sur les fleurs incongrues de nos têtes. La terre est chaude et douce, on dirait presque : bonne.

 

 

3 avril 2009 


 

 

 

NOCTURNES

 

 

Jours étranges de solitude et de labeur. La nuit durant, le jour entier, je m'affaire pour terminer les travaux de la « mezzanine » puis, le produit enfin passé sur toute la surface du plancher, je m'endors sur la terrasse parmi les chants d'oiseaux et les rumeurs de tronçonneuse.

À mon réveil, le soleil est en train de s’en aller en un coucher fastueux que je contemple un bol de thé à la main (et je pourrais facilement me croire revenu au temps de La Giettaz et du Grillon de l’automne dont je pourrais, si j’en éprouvais la nécessité, écrire ici une suite printanière). À main droite, la boule rouge du soleil s'enfonce derrière la crête du Pic de l'Huile ; à main gauche, une très belle lune aux trois-quarts pleine a déjà pris le relais dans ce ciel bleu pâle qui annonce l'été. Cette chaise longue que j'ai installée sur la terrasse, la chatte Onça en a aussitôt compris l'intérêt et s’y est allongée : je me contente de la chaise. 

Je vaque, je scrute, j’écoute.

Le ciel s'obscurcit. Larges nuages. Puis le paysage se rallume encore comme on remet une cartouche au stylo. 

Maintenant j'habite à l'année mon rêve de vacance.

Des pépiements nouveaux dans l'arbre me signalent la naissance des mésanges. Au même moment le soleil roule de l'autre côté. Cela charbonne encore un peu à l'ouest. Cela se prolonge. J'aime ces longs couchers, qui seront pour quelques semaines encore de plus en plus longs, que je voudrais ralentir encore. 

 

Ménage. Faire briller le sol, les vitres, traquer la poussière.

 

Vers une heure du matin, le ménage terminé, je pars promener dans le village désert comme si c’était le matin. Grande douceur. Seule chante une chouette, une hulotte qui chante là tous les soirs. La lumière bleue du grand écran resté allumé dans la maison du voisin architecte brille, mais pas âme qui vive, pas une silhouette, pas une voix. Les chats me suivent, ravis de l’escapade. Je me calque peu à peu sur leur rythme nocturne. Ensemble nous nous asseyons sur l’escalier branlant d’une maison en ruine, et nous restons là, paupières mi-closes, à humer les odeurs de la nuit...

  

6 avril 2009 


 

 

 

« EN PARFAITE HARMONIE »

 

 

Huit heures, le soleil émerge tout juste au-dessus de Belledonne (j’ai failli le rater). Le thé et les champs du dessus fument dans l'air frais. Toute la matinée je m'affaire au jardin, brûlant ce qui doit l'être. Le temps est estival. À midi, bref repas de boulghour et d'oranges. Je lézarde en lisant.

 

« Si tout semble bon, c'est parce que tout est en déséquilibre, mais que le fond est toujours en parfaite harmonie. »

 

« Nous devons réellement savoir d'expérience comment nos mauvaises herbes se transforment en nourriture ».

 

Par moments, je ne perçois presque plus le petit bourdonnement d’inquiétude universelle que chacun, homme ou bête, peut pourtant à tout moment sentir trembler à ses tempes...

 

7 avril 2009 


 

 

  

NOTES DU GELON EN AVRIL

 

  

Un gant bleu 

oublié sur l'herbe verte : 

l'hiver est parti.

 

L'enfant maintenant 

marche et parle : 

« On va la rivière ? »

 

Tourbillons de lumière

mousse fraîche

renoncules.

 

Le chant inaudible d'un troglodyte

aussitôt le grand calme, le grand vacarme,

de la rivière l’absorbe.

 

L'enfant depuis le pont

jette un galet

puis rit aux éclats.

 

Il y aura toujours

un enfant sur ce pont

dans la lumière du printemps

 

toujours la mousse

l’écorce lisse des hêtres

et ces feuilles qui resurgissent

 

et ces pierres et ces ruines

la force du courant à la fonte des neiges

toujours.

 

Puis l’enfant me rejoint sur mon rocher

« je suis revenu, papa ! »

 

Il m’offre un bâton de marche

grimpe sur mon dos

avant de repartir tremper ses pieds

jeter des cailloux

consciencieusement.

 

« Je suis revenu ! »

 

Il découvre des trésors

bâton-caïman

caillou incongru

qui tous disparaissent

dans les tourbillons.

 

« Je suis revenu ! »

 

Tu étais donc déjà venu ici ?

 

L'enfant gémit

à cause du caillou

bien trop gros pour lui !

 

Cet arbre aussi

ce vieux hêtre fourchu

je l'ai déjà vu

loin d'ici, en Guyane

sous une autre forme − j'étais

assis sur la même pierre.

 

Une part de nous

reste et restera toujours ici

à regarder les arbres

assis simplement

à respirer comme eux

avec eux

dans la paix fragile de ce monde trompeur.

 

« Eh, papa, on continue ? »

 

 17 avril 2009 


 

  

 

LA RUMEUR DE LA GUERRE

 

  

Après-midi de quiétude dans la maison nouvelle. Le soleil et les averses alternent et se mêlent. Superbe lumière, superbes nuages le long de la colline en face du côté du chef-lieu de La Table. 

Les travaux sont presque terminés, ici commence le premier carnet de l'habitation. S’ouvre ici le temps de l'ici, le temps du maintenant, le temps d'habiter. On continuera pourtant comme avant à se laisser porter par le mouvement du monde, à filer au ralenti comme ces nuages, cette fumée au fond du paysage ; mais ce sera, nomade sédentaire, dans la stabilité de la demeure — parmi tous ces repères immobiles qui permettent de mieux voir la vie se mouvoir.

Assis sur le fauteuil orange du bureau jaune, je bois mon thé, bouquine et griffonne un peu, un œil sur le paysage. Soudain c'est une averse de grêle qui s'abat sur le toit de la grange et crépite. Les premiers mots écrits au Villard le furent ici même, il y a un peu plus d'un an ; il faut dire que c'est un excellent repère pour surveiller ce qui se passe dehors. En ville j’adorerais pouvoir regarder les passants dans la rue. Je pourrais assez facilement passer tout le restant de mes jours devant cette fenêtre ou une autre, sans ressentir ni lassitude ni ennui. Ce ne serait vraiment pas un exploit.

La grêle se changeant en pluie, le toit de la grange brille et reflète la blancheur des nuages.

 

*

 

J’ai regardé ce soir le film d’Ari Folman Valse avec Bachir. L'image insoutenable de cette enfant morte, ensevelie jusqu'au visage dans les décombres de Sabra et Chatila, se mêle à celle des derniers massacres israéliens dans la bande de Gaza. C'est donc bien vrai que la vie n'est que souffrance indépassable. On reste la gorge nouée devant ce cauchemar. On aurait peut-être préféré ne pas retrouver la mémoire, ne pas savoir, ne pas voir. Le film, qui passe si terriblement des images dessinées aux images d’archives, permet de crever la bulle d’irréalité protectrice.

Monde insupportable, monde de souffrance, de violence, ou même la plus paisible et la plus protégée des existences ne saurait s'achever autrement que dans la souffrance et la violence constamment embusquées aux angles du quotidien.

Qu'est-ce qui peut rendre tolérable la mort de cette enfant ?

Tristesse infinie, compassion inutile.

Il est bien tard. Tout le village est endormi à l'exception de la hulotte et des chauves-souris en chasse. Grand silence. Si l’on tend bien l'oreille on peut entendre, mêlée à celle du Gelon, la rumeur de la guerre.

 

17 avril 2009

 


 

 

 

EN ATTENDANT L’ÉTÉ

 

 

Léo traverse très lentement la campagne trempée, petite silhouette verte sur fond vert.

 

Assis au bassin je songe à la vie d'autrefois : est-ce que le chien Ulysse y plongeait déjà ?

 

La mémoire du village se perd. On entendra encore cet été l'écho des conversations d'antan que perpétuent les vieux qui reviennent aux beaux jours et qui s'attablent, et qui s'attardent et palabrent aux terrasses ; mais pour l'heure les volets sont fermés et les maisons muettes.

 

J'ai aimé ce village en hiver, désert et désolé − un refuge, c’est entendu, mais qui disait aussi la précarité de tout refuge. Maintenant les rires de l'enfant qui joue avec le chien lui rendent une jeunesse, et l’on attend l’été.

 

18 avril 2009


 

 

JOUR D'ORAGE

 

Les arbres en fleurs et la souffrance. Ce printemps tremblant des jeunes feuilles de bouleaux, ces nuages sombres qui s'immobilisent au-dessus de La Provenchère. Ces sautes d'humeur du temps, ce grondement du tonnerre au loin, et ce râle des tronçonneuses. C'est le premier printemps, ou bien le dernier (l'an prochain Léo sera à l'école, je verse une larme à l'image du cartable et des souliers tout neufs).

« Papa, il y a le tonnerre ! »

Les arbres en fleurs et la souffrance. La souffrance de E. qui a accouché d'un premier enfant mort dans son ventre. La souffrance de D. qui pleurait tout à l'heure parce qu'elle se sépare d’avec son compagnon avec qui elle venait d'avoir un enfant. La souffrance de ce gamin obtus qui quitte la salle comme un fou et me regarde avec un air de défi. Petites ou grandes souffrances, petites souffrances qui paralysent ou enferment, grandes souffrances qui parfois purifient le cœur et font voir les choses telles qu'elles sont peut-être…

La souffrance ce soir resplendit. J'écris en plein soleil dans le jardin qui reverdit, pendant que Léo cul nu court partout en défonçant les taupinières. Jaune éclatant des forsythias, rendu plus jaune encore par le gris sombre qui menace. La plume éblouit. On ne se berce plus de mots comme autrefois. On regarde sans ciller la souffrance et la beauté de ce premier printemps, dernier printemps.

Puis Léo vient se blottir sur mes genoux et déclare : « Papa, je t'aime ».

Comme il réclame encore d’autres mots sur le carnet parce que la course de la plume l’intrigue et l’amuse, j'ajoute ceux-là : la souffrance ; la beauté ; la compassion ; et l'amour qui lave tout, emporte tout, justifie tout.

  

20 avril 2009


 

  

 

EXPLORATIONS / HARMONIE

 

 

Jeux prolongés des enfants et des chiens sur la rive du Gelon, où l’on n’entend plus rien que le vacarme de l'eau. On explore. On rampe sous les troncs, on escalade les rochers. Léo rit, mais on ne l'entend pas. Puis il me demande de dessiner la mare et le chien qui s'en va avec un bâton dans la gueule…

 

*

 

Temps moite, ciel voilé, soleil ardent. Devant tant de douceur, tant de beauté, l'idée même de chercher à prendre ses distances d'avec ce monde trompeur perd son sens. Le goût du thé, les rires de Léo, l'appel obsédant de la sitelle, la voix de Nathalie résonnent et se mêlent en un tout terriblement harmonieux.

 

 24-25 avril 2009


 

 

 

APRÈS LA TEMPÊTE

 

 

Que dire de la tempête de cette nuit ?

 

Au-dehors, tout est confusion.

au dedans, tout est calme.

Les chemins sont jonchés de fleurs de cerisiers.

 

Au pied du grand stûpa, goûtant l'air du printemps. Les sons frais des clochettes répondent à l'appel des passereaux. 

 

*

 

Si le monde a paru si peu réel, si peu stable, tellement insaisissable, c’est qu’il l’est, c’est qu’il est pris dans un flux constant de composition et de décomposition, de construction et de destruction. L'écriture accompagne la décomposition. Elle relie au réel, à l'irréel. Au bout du compte, la vacuité est une page blanche que traversent les petits riens zigzagants de nos mots.

 

*

 

Ultime assaut de l'hiver, la neige tombe juste au-dessus de la maison. Avril ainsi s’achève dans la neige, réplique froide à la floraison du grand cerisier d'en haut...

 

26-27-29 avril 2009

 

 

 

 

  

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.