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Un vent chaud s’est levé au dehors, qui traverse la maison et qui donne la fièvre. Réfugié à la cave je tiens compagnie aux faucheux, au bayan et au chat Musique qui me rejoint bientôt. Je continue à fouiller les décombres des étés passés : quand j’aurai terminé il fera nuit, ou ce sera l’hiver… Dans ces pages je parle des gens plus que des oiseaux et des arbres. J’évoque des histoires aujourd’hui effacées, et que je regrette de ne pas avoir enregistrées lorsque c’était possible (il ne faudrait pas laisser se perdre ainsi les traces de nos vieux, les traces de nos vies). Et puis, obsessionnellement peut-être, je fais le point, je cherche à m’orienter, comme si nous avions autre chose à faire dans nos vies que de tourner en rond ou de se laisser porter par la marche des choses… 

 

Le Villard, 7 juillet 2015 


 

 

 

NOTES DE MON HAMAC

 

 

Une chaleur lourde pèse sur nos épaules et rend toute agitation pénible. Bientôt le vent des crêtes agitera un peu les roses trémières et les branches couvertes de prunes jaunes, mais pour l’heure il fait si moite... Rien ne bouge, si ce n’est les franges du hamac. L'été est là, qui glisse en laissant peu de traces. On est parti en vadrouille à Thoiry chez Annie, au muséum d'histoire naturelle de Genève, et l'on a retrouvé aussi les alpages de Narderan et les chamois du Reculet. Demain ce sera une fois encore Montluçon. Mais aujourd’hui c’est relâche, temps blanc, temps moite. 

Assis dans le hamac, une pile de bouquins à portée de main, on se dissoudrait volontiers dans cette lumière blanche, à l'image de ce papillon blanc qui, après avoir papillonné un moment au-dessus du gazon sec, s'est posé sur une grosse fleur blanche du potager où il a disparu.

Nathalie et Josette se prélassent et palabrent dans l’autre grand hamac rouge délavé : je dessine leur silhouette dans un coin du carnet. Patawa aboie sans grande conviction. Léo est accroupi sur son grand-père et mange un biscuit (« Papi, je mange mon biscuit sur toi » — cette façon de toujours verbaliser ce qu'il fait me montre une fois de plus les points communs qu'il peut y avoir entre les manies de l’enfant et celles de l'écrivain). 

Il fait doux à l'ombre des arbres. Ciel sans nuage. Vent dans les bouleaux. (Huit ans plus tard je revivrai cette scène presque à l’identique, et ce sera la toute dernière fois.)

 

Les Vellats, 13 juillet 2009


 

  

LES HISTOIRES

 

 

Minuit. Les palabres du soir se prolongent, que l’on relance dans l’espoir de saisir encore quelques bribes du passé, du présent. Les histoires de ma grand-mère fusent, précises comme des feux d'artifice, et j’admire plus que jamais ce sens inné de la narration qu’elle a et que je n’ai pas du tout (je préfère les arrêts sur image, là où elle excelle dans la progression et l’entrecroisement rapide des récits).

Ce soir elle revient à l'histoire de son départ en train l'année de ses douze ans, ces 500 km qu’elle parcourt toute seule pour une destination quasi inconnue. Sa mère l’a envoyée rejoindre une vague tante, je crois, chez qui elle doit servir de domestique. Deux jours elle reste à dormir à la gare, avant que les gendarmes ne la repèrent et l’amènent jusqu’à cette dame chez qui l’attend un autre et pire calvaire. Pendant que cette femme travaille à l'usine et passe le week-end avec son amant sans aucune attention pour la petite esclave qu’elle nourrit peu mais maltraite beaucoup, ma grand-mère doit s’occuper du ménage et de l’enfant de sa « tante ». Elle finira par s’échapper au bout de quelques mois et refera tant bien que mal le voyage du retour. 

La voici confrontée à la cruauté de sa mère Olga, elle-même victime d’un mariage arrangé avec un homme un peu simplet qu'elle n'aime pas, qu'elle manipule, qu'elle exploite au profit de sa propre famille et contre ses enfants. Ma grand-mère défend son père et ses propres intérêts avec la hargne qu'on imagine, tant elle lui est restée. 

Elle parle de ses deux sœurs trop soumises. Elle raconte encore l'histoire de la plus jeune, Anna-Maria, devenue folle après la mort de son enfant sur la tombe duquel elle allait dormir… 

Elle raconte l'histoire de Léa, la plus âgée : un mariage d'amour heureux, un enfant ; puis le cancer du cerveau de son mari (la torture de traitement, le crâne ouvert, le père aveugle à qui son jeune enfant amène le pot…), la mort de l'enfant, le remariage avec le beau-frère, la déchéance.

Les histoires s'enchaînent, se répondent, se précisent comme dans un roman médiéval. Voici celle de Cédric, l'enfant battu à qui ma grand-mère servit un temps de mère. Puis encore celle du premier lit, qui revient tout le temps…

On s'enfonce dans la nuit parmi toutes ces histoires qu’elle seule sait et peut raconter.

 

*

 

Plein soleil sur la terrasse du sud. Ciel sans nuage, ballet des martinets dont les ombres noires en forme de faucille frôlent le toit. Parfois un train qui passe ou un camion couvre un instant l'appel des tourterelles. (Relisant ces notes je ferme un instant les paupières et c'est comme si j'y étais.) 

À la place de l’ancienne usine du Réservoir (que j’ai connue, qui a été détruite et rasée) il y a maintenant une sorte de marécage où croassent les grenouilles vertes. Léo les guette, puis joue longuement avec les restes d’un jeu de « tir aux pigeons » (car mon grand-père chassait…) auquel je jouais moi-même à son âge…

Hier soir mon grand-père allongé sur son transat regardait les martinets (il y a un nid caché sous la gouttière d'en face). Aujourd'hui on s'apprête — et c'est un événement — à partir tous ensemble au restaurant, avec mon grand-père et ma grand-mère : ce sera naturellement la dernière fois et c'est tout à fait troublant de penser que c'est encore possible. 

Les visites s'enchaînent : Lorette et Alexia, Ludo et Marlène, Julien, Valérie, Chantal. Les malentendus, la séparation des mondes, le manque d'écoute et toutes les barrières imaginaires, infranchissables, de la mauvaise insouciance, font oublier ce que mon grand-père et ma grand-mère ne peuvent plus oublier : que le temps est précieux, que le temps est compté.

On retrouve les histoires. La souffrance passée, la souffrance des autres − pour ne pas dire la souffrance du présent, la maigreur, l'aigreur, la peur de l'avenir ? Pour se rassurer ? Pour dire que tout cela a quand même un sens ? Pour transmettre quoi ?

J’écoute sans distraction (quelques moments d'absence quand certains épisodes se répètent sans variations, ce qui est plutôt rare) et je trouve du sens à cela. Je viens donc de cet enchevêtrement d'épines... 

Du côté de ma mère, des souffrances si vives qu'on ose à peine les évoquer − je ne saurai jamais vraiment, dans les détails. Du côté de mon père, à Monte del Lago, la souffrance aussi mais une fuite, un bond en avant, la révolte, la rébellion méchante d’une fille contre sa mère, contre un système. Il ne faudrait pas pour autant faire de ma grand-mère une héroïne, ce qui serait facile et faux, car la fuite de ma grand-mère restera inachevée : les moyens ont manqué. Le cœur. La distance. Ces avantages évidents que procurent les études, avec la capacité à réfléchir abstraitement et, peut-être, à s'ouvrir à d'autres manières de voir. À la génération suivante ces obstacles sont levés…

Le bouleau tremblotant auquel j'aime m'identifier a poussé sur ce bon terreau, presque trop riche pour un bouleau. Le gros du travail (assurer des conditions de vie matériellement, affectivement, psychologiquement et intellectuellement satisfaisantes) a été fait en amont, tant mieux pour moi. J'ai tout ce qu'il faut pour faire un arbre épanoui. Venir ici c'est aussi en prendre pleinement conscience (sans pour autant m'emmêler dans mes « racines »). Établir des ponts. 

Je repense à ces familles d’exilés ou de clandestins que j’ai côtoyées en Guyane, à tous ces Brésiliens pour qui l’échappée en Guyane parfois se transformait en cauchemar. À Gourdon il y a cinquante ans, c'était mon grand-père et ma grand-mère qui tentaient cet exil, mais le vent était plus favorable. Merci au vent.

 

*

 

Après-midi de fournaise, on rentre repus du restaurant où ils n’ont qu’à peine mangé et guère pu apprécier la saveur de l'instant, mais qui servira de support à des souvenirs embellis. Déjà on parle du repas du soir et de ce qu'il faut préparer. 

Je pense à V. devenue paysanne : manière de boucler la boucle de l'histoire familiale ? Tout de même il est rare de changer de vie. La plupart des gens suivent sans volonté une ligne droite qui semble tracée d’avance, tout en rêvant plus ou moins de chemins de traverse. Elle, a eu le courage de briser la cage des habitudes. Si elle se plante, ce sera au moins son plantage à elle. Elle aura fait ce qu'il fallait, elle aura essayé.

Je n'ai pas envie de suivre des chemins de traverse. Me suis assez perdu. Ne souhaite rien d'autre qu'aller plus loin sur la voie entrevue dans l'enfance, oubliée, redécouverte. La rupture sans doute, mais méthodique. 

Se travailler soi-même, miner l'illusion au lieu de la mimer, s'ouvrir et s'oublier. 

Avancer tant qu'on peut, tant qu’on peut et jusqu’à ce que le cœur flanche. 

Aller jusqu'au col, rouvrir peut-être la piste pour d'autres, pour d'autres vies, pour maintenant, pour plus tard. 

Semer sans certitude concernant la récolte − pour le plaisir du geste.

 

*

 

Noté pour mémoire, sur la route du retour, le tout premier concert de Léo a lieu à Riom aux rencontres Marc-Robine : Jean Vasca a retrouvé le chemin de la scène, et c'est un grand bonheur que d'être là avec lui, après beaucoup d'années... 

 

 

Montluçon, 14 au 18 juillet 2009


 

 

 

CARNETS DE L’ÉVEIL

 

 

Un oreiller de mousse, un matelas de mousse, tout ce qu'il faut pour atteindre l'éveil ?

 

Rumeur de la rivière et stridulations des criquets, toutes les questions se dissolvent dans cette symphonie.

 

Chaos de cailloux, souches sectionnées, mille morts et mille renaissances.

 

La nature de bouddha ? C'est ce ciel dégagé, cette souche, ces rochers, cette mousse.

 

Assis au soleil, juste assis, savourant le soleil.

 

Un papillon passe. Un coup de vent. Une fourmi.

 

Un battement. Le cœur. La page.

 

Les arbres du verger grandiront, fructifieront, après moi, après nous.

 

Aujourd'hui comme hier je meurs et je renais, plus fragile, plus conscient.

 

Aujourd'hui je renais plus conscient.

 

J'entre en refuge : ce chemin sans chemin qui s'ouvre parmi les sapins.

 

*

 

Soleil de juillet sur la Chartreuse. Assis dans la lumière du matin je savoure la légèreté du thé, de l’été ou de l’être. Ça papillonne, ça bourdonne, ça ruisselle, ça souffle, ça vie.

J'ai dans la tête ce soleil, ces paroles vives qui m'ont fait trembler de reconnaissance et ravivent les souvenirs.

J’ai dix ou onze ans. Je marche dans la neige devant les trois tours du lycée Louis-Armand. Sensation étrange de ne pas sentir les limites de mon corps. Qu'est-ce que je suis ? Où est-ce que je suis ? Je sens que je suis, mais ce « je » est traversé de tant de neige… J'écris un des premiers poèmes où j’essaie de dire cela : « Un grand vide ».

L’été de mes douze ans cette sensation de vacuité me revient plus souvent, non pathologique ni chiquée mais profonde et vraie. La sensation d'un décalage ou d'un mensonge aussi, entre les mots et les choses, entre ce que je comprends et ce que je ressens. J'en parle à Françoise dans la voiture, au Portugal, et c’est si important que je passe outre l'odeur asphyxiante de la cigarette. Il faut en parler, dénoncer ce mensonge… Elle ne comprend pas.

Je lis alors le livre de Kenneth White acheté à Uzès : Mahâmudra, et cette phrase qui me bouleverse : « Lorsque l'esprit ne trouve plus aucun lieu où se fixer, là est le mahâmudra » (le « grand geste », dans la traduction – inhabituelle, trop littérale − adoptée par White). Je ne comprends pas mais un monde s’ouvre.

L'adolescence dans une certaine mesure provisoirement le referme. Ces failles, ces doutes, cette quête qui s'amorce, on en fait où j'en fais une sorte de maladie. Dire que le psy ne comprend rien à rien avec son pauvre triangle familial, est une aimable litote. Et moi non plus je ne comprends rien. Je prends le doigt pour la lune, les livres pour la voie. Je m'embrouille et m'égare.

Été 96, je reprends un chemin. Ce chalet dans les Aravis, ces semaines de retraite pendant lesquelles je marche et j'écris. Cela fait de la place, une ouverture qui permet la rencontre. Un mariage. C'est merveilleux mais ce n'est pas suffisant.

Je pars sept ans en Guyane. Là encore je perds, je rabote quelques fantasmes, deux trois rêves, l'illusion de l’ « ego », j'expérimente la perte jusqu'à d'autres formes d'égarement. Je reviens avec quelques plumes en moins, et ma plume émoussée. Dorénavant je me tais. C'est bien. Mais ce n'est pas suffisant.

Retour à la montagne, à Beauvoir quelques mois avant l’installation au Villard de La Table. Exaltation. Rien ne peut être mieux, en un sens. La maison dont je rêvais dans ce coin de montagne, la maison que je portais dans mon cœur depuis l'enfance et Nathalie, toujours là, aimante et vivante ; mon fils Léo qui grandit et en qui s'incarne toute la beauté, toute la fragilité du monde ; ce métier d'éternel débutant que j'aime et qui m'apporte une raison sociale (voire une justification éthique) et ce qu'il faut d'incertitude, d'imprévu, d'exposition au réel (sans quoi le confort endormirait peut-être); mes parents et mes grands-parents sont encore là, aimants et vivants ; c’est une période de longues marches dans la montagne tout autour de Beauvoir : tout cela est merveilleux, mais ce n'est pas suffisant.

Le centre de retraite et d’étude du bouddhisme tibétain de Karma-ling est à quelques minutes, à vol d'aigle, de la maison de Beauvoir. On finirait par croire au destin. Je m'y suis rendu avec confiance et sans rien attendre. La parole vive, nullement dogmatique, de lama Wangchouk, n'ouvre aucune porte fermée : elle est le courant d'air frais qui signale à l’hésitant qu’il n'y a pas de porte, et qu'il faut juste mettre un pied devant l'autre pour reprendre tranquillement le chemin. Bien sûr, si j'avais su… Si j'avais entendu avant, le parcours aurait été différent. Que de détours pour arriver ici. 

Mais ici, ça papillonne, ça bourdonne, ça ruisselle, ça vit, ça meurt − sans drame, sans histoires, simplement. 

On s'étire. On a envie de dire merci. Merci au vent et à la parole d’avoir soufflé dans une direction favorable. D'être là tout de même, en ce jour si fragile, et tellement chanceux, on en pleurerait de gratitude. Ce ciel, un bienfait. L'appel du rougequeue, le tremblement des bouleaux, le mugissement des pelleteuses même, le vrombissement de l’abeille ou sa piqûre : le monde, pour un temps, n’est que bienfaits victorieux.

Trois aigles tournent, tournent dans le ciel bleu, puis disparaissent.

La conclusion provisoire de ce voyage de sept ans, c'est ici que je l'écris sans encre ni stylo.

C'est encore beaucoup de paroles en l'air sans doute, qu’on file oublier sur l'oreiller moussu d'une sieste estivale…

  

Karma-Ling,  18 au 22 juillet 2009


 

 

ÉPILOGUE

 

Vent brûlant de midi, puis je vois venir et je sens s’abattre sur moi les hallebardes de l'averse tropicale qui m'a retrouvé, semble-t-il ! Je joue avec Léo au « pont », au « koala », au ballon, à la pelle. Puis le soir vient et je suis seul à la maison. Passée la grosse averse, et dans l’attente de la suivante, je regarde le soleil couchant répandre sur l'horizon une lumière surnaturelle tandis qu’une pluie très fine crépite sur la fenêtre de toit du bureau. Je pense au prochain envol vers Madère, que je ne connais pas encore. Jours heureux, vraiment, jours heureux...

 

Le Villard, 23 juillet 2009

 

  

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.