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Écrire depuis la cave établit un filtre supplémentaire avec le monde extérieur. On se tient à l’écart de l’été comme un oiseau nocturne ou un moine dans sa cellule. À l’abri, dans le repli, on s’enfonce, on se tasse, on se renferme (on va d’ailleurs finir par sentir le renfermé j’en ai peur). Du dehors on ne voit plus grand-chose : un coin de ciel bleu pâle sans nuages, le toit ensoleillé du hangar des voisins (une pie, une corneille, un rougequeue pourraient encore venir y sautiller) et les feuilles des lilas qui bougent et attestent de ce que le vent continue à souffler, de ce que le monde continue à tourner. On n’entend aucun son, aucun chant, aucun appel, mais le gargouillis organique de la maison : l’eau qui passe dans les tuyaux, des coups sourds parfois, des frottements, des grattements de griffes sur la dalle du dessus…

D’ici je sens pourtant encore battre le pouls du temps. Je projette sur le mur, sur le ciel barré de noir, sur l’écran, mes images, mes mirages, mes hommages, mes orages d’anciens étés. Puis soudain je reprends le bayan et creuse à l’intérieur de la cave, une autre cave sonore, une crypte encore plus souterraine, au dedans, en dessous – et ça vibre, ça résonne, ça vit encore…

 

Le Villard, 9 juillet 2015 


 

 

 

 

LÀ-HAUT, LES FLEURS

 

 

 

Là-haut.

Le champ bleu du ciel que labourent les avions.

Le parfum, les parfums des rhododendrons (d'une telle richesse que le pluriel s'impose).

Stridulations.

Les babillements de Clément (se souvient-il d'être venu ici sitôt après sa naissance ?).

Les radotages de Léo.

Les marches.

Ce paysage saturé de souvenirs : Bauges, Chartreuse, la tour du Nivolet, le Nivolet lui-même, la Dent du Chat… Tant d'étés en allés.

Les soleils serrés des trolls, et Clément qui répète : « Fleurs ! fleurs ! fleurs ! fleurs ! »

 

Valpelouse, 3 juillet 2011


 

 

 

À NOS FANTÔMES !

 

Hommage à nos fantômes !

Hommage à ces visages croisés au long des années et des routes, la plupart oubliés — certains disparus, quelques-uns dont l’image reste sous nos paupières.

Hommage à toutes les paroles graves ou futiles, déterminantes ou anodines, prononcées, envolées.

Hommage à ces corps devenus lumière, poussière, cendre ou encre.

Hommage à ceux-là qui nous apprennent, à ceux à qui on a tenté d'apprendre aussi, et que l'on croise plus tard sans les reconnaître parce que le temps a passé.

Hommage aux figures du passé, qui sont et qui font notre présent.

Hommage à nos fantômes : ils font cercle ce soir autour de ma table, ils veillent à mes côtés, ils sont le présent fraternel.

 

4 juillet 2011 


 

 

   

 

NUIT D’ORAGE

 

Orage d'été − la grêle, ce soir, fait un fameux vacarme. Les éclairs, le tonnerre aussitôt, ce grondement de tempête qui monte du fond de la vallée, ces trombes d'eau sur la fenêtre du toit… On écoute, on regarde.

Léo est couché, Clément dormira bientôt. Ce fut une belle journée d'été. J'ai fabriqué un meuble. Clément a marché dans les champs en répétant : « fleur ! fleur ! » ou bien « chat ! » avec un air de profond contentement. Nathalie a joué avec Léo dans la piscine. Nous avons lu des histoires. Maintenant l'orage gronde, s'apaise après nous avoir apaisés. La nuit tombe sur Belledonne. L'orage repart de plus belle. Dans le bureau des combles il fait encore bien chaud. On songe à la Guyane. Et l’on répète à mi-voix : ce fut une belle journée d'été…

 

8 juillet 2011 


 

 

 

 

L’ACCIDENT

 

Un jeune pinson qui tentait son premier vol heurte violemment la fenêtre et tombe sur la terrasse, presque assommé. On le prend dans le creux de la main, son œil affolé fixant le nôtre, on le met en sécurité dans une boîte en carton. Quelques heures passent, puis il reprend tant bien que mal son envol.

Chaleur. Moiteur. Les enfants jouent, inlassablement, dans la tiédeur de leur éternel été qui ignore encore, semble-t-il, l’inéluctabilité de l’accident.

 

10 juillet 2011


 

 

 

COMME UN RÊVE

  

Bientôt minuit. Orage, éclairs, tonnerre. Cette année encore, ce soir encore on devise avec ma grand-mère. On parle du cancer, des traitements, du passé, de ce qui reste comme futur. La maladie n'a rien changé dit-elle. C'est vrai. Elle vit sa vie de la même façon. Au moins fait-elle montre d'une lucidité saine et parfois cruelle. On bavarde donc paisiblement pendant que la pluie balaye la rue Parmentier et que le tonnerre gronde.

Dans la chambre occupée autrefois par Lorette, puis mes parents, nous voici installés avec Clément (qui dort comme un Jésus crucifié). Léo, lui, occupe ce qui fut ma chambre. Beaucoup de souvenirs, beaucoup de bienveillants revenants restent là, à tourner autour de nous, embusqués, protecteurs, fragiles, conscients de n'être rien de plus que les silhouettes floues d'un rêve qui s'efface bientôt, lorsque le rêveur sera lui-même reparti.

 

Montluçon, 11 juillet 2011 


 

 

 

 

LE VENT DU SOIR

 

  

Ciel gris, vent tiède. Léo dort et tout le monde vaque. Resté seul dans la petite maison de Montluçon, je m'installe un moment comme j'aime le faire sur la terrasse. Ma grand-mère s'est allongée sur le canapé et dort, mais ses paupières baissées papillonnent étrangement comme si elles refusaient ce repos inhabituel. Même les tourterelles se sont tues. On n'entend plus non plus la voix de Léo qui, avant-hier soir, accompagnait en chantant les fastes lointains du grand feu d'artifice. Le vent fouette les herbes des pampas, fait tanguer les pins bleus, et sème une fois encore la confusion parmi les herbes folles.

Je ne prends la plume que pour prêter une oreille plus attentive au vent, un œil plus vif au mouvement du monde, et savourer autant que je le peux l'amertume et la douceur de ce qui, fatalement, ne peut-être qu'un des derniers moments passés en ce lieu de mon enfance.

Demain on repartira. La maison du Villard aussi, sans Léo ni Clément ni Nathalie, sera terriblement silencieuse. Mais bien plus terrible sera le silence qui tombera ici même : « Je prendrai des somnifères et je dormirai », dit ma grand-mère.

Une voiture passe. Clameur des klaxons d'un mariage quelque part au loin. Puis mon père qui revient

 

Montluçon, 16 juillet 2011 


 

 

 

 

NOTES DE RETRAITE

 

 

Au premier jour de retraite l'averse de cinq heures me réveille. Je sens autour de moi la maison vide cernée de nuit, de pluie et de nuages. Le dos noir de la montagne, la silhouette sombre du poirier. Je me lève donc, un peu hébété. L'averse s'apaise. Silence.

Au premier jour de cette retraite les pensées cognent inlassablement contre les barreaux du cerveau. On tourne en rond. On s'exaspère d'être là à perdre son temps sur ce coussin qui meurtrit les fesses et tord les genoux — et la douceur du lama n'y est pour rien et n'y peut rien. Pas un moment de calme, peu d'air, peu d'espace.

Aujourd'hui j'ai trente-six ans — la moitié de ma vie, ajouterait Leiris avec optimisme ou pessimisme va savoir. J'ai trente-six ans et je fais du surplace sur ce coussin, et je somnole, je m'exaspère.

La faute à ce temps maussade et froid. À cette fichue crève qui ne passe pas. À ce coussin pas assez rembourré. À ma lâcheté, à ma faiblesse, à la fatigue, à ma peur.

Plonge au moins dans ton insatisfaction ! Savoures-en tout le fiel, c'est de l'amrita en puissance !

C'est toujours ainsi, le premier jour.

Toujours d'abord le chaos, le dégoût, ou mieux encore le pas grand-chose, mol ennui de la routine, la fadeur d'une salle d'attente.

De l'autre côté de cette porte imaginaire, voici un bel espace ou habiter.

Que la porte qui n'existe pas disparaisse en même temps que celui qui l'a inventé, et voici : un bel espace ou habiter.

 

18 juillet 2011

 

*

 

Pratique du matin stable, ma foi. L'air même paraît palpable. Les apparences, les bribes de pensée ne distraient pas. Cet état d'ouverture, de stabilité se maintient pendant toute la récitation. Au dehors, la pluie. On déjeune en silence dans le grand temple aux fenêtres lumineuses.

 

19 juillet 2011

 

*

 

Pluie tout au long du jour, au long de la nuit. Pluie encore ce matin. Il fait à peine dix degrés sur la terrasse. La montagne demeure voilée par le brouillard. Retraite automnale, donc. C'est aussi bien.

Au-dehors la brume.

On déjeune en silence dans le grand temple aux fenêtres lumineuses.

 

20 juillet 2011

 

*

 

Toute la journée, assis dans le temple, à respirer. Peu d'air, pourtant. Si peu d'espace. Le ciel de l'esprit constamment s'obscurcit de pensées paresseuses, de réflexes conditionnés, d'habitude prédéterminées. Je ne suis pas libre. De retour à la maison ce peu d'espace se resserre encore. Inutile de s'en plaindre : c'est ainsi. Voilà. Je constate. Et je sais déjà que cela ne m'empêchera pas de continuer. De m'obstiner.

Dessaisir.

Rouvrir les vieilles portes rouillées de l'illusion.

Desserrer.

Percer le mur à l'aide d'une plume.

Ou sans plume.

Effacer les voiles.

S'effacer.

 

21 juillet 2011

 

*

 

Hier quelqu'un a déclaré qu'on pratiquait « pour éviter la souffrance ». Une boutade ? Je voulais le lui demander, tant la phrase m'a étonné. Mais ce pratiquant de longue date, d'allure austère mais plein de finesse, de sensibilité et d'espièglerie, a voulu courir sur les sentiers glissants pour rentrer à temps au grand temple, et le voici en pleine souffrance, avec sa cheville foulée…

Ce soir à la maison, la brève éclaircie est déjà terminée et des nuages très noirs barrent le ciel crépusculaire. Le vent fait danser la cime du poirier. La solitude pèse un peu. Je pense à eux. À ce qu'ils font là-bas. À nos retrouvailles prochaines.

Je ne pratique pas pour éviter la souffrance, mais pour l'apprivoiser, me relier à elle, cruellement, courageusement. Quitte à essuyer des orages.

 

22 juillet 2011

 

*

 

Voilà, je suis bien arrivé à la fin de cette première semaine de retraite consacrée au « calme mental ». Presque sept heures d'assise quotidienne silencieuse. Le rituel du matin, le rituel du soir. Puis le retour à la maison dans la nuit, et le départ à l'aube. C'est aujourd'hui le premier jour de soleil. De retour à la maison je nettoie tout ce que je peux. Voici Léo au téléphone, puis Nathalie, mon père et ma grand-mère. Les entendre est très doux.

Comme le temps file. Sur la montagne en face le soleil couchant allume des lueurs d'automne, que le crépuscule avalera bientôt. Clarines, bêlement des moutons — et ce ciel encore tourmenté. Ces sons. Ces couleurs. Ces parfums. Illusoires bien sûr, mais comment ne pas s'y attacher ?

À l'avenir, et au présent, laisse venir, laisse filer. Décroche. Lâche. Libère. Respire.

 

24 juillet 2011

 

*

 

Très tard.

Le chien de ces pensées qui, inlassablement, te traîne où bon lui semble et te tient ainsi enchaîné à sa laisse, laisse le filer, lâche sa laisse. Laisse-le disparaître au profond du bois des illusions, il reviendra bien assez tôt.

Que vois-tu quand tu n'es plus là pour voir ? — Un tableau.

Qu'entends-tu quand tu n'es plus là pour entendre ? — Une symphonie.

Que sens-tu quand tu n'es plus là pour sentir ? — Le parfum de toutes les roses !

Que touches-tu quand tu n'es plus là pour toucher ? — La peau d'une biche.

Que gouttes-tu quand tu n'es plus là pour goûter ? — Le plus savoureux des mets.

Que penses-tu quand tu n'es plus là pour penser ? — L'espace est ouvert...

 

25 juillet 2011

 

*

 

Cette mouche qui obstinément se cogne contre la fenêtre ouverte — mon esprit dualiste ?

Las de me cogner au mur transparent de mes projections, j'aspire à la transparence. Pour l'heure, quelle tristesse ! Cette grosse mouche noire n'en finit pas de se cogner aux carreaux. J'essaie de la faire sortir de la fenêtre bloquée. Je force un peu, entrouvre la fenêtre, mais l'ouverture ne suffit pas. Mes efforts dérisoires envoient l'insecte dans une toile d'araignée.

Là dehors il pleut. La brève éclaircie de l'aube n'a pas duré. Chaque goutte d'eau inéluctablement suit sa course, jusqu'au moment de percuter le sol.

La flèche tirée vers nous — on espère d'assez loin — mêmement se rapproche.

Les marqueurs de la maladie ont encore augmenté, « mais pas explosé ». Sois donc un peu plus bienveillant avec qui ne veut pas voir cela — ou pas trop — et en tirer les conclusions que tu en tires. Accepte qu'on se détourne, qu'on se distrait de ce dont rien ne saurait nous distraire. Ne jette pas du sel sur les plaies. Sois porteur de paix, de baume même quand il le faut. Mais travaille, travaille-toi avec exigence.

Pauvre insecte !

 

27 juillet 2011

 

*

 

C'est la nuit. Tout est propre, rangé, nettoyé, autant que faire se pouvait. Tout est calme. Hier soir sitôt terminé ces deux semaines de retraite, ce fut la fête au village. Retrouvé Joël et Annick, Alain et Suzette, découvert David l'ami américain. C'était bon, émouvant. Demain Nathalie et les enfants seront là. Je mettrai les petits cadeaux dans des tissus multicolores que je leur présenterai ici, dans le temple bureau, en une petite cérémonie de retrouvailles. Auparavant j'aurai parfumé toute la maison. Il me tarde.

Mais pour l'heure — minuit — il fait grand calme. On entend à peine la rumeur des insectes et de la rivière : dernière nuit, première nuit.

 

31 juillet 2011

 

  

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.