Je restais silencieux, je me passais de mots. Je n’écrivais pas. Pour la première fois peut-être depuis que j'ai douze ans, vraiment, je n'écrivais pas (et ces mots-là, c'est après coup que je les rajoute). J'avais même changé de nom, choisi un autre cap, tenté un autre détour...

 


 

 

 

JOURS DE NEIGE 

 

 

La neige ce matin tombe à gros flocons et j'attends longuement un bus qui ne vient pas (cette phrase, recopiée cinq ans plus tard, semble poursuivre le texte dont je mets les bribes au propre car j’en étais resté aux derniers jours d’avril 2009 qui parlaient aussi de cette neige d'avril qui fascine tant…). Comme à chaque fois le paysage redevient hivernal, et comme à chaque fois le soleil aura tôt fait de faire refleurir le printemps.

Plus tard, face aux élèves, lisant Quartier lointain, l'émotion soudain me noue la gorge. « C'est comme si tout cela n'était pas un rêve… » Rosée que ce monde, rosée, oui sans doute… et cependant… comme on s'y attache.

Je repense à la menace de mon enfant boudeur : « Je ne serai plus ton petit Léo ! » S'il savait à quel point cela peut être vrai ! Si je savais à quel point cela sera !

Puis la nuit vient, qu'on voudrait silencieuse et stable ; mais les mots, les images, les pensées comme des flocons continuent à se bousculer derrière nos paupières closes.

 

 

1er avril 2010

 


 

 

 

COMME HORS DU TEMPS

 

 

Journées de brume et de brouillard, nuits d'averses, crépitements sur les fenêtres du toit. L’enfant dort profondément, enfoncé dans cette nuit printanière en laquelle on s'enfoncera bientôt à notre tour.

 

*

 

La neige tombe encore à gros flocons. À l'intérieur interminablement je peins et je lasure. Je répare les dégâts de l'inondation qui a bouleversé la chambre de Léo (j’entends encore ses cris, je revois sa détresse devant ses jouets détruits, et notre désarroi devant la catastrophe du toit qui fuit et qu'il faudra refaire). Puis je termine la chambre de Clément (qui n’est pas encore né, et je suis seul alors à connaître son nom). Nathalie, dont le sommeil est difficile, cette nuit encore dormira dans la future chambre du futur petit (ce n'était alors, en ces temps tellement heureux, qu'une séparation provisoire). Maintenant, à tout moment, je sais que ce peut être le moment. Peut-être ce sera pour cette nuit ? Nathalie viendra me réveiller. « Ça y est ? Il faut y aller ? » Et nous partirons dans la nuit, lentement. Tous les jours qui suivront seront comme hors du temps.

 

*

 

Passent Odile et Thierry à cheval, et Thierry en riant prend Léo avec lui et trottine dans le village autour de la maison. (C'est cette image heureuse de lui qu'on mettra sur l'autel dans trois ans, au moment de sa mort.)

 

*

 

Léo regarde le ventre de sa maman et dit : « Tu sais maman, je voudrais bien être dans ton ventre.

— Mais tu y as été ! Tu ne t’en souviens pas, évidemment, mais c'est tout de même mieux maintenant, tu ne crois pas ?

— Oui. Mais comme ça, je serais avec mon petit frère ou ma petite sœur ! »

(Cinq ans plus tard, les deux inséparables repartent explorer la forêt d’à côté, aussi unis je crois que peuvent l’être deux frères…)

 

 

7, 12 et 17 avril 2010

 


 

 

  

JE N’ÉCRIS PAS

 

 

Quelque part dans la forêt d'Avalon, assis sur ce replat au-dessus de la rivière où j'aime m'embusquer et où j'ai emmené Léo, j’attends le rituel du soir − Léo précise : « de Tchenrézi ». J'avais promis d'y emmener l’enfant, à cause des instruments de musique tibétains, de la conque, des coussins, des couleurs, des lumières et des chants. Temps très doux, très calme. Nous sommes seuls dans la forêt, en compagnie de la mousse, de la rivière et de quelques centaines d'oiseaux, de chevreuils et d'insectes invisibles (« Et des sapins aussi, papa, on est en compagnie des sapins ! » − Léo veut que je lise à voix haute ce que j’écris, et corrige). 

 

« On va grimper là-bas ? » Mais nous sommes déjà si haut ! « On joue à cache-cache ? — Un… Deux… Trois… »

 

*

 

Grand soleil au pied du stûpa. Lama Denys passe et actionne le moulin à prières. Cascades et chants d'oiseaux, tintinnabulement des cloches. Refaite à neuf la Chartreuse n'a plus rien austère, et c'est tout le lieu qui pratique « tonglen » avec ses visiteurs, « accueillant et offrant ».

 

Je reste silencieux, je me passe de mots. Je n’écris pas. Je reste silencieux, je me passe de mots. Je n’écris pas. Pour la première fois peut-être depuis que j'ai douze ans, vraiment, je n'écris pas (et ces mots-là, c'est après coup que je les rajoute). J'ai même changé de nom, choisi un autre cap, tenté un autre détour, avec la candeur et l'enthousiasme du débutant... Bien sûr je ne lis plus que de savants ouvrages qui parlent du Dharma, m'habille en bordeaux et safran et reste assis des heures sur un coussin à dire vrai confortable... 

Parfois je parle, souvent j’écoute : cette mère d'un futur retraitant venu assister au séminaire, où ces compagnons qui seront de la prochaine retraite (je penserai à eux). 

Un coup de vent dans les drapeaux.

 

Si j'avance, c'est sans plus laisser traces.

 

Je suis plus doux, plus patient, plus fragile, un peu moins orgueilleux je crois, et plus aimant, et plus aidant.

 

Ainsi je me prépare au meilleur et au pire.

 

Je suis venu ici en effaçant les traces et en laissant les livres et mon histoire pour « laisser place à la bonté dédaignée », ainsi que je le relirai plus tard chez Philippe Jaccottet. C'est ce qu'il fallait faire. Je ne regrette pas, et je ne me raille pas...

 

 

18 et 22 avril 2010

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.