Imprimer

 

 

De ce mois de mars pourtant pas si ancien ne me reviennent en mémoire que quelques bribes, grâce aux carnets et aux photographies (essentiellement des oiseaux, dont ce fier gros-bec perché dans le poirier). Il semblerait que les jours heureux laissent peu de traces. Il semblerait aussi que j'aie alors tenté d'écrire une première, une dixième fois, ce qui deviendrait L'éloignement. Cette alternance entre envie d'écrire et renoncement qui a marqué ces dernières années pose en creux la question de ce qui rend l'écriture possible et surtout vraiment nécessaire (il me semble qu'on ne devrait écrire que si on n'a pas le choix). Il faut manifestement que la peur du temps perdu se transforme en vraie panique ; comme ce n'était pas encore le cas, je passais plus de temps à regarder les oiseaux qu'à travailler, tout en griffonnant quand même les banalités qui suivent. 

 (Le Villard de La Table, 8 mars 2015)

 


 

 

DES VISITES

 

Des visites, on n'en manque pas en notre petit hameau du Villard. Après une courte accalmie pendant laquelle les champs ont commencé à découvrir les plaques d'herbe jaunâtre et les premiers crocus, la neige est annoncée de nouveau cette nuit. Les oiseaux aussi le sentent, qui se pressent autour de la mangeoire — mésanges, pinsons, rougegorges, grosbecs, chardonnerets. Ce retour de l'hiver ne m'affecte pas. Je me sens à mon aise dans toute cette blancheur, qui ne me gêne pas pour rechercher dans ma mémoire le vert équatorial dont j'ai besoin pour mon texte. Reprenons donc la distance nécessaire. Éloignons-nous. Je ne connais rien de plus nécessaire.

Au soir tombé la neige tourbillonne à la fenêtre. Nous retrouvons avec joie nos rares voisins Catherine et Thierry ainsi que leurs enfants Aurore et Alexandre. On se réchauffe autour d'un kir à la violette, on devise avec insouciance. À leur départ Léo pleure, inconsolable.

 

4-5 mars 2009

 


 

   

AU LIEU D'ÉCRIRE... 

 

Tout est blanc, le ciel, les arbres aux nervures noires, la terre. Pourquoi donc rajouter de l'encre à cela ? Tableau éblouissant à la fenêtre, et totalement opaque au Velux. Des flocons tourbillonnent encore. Parfois, une avalanche. Ce nuage qui glisse le long de la montagne, on ne le voit presque pas.

Au lieu d'écrire ces pages difficiles (comment parler des gens ?), je m'endors et je rêve de rapaces et d'oiseaux bariolés qui ressemblent à des papillons — des espèces de phalènes géantes posées contre l'escalier des combles. Je regarde tomber la neige. C'est un très beau spectacle, mais qui ne fait que m'effleurer.

Puis je pars marcher sur la neige dure qui scintille au soleil. Clameur des chiens de la vallée. Cri d'alerte du geai. Je suis les traces des chevreuil, renard, lièvre, de toutes les bêtes qui se sont arrêtés à l'endroit même où j'ai fait halte. Cris roulés de la graine, un pic tambourine. Abreuvoir renversé. Taupinières à fleur de neige. Fin d'hiver. Ah, le chant de l'âne-trompette !

 

6-7 mars 2009

 


 

 

 

À L'ABADE

 

Le soleil disparaît à l'instant derrière le Pic de l'Huile. Lueurs orangées encore entre les troncs nus des bouleaux. L'air reste doux, la neige a molli. Agrippé à la laisse je suis la chienne qui piste un chevreuil. D'arbre en arbre on retrouve les traces qu'il a laissées, touffes de poils, excréments en forme d'olives noires, troncs écorcés. Finalement je m'assois au pied de ces jeunes hêtres dans la mousse humide et sans neige. Cette odeur d'humus évoque aussitôt la cueillette des champignons. L'automne a été court et bien long hiver.

Clameur des oiseaux et rumeurs du Gelon en contrebas. À travers les branches nues, le dôme enneigé du Grand Chat.

Il est bon de sortir un instant de la vie ordinaire, aussi agréable soit-elle, et de faire ainsi quelques pas de côté. On reste là à écouter les rumeurs. On se murmure que si le monde assez protégé qu'on a connu jusqu'à présent s'effondre pour de bon, crise écologique et récession mondiale mêlées, on pourra toujours venir ici chasser, cueillir, ramasser du bois. Pour un peu, en cette heure et en ce lieu, cette perspective terrifiante paraîtrait presque banale.

 

*

 

Jour du premier rougequeue. Léo me rejoint, qui s'exclame : « C'est bon d'être dehors ! » Avons écouté ensemble les abeilles bourdonner, sommes allés caresser les ânes (et de cela, de ce moment-là je me souviens très bien), jeter les glaçons dans le bassin et la mare, nettoyer le jardin. Au retour, épuisé, il s'est laissé porter et s'est presque endormi sur mon épaule. Des moments doux.

Bien sûr il y aura des rechutes, sans doute jusqu'en avril. Il n'empêche : c'est maintenant le printemps. Soleil éclatant. Toutes ces pâquerettes écloses devant la terrasse, elles n'étaient pas encore là ce matin. La neige qui nous cernait encore au lever lorsque je transportais les tas de bois jusque sous le grand pin, a largement fondu. Pour la première fois depuis presque cinq mois je peux traverser le jardin sans marcher dans la neige. Il est cinq heures du soir et j'écris assis à la terrasse, habillé d'un simple sous-pull, en compagnie des chats, de la chienne, d'une troupe de verdiers et de pinsons du nord.

 

*

 

Réfugié sous les combles où il fait vingt degrés sans chauffage, je poursuis l'aventure de Maripasoula (les chiens, les coqs, les nuits si terribles...). La nuit est tombée, je n'ai pas vu le temps filer.

 

13 et 18 mars 2009

 


 

 

UN FORÇAT HEUREUX

 

 

Naguère les bagnards ayant purgé leur peine en Guyane étaient tenus de passer encore le double du temps de ladite peine dans ce pays que l'administration française rêvait de peupler. Libéré autant qu'on peut l'être à l'issue de ces sept années de Guyane, forçat heureux de l'écriture, me voici donc condamné à revivre pendant quatorze années au moins les heurs et malheurs de ces vertes années. J'aurais mauvaise grâce de m'en plaindre.

La figure de l'indien dominera les trois parties du texte, mais avec un degré croissant d'abstraction et de profondeur.

1. Les Wayana tels qu'ils étaient en 2000 (cela a dû empirer depuis). Faire le parallèle avec ce que raconte André Cognat. Une étape plus avancée de la perte des repères, avec le collège comme élément moteur ou facteur aggravant de l'acculturation.

2. Les Palikour plus ou moins clochardisés de la côte — ou ce qu'il reste d'une vision du monde, d'une culture, quand tout le reste, rites, langue et connaissances, a disparu.

3. L'écrivain contemplatif face à son manguier, qui tente de vivre à sa façon, de mettre en pratique les bribes de savoir qu'il a accumulées lors de ses  expériences précédentes. La possibilité d'une vie plus vaste. L'Indien intérieur.

Hier, c'était l'enterrement de Bashung et, avec lui, de pas mal de souvenirs d'adolescence. Aujourd'hui belle journée de printemps froid, avec le givre sur la fenêtre de toit. 

 

 21 mars 2009

 


 

 

 

LA MORT, LE MONDE

 

Léo et moi mangeons assis à même la terrasse pizza et fromage blanc, un œil sur le grosbec qui tourne depuis quelques jours autour de la maison.

Longue balade à travers champs. La mare est pleine de sacs gélatineux contenant des milliers de batraciens. On observe une énorme grenouille occupée sans doute à pondre, cependant qu'un couple de colverts fourrage dans leur coin. On resterait bien là toute l'après-midi.

 

 

Longue et revigorante conversation d'après Guyane avec Pascal (je constate que la possibilité de l'échange ravive et clarifie l'envie d'écrire). Me troublent alors fortement certains propos sur la mort qui, alliés aux paroles de Dominique A, me conduiront bientôt à franchir les portes d'un ancien monastère...

Chercher ce qui reste par-delà la nostalgie primitivisme (figure d'Indien numéro un), le constat désabusé (figure d'Indien numéro deux), réincarner en soi les possibilités entrevues (figure d'Indien numéro trois) — et esquisser un autre horizon par-delà l'écriture, l'écrivain, l'artiste, une vie plus vaste. À l'horizon une sérénité peut-être même face à la mort.

La mort.

Léo fait ses premières expériences. Il est cette pieuvre au fond de l'océan de La planète bleue. Soudain la murène le malmène, manque le croquer. Hurlements, terreur. Hé oui mon grand, il s'en est fallu d'un cheveu...

Léo de nouveau adorable, joueur, posant sur tout ce regard émerveillé qui défie les apparences et métaphorise le monde — racines serpents, jambes qui sont des ponts, des tunnels, des montagnes, humains aux formes variables, animaux à tête d'humain, et tu tutoies le monde comme un vieux camarade, d'ami à ami, d'égal à égal, pas exclu mais complice. Le monde est à toi, en toi.

 

*

 

Jour de pluie et de bruine froide. Le printemps pourtant : ces bouquets de jonquilles qui poussent une fois de plus au même endroit de jardin. Une heure durant Léo et moi détachons les lambeaux d'écorce le long des troncs blancs des bouleaux. Traces de craie laissées sur les doigts.

Le carnet nouveau est arrivé, annonciateur de belles pages de silence et de quiétude. Le printemps lui aussi est là. On achèvera ce carnet là, au bleu pâle de Saou, avec les derniers jours de la mauvaise saison.

La flûte indienne. Les chants des passereaux. Contre le silence stérile revenir ainsi aux sources du son, à la musique du monde.

 

27 et 30 mars 2009

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.