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Cet été-là tu écrivais peu. Tu « méditais » beaucoup, avec la fraîcheur et l’enthousiasme des débutants. Porte rouverte tes gonds ne grinçaient plus. Maintenant je revois cet été comme une sorte de très long solstice – tout un long jour prolongé sans effort. Les longues marches en montagne. Le premier voyage à Madère à l’horizon. L’enfant tout nu, peinturluré des pieds à la tête, montrait en riant ses mains multicolores, et l’on déposait triomphalement sur la table ensoleillée la première cueillette de girolles… 


 

 

« ATTENDRE UN AMI… »

 

 

Attendre un ami en haut d’un village 

perdu dans les plis du monde et de l’âge…

 

Jean Vasca

 

 

La pluie s'est arrêtée, la montagne reste baignée de brouillard. Fébrile dans l’attente on refait une énième théière de thé noir. On savoure doublement le thé et l'attente. Puis voici la voiture qui crisse sur le chemin : Jean et Annie sont là, et tous les fils aussitôt renoués.

 

6 juin 2009


 

 

 

AINSI !...

 

 

Deux jours d'averses, puis le soleil, la montagne lavée, les lignes nettes et les derniers nuages qui filent du côté de Prodin. Hier on a refait du feu. L’enfant se réjouit de ce temps d'escargot.

Je reste silencieux. Je ne cherche rien. L'écriture aussi file au fond de paysage, bien discrète, supplantée par le silence et cet « entraînement de l’esprit » qui m’accapare : assis sur le zabuton je me laisse aller, une demi-heure durant, à suivre le va-et-vient du souffle ; quand une pensée survient, je dis simplement : « pensée », et j’essaie sans trop essayer non plus de ne pas la suivre, de ne pas alimenter d'autres pensées, en revenant au souffle. La torpeur me gagne et je dis : « attention ! » Le gong me rappelle à l'ici. 

Souvent tout est confus ; parfois un pan de clarté laisse entrevoir un paysage intérieur plus précis, comme ce paysage d’après la pluie. Que je m'en réjouisse seulement et tout se brouille aussitôt. L'instabilité n'est pas seulement météorologique. Ce n'est pas grave. C'est ainsi.

Déjà je savoure une certaine nonchalance retrouvée, le goût d’une distance sans froideur – disons, d’un espacement −, la joie d'un chemin sans colère (à défaut d'être sans obstacle). Puis je fonds en larmes parce que j’ai par mégarde écrasé un escargot.

Des larmes ?

Sur les hauteurs du village il y a une maison que plus personne n'habite (c'est Nathalie qui me l’a dit). Un homme et une femme y vivaient avec leur fils. L'enfant est mort, le couple est parti. Je n'écris pas cela pour à tout prix m’inquiéter mais parce que c'est vrai, et à peine moins banal que l’histoire de cette jeune mésange ramenée par la chatte il y a quelques jours, que j'avais déposée sur le toit dans le maigre espoir que ses parents parviennent à la nourrir encore, et qui est morte. 

Les choses sont ainsi. Ne pas le voir renforce encore la peur, la souffrance, et fait des larmes vraiment amères.

 

*

 

« Marpa fut très remué lorsque son fils fut tué, et l'un de ses disciples dit :

— Vous nous disiez toujours que tout est illusion. Qu'en est-il de la mort de votre fils, n'est-ce pas une illusion ?

— Certes. Mais la mort de mon fils est une super-illusion… »

 

*

 

Pour l'heure l'enfant se porte à merveille (je l'entends qui se réveille de sa sieste). Mais sans parler de disparition tragique, il s’efface pourtant bel et bien à mesure que  s'efface le souvenir du bébé que je portais dans mes bras à la maternité de Cayenne, voici bientôt trois ans.

C'est ainsi. 

Dong !

 

8 juin 2009


 

 

 

LA NUIT, À NU

 

 

Silence

crépitement de la pluie

sur la fenêtre close.

 

Silence

ronronnement du chat

lové sur le zabuton.

 

Silence

solitude 

la nuit à nu.

 

« Lorsqu'une personne est complètement exposée, complètement déshabillée, complètement démasquée, complètement nue, complètement ouverte — à ce moment précis elle voit le pouvoir du mot. »

(Chögyam Trungpa)

 

10 juin 2009


 

 

 

VEILLES DE DÉPART

 

 

Journée de chaleur blanche — puis enfin la clameur de la pluie. Paysage irréel : les courbes de la montagne en face à peine esquissées dans le ciel blanc encadré par les silhouettes vert sombre du tilleul, des châtaigniers et du merisier.

La pluie redouble.

*

 

La pluie. Toujours la pluie, la nuit. Les bagages sont entassés dans le séjour, les préparatifs de l'escapade s'achèvent. Demain soir on repartira en Vanoise malgré le temps instable. On retrouvera Aussois. On espère ressentir par là-haut une liberté nouvelle, saluer les marmottes, les chamois, les bouquetins, enchanter le bambin,  ravir les sens, gravir les cimes, respirer, savourer, écouter le crépitement de la pluie sur la toile de tente dans la nuit, retrouver la montagne baignée de soleil au matin… Qui sait ?

 

15 et 19 juin 2009


 

 

 

DES ADIEUX

 

 

Les pages se tournent sans qu'on s'accroche, sans qu'on se crispe. Hier Léo a dit sans le savoir adieu à Mme Lacour, sa nourrice depuis deux ans, qui avait comme moi le cœur un peu serré et qu’il aura bientôt oubliée (ce n'est pas tout à fait exact car il réclamera, plusieurs années encore après ce jour de juin, de retourner la voir). Avant-hier on a revu les marmottes et Aussois, retrouvé le froid sous la tente, ces sensations familières, l’air piquant saturé par le parfum des rhododendrons. 

Je dis au revoir au collège, aux élèves dont déjà s'effacent les visages.

Maintenant il fait à peine seize degrés dans la maison. Je m'assois à la table face au gris tas des copies du bac. Flûte indienne. Soleil. Allons-y…

 

24 juin 2009


 

 

 

LE TEMPS DES ESCAPADES

 

 

Juste le temps de vivre — le temps des escapades en forêt et sur les crêtes, du ramassage des premières girolles. L'enfant sur le dos j'avance en direction de la grande montagne (les Grands Moulins). Sifflements des marmottes sentinelles. Nous escaladons les gros blocs de ce pierrier où il aime tant crapahuter, attentifs et prudents. Beauté de l'instant. L'orage au loin. Le vent tiède. La chienne couchée près de moi. Les livres et le thé. Léo qui ramène son ballon et court pieds nu sur la terre. « J'ai un problème, papa, j'ai pris un pain dur ! » — Cela signifie qu'il a mangé le pain sec jeté aux oiseaux… « Papa, tu es bien au bouleau ? — Je suis très bien, au bouleau… — Papa, je n'arrive pas à attraper les feuilles du bouleau ! — Essaye avec le noisetier, mais ne les mange pas : tu n'es pas une chèvre ! — Papa… Papa… Papa… » 

 

29 juin 2009

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.