...et puis, en arrière-plan des images heureuses, les nuages noirs de ce mois de mai transi, la roue qui grince, le brouillard, la voix blanche...

 

 


 

 

PREMIER JOUR

 

Clément est né cette nuit. Toutes ces heures hors du temps et cette souffrance heureuse nous laissent presque aussi sonnés que lui. J’entends encore et j’entendrai longtemps son premier cri, et je revois l'impatience de Léo à tenir dans sa main celle toute fripée de son frère, à l'appeler enfin tout en faisant claquer dans la chambre bordeaux son tambour à boules sifflantes. Et puis, en arrière-plan de ces images-là, les nuages noirs de ce mois de mai transi, la roue qui grince, le brouillard, la voix blanche...

 

4 mai 2010


 

 

DEUXIÈME JOUR

 

Seul avec Léo dans la maison désertée de ses habitants je ramasse les jouets, les vêtements, les peluches. La pluie semble s'être arrêtée, le temps reste gris et froid ; on annonce la neige cette nuit… 

Ma mère rentrera de l'hôpital tout à l'heure.

À la maternité Nathalie a pu dormir un peu, tout en gardant Clément dans ses bras. L'allaitement est douloureux. Hier Clément a souri à mes singeries et n'a pas pleuré lorsque je l'ai changé. Moi, je pleure un peu, juste un peu.

Léo regarde un documentaire sur un petit garçon qui doit quitter sa famille pour aller dans un monastère au Ladakh. 

C'est ainsi : deuxième jour.

 

5 mai 2010


 

 

LE SURSIS

 

Retour au Villard avec Léo, si doux, si content de « son petit Clément », et si fier de son nouveau statut de grand frère… Le compte à rebours heureux de la naissance à peine arrêté voici que s'enclenche à nouveau celui de la maladie. La nouvelle est tombée : les métastases sont passées au foie (ce sont elles qui entraîneront la mort de ma mère quatre ans plus tard, et je revois son visage jauni sur le pas de la porte…). L'engrenage de la chimio, des traitements lourds que l’on ne refuse pas parce qu’on veut vivre encore (et ces quatre années-là, de fait, on est bien soulagé d’avoir pu les vivre quand même), ce combat dont l'issue se profile déjà, plus ou moins lointaine, forcément fatale.

Bien sûr on vivait avec le sentiment du sursis, même en ces si beaux moments passés ensemble à Venise ou Madère ; mais aujourd'hui tout bascule. On a glissé d'un cran le long du précipice. On n’imagine plus, on se projette à peine. Au téléphone la voix reste claire, même si elle se dit « un peu contrariée », et mon père demande « si le tiroir entre bien dans l'armoire ». On n'a pas le goût du tragique, ni le pathos bien larmoyant. Mais ce n'est pas seulement à cause des cinq degrés de température extérieure de la pluie et du vent que l'on se sent glacé (ainsi le mois de juillet de sa mort sera-t-il pareillement froid et humide, comme s’il pouvait y avoir un lien entre les aléas de nos vies et le mouvement des saisons !).

Nous y voilà. Nous y serons bientôt, nous y sommes.

Le souvenir de la voix était clair.

 

6 mai 2010


 

 

UN TRÈS BEAU RÊVE 

 

Pâle soleil de printemps pluvieux. Grand calme. Clément, sitôt arrivé dans sa maison, est devenu bien calme. Sans doute les bruits de la maison, voix, musiques, carillon, lui étaient-il déjà familiers, alors que ceux de la maternité l’inquiétaient. Il mange et dort comme le bébé qu’il est, sourit parfois comme un bienheureux. Malgré les douleurs de l'allaitement sa mère se réjouit de pouvoir bien le nourrir (cela lui évitera peut-être plus tard certains désagréments).

Tout est bien doux en ce refuge précaire, et ne pas s'attacher à cette douceur est ardu. Regardons la comme un très beau rêve (c’est ainsi qu’on la revoit lorsque, quelques années plus tard, on revient fouiller dans ces notes) qui pourrait aussi bien se transformer en cauchemar. Rêve et cauchemar n’ont pas de réalité en eux-mêmes, paraît-il, mais ne sont peut-être que des projections de l'esprit — de cet esprit qui n'existe pas non plus en soi mais se trouve « libre d’essence »…

Après la tétée matinale Clément s'est rendormi. Chacun dort. Il est sept heures, le jour est bien levé. Puissions-nous en boire goutte-à-goutte la potion miraculeuse ; puissions-nous en vivre pleinement toute l'intensité, car nous y voilà, nous y sommes, le temps plus que jamais taraude.

 

9 mai 2010


 

 

 

« LA VIE EST UN MIRACLE ! » (1)

 

Temps hivernal, les Saints de Glace se sont installés. On parle. On parle presque comme si de rien n'était. À voir ma mère ainsi s'impliquer dans les travaux de la maison, dans le choix de la future cuisine pour laquelle elle a déjà fait tant de recherches (ce vendeur de « Cuisine + » : « Mais ils sont jeunes, donc ils n'ont pas besoin de four, ils ne doivent s'en servir que pour faire cuire des pizzas surgelées… »), à la voir encore s'indigner contre la marche aberrante des choses et des gens, je pense à ce texte des « Trente-sept pratiques » que je récite souvent le matin : « Même atteint d'une grave maladie, prendre encore sur soi les souffrances et méfaits de tous les vivants, ne pas pleurer ni se lamenter… » − et puis : « donner avec générosité … » 

Alors on fait quand même des projets, on évoque la retraite de mon père, l’aménagement de la « pièce du bas »…

Demain on en saura davantage. Bientôt ce sera la chimio. 

Je prends deux places pour le spectacle d'Angélique Ionatos : j’irai avec Léo, nous serons avec eux. À réécouter cette voix je ne peux que m'effondrer discrètement de l'intérieur. J'avais neuf ans, je m'en souviens très bien : l'église de Grenoble, Marie des Brumes, les Grecs dans la salle, ce sourire, cette voix lumineuse… Ma maman était jeune et j'étais son petit garçon. Que la roue tourne vite. Nous sommes roués… Mais nous serons encore ensemble avec Léo, mon tout petit garçon. 

Dans la pièce à côté Clément pleure, Clément dort. 

Dans la pièce en dessous, Léo dort. 

Je vais rejoindre Nathalie. 

Nous sommes tous ensemble : la vie est un miracle. 

Ma mémé, elle, reste seule avec la voix de mon pépé qui l’appelle, à perdre doucement la tête.

Voilà.

 

16 mai 2010


 

  

FEUILLE JETÉE AU VENT

 

Le temps momentanément se remet à l’été. On a planté la tente dans le jardin, dans laquelle Léo mime une bruyante sieste. Il reste encore un peu de neige sur les crêtes pelées, mais le vert et le vent alentour nous rappellent : on partira tantôt marcher sur les crêtes pour montrer à Clément comme son monde est vaste. Bruit des cloches, vent dans les bouleaux. Le linge claque. L'air est doux. Léo détache du noisetier une feuille très verte qu’il me montre avant de la jeter au vent.

 

23 mai 2010


 

 

  

 « LA VIE EST UN MIRACLE ! » (2)

 

Soirée de pluie, journée de pluie, nuit de pluie. Une fois encore on se retrouve ensemble. Vingt-six ans après la première fois on retourne écouter Angélique Ionatos. On devise. On évoque avec ma mère cette menace pour l'instant si abstraite. Avec mon père on n'en dit mot ; c'est dire. À la maison on se serre, on se réchauffe, on s'affaire, on déplace des meubles, on teinte en rouge les drapeaux de prières décolorés par l'hiver, on cuisine… Mon père a réparé le portail que le gel avait cassé. J'ai continué à peindre les tours de fenêtre. Et puis on évoque les travaux du bas, la future cuisine…

La vie est un miracle.

Parfois Léo s'énerve (Clément reste tranquille). Comme il craint de les voir partir, voici qu'il dit souhaiter leur départ. Il s'irrite, se contredit. Est-ce jalousie par rapport au nouveau venu, pudeur maladroite, ou peur du temps qui passe ? Je crains de trop bien lui refiler certaines hantises potentiellement salutaires, mais aussi traumatiques. Il déteste les départs. Celui-ci nous laisse sans voix pendant un long moment. 

Que ce week-end fut doux, que cette douceur ne saurait durer et déjà semble amère. Leur bonté laisse pantois. On les voudrait à l'abri du malheur. Après leur départ tout paraît plus fragile : Léo qui réclame un dessin animé qu'on ne lui refuse pas, Clément qui sourit au sein, le chat Chadek qui semble perdu, la chienne malade, la chatte de Guyane, la maison, Nathalie… tout cela de peu de poids et comme déjà s’effaçant, comme déjà effacé… 

 

30 mai 2010


 

 

DANS L'URGENCE, CE CRI

 

 

(À Clément)

 

Le bip d’une sonnerie 

comme un signal d’alarme

le battement du cœur 

qui va trop vite qui va trop fort 

comme le moulin de la chanson 

inspire 

expire

tu souffles

tu souffres

tu te rapproches

tu entends

les pleurs d’enfants au loin

qui t’appellent

tu viens vers nous 

de ce gouffre que tu remontes

en rejouant Orphée

(ne te retourne pas !)

voilà 

cela va si vite maintenant 

tu ouvres tes poumons déplies

ton premier cri

je te prends dans mes bras

une heure vingt-trois 

tes cris tes premiers cris

tu es né

et nommé

je coupe ton cordon

tu es né

cette nuit de printemps

attendu 

autant qu’on peut l’être 

sois le bienvenu

 

(au matin ton grand frère prendra ta main de vieillard dans la sienne

il te jouera de ce tambour à boules sifflantes qu’on appelle « damarou » 

et tu lui souriras)

 

*

 

Tu es né cette nuit

dans la douceur et la tendresse

au même moment, pardonne-moi 

le monde est plein de cris

c’est peut-être à cause 

de ces heures hors du temps

de la fatigue ou de l’usure

j’entends très bien les cris 

devant la porte vitrée de l’hôpital 

passe têtes baissées 

une famille aux yeux rougis 

j’entends très bien leur cri

les passants dans la rue

serrent en eux ce cri-là

tous 

finissent par crier

sous chaque pierre

des cris d’insectes

sur la terre comme au ciel et en mer

des cris de bêtes qu’on met en pièces

le cri des viandes déchirées

le dernier cri du grand-père 

suicidé

le cri pétrifié de l’enfant 

enseveli 

dans les décombres du massacre 

(et qu’est-ce qui pourrait rendre seulement tolérable 

la mort de cet enfant qui était comme toi ?) 

la rumeur des guerres 

la plainte des pauvres gens

ce cri continue 

qu’on entend 

 

*

 

C’est un printemps étrange

nuages noirs pluie coupante

feuilles brûlées par le gel

en serrant la mâchoire

on apprivoise les mots barbares 

du lexique médical 

et la voix claire au téléphone 

s’avoue « un petit peu contrariée » 

on convoque les souvenirs heureux 

on parle de l’été des travaux du passé 

on crie en silence 

avec retenue 

dignement

ô pas comme ici où l’on se laisse aller tu vois

à crier sans pudeur

 

*

 

La souffrance ce soir est superbe

j’écris très vite et sans relire

pendant que reverdit le jardin 

je regarde sans ciller 

la souffrance du printemps 

j’écoute crier le printemps 

puis l’enfant me rejoint et prononce 

une parole d’amour 

et comme il réclame 

d’autres mots différents sur la page 

je rajoute ceux-là :

 

au cœur de la souffrance

la beauté et l’amour comme une débâcle

lavent tout

justifient tout

emportent tout

ils sont l’averse printanière

le chant de la terre

le cri le plus ample

le chant

 

*

 

Pardonne-moi

cet accueil en mineur

j’aurais voulu un air plus triomphant

tu ne seras pas l’enfant de l’insouciance

mais celui de la clémence

toi qui viens dans un monde 

conscient de sa limite

et chaque jour plus inquiet

puisse la vie 

t’être clémente

puisses-tu incarner à ton tour la douceur

que le monde nous réclame

devant tant de tristesse et de joie 

pardonne-moi 

j’accepte tout

je donne tout

mes souvenirs

mes larmes

mes « je t’aime » « je vous aime » 

« je te veux, je vous voudrais heureux » 

dans l’urgence, 

ce cri.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés, et éditions Mutine pour le texte final extrait de L'éloignement.