Il reste peu de traces écrites de ce mois de juin 2011. Le souvenir presque effacé d’une brève averse de neige au premier jour du mois. L’image de deux corneilles qui ont l’air d’attendre sur fond de crêtes blanches et d'arbres défaits. Celles, aussi, de ce bref séjour en Suisse, à Martigny, pour un séminaire décisif autour des cinq mondes du mandala, dont on peut voir aujourd'hui encore (juin 2015) la marque bien visible dans le décorum bariolé de mon temple-bureau-salon de musique de sous le toit…


 

 

 

LES CINQ MONDES

 

 

Sur l'autoroute une buse a provoqué un accident dont elle a été la première victime : je revois le petit chiffon disloqué de son corps parmi les bris de verre. Maintenant le train file vers la Suisse (j'aime les trains). La tension des mains. L'inquiétude. Le souffle court de la dame assise en face de moi. Pour que disparaissent Nathalie et les petits il n’a vraiment fallu qu'un instant... Le départ comme toujours fragilise. 

Allons, allons : « on ne pleure pas parce qu'un train s'en va »… 

Pourquoi dans les trains y a-t-il toujours l'un de ces hommes sérieux, affairés, parlant sérieusement d'affaires futiles ?

 

(Ce jour-là je tente en vain de retirer des francs suisses et me retrouve sans argent. Je rencontrerai grâce à cet incident Sylvie B., venue à mon secours, qui me fera ensuite rencontrer Vahé Godel dont la conversation me remettra sur le chemin de l'écriture. À ce moment-là je suis déjà, sans le savoir, en train de m'éloigner des enseignements du Dharma (ou de m'en approcher vraiment) pour reprendre le chemin de l'écriture. Mais je doute. Je me dis que ce n'est pas le bon train. Pourquoi n'annonce-t-on pas Martigny ? On me l'a dit, l’heure correspond, et j’ai croisé tantôt Fabrice Midal et Alexis Lavis sur le quai, qui sont montés dans ce train-là. Il n'y a plus  qu’à se laisser porter...)

 

*

 

Nuit courte, petit matin blanc. Nuages et rideau de pluie. Montagnes sans tête, horizon bouché, confusion, incertitude. On se sent d'une maladresse de moineau en mue. Le cadre est superbe mais je m'y sens enfermé, et fébrile. Face au grand pin qui bouge et au ballet des geais, impossible de maintenir la moindre stabilité. La posture vire à l'imposture, et tout tangue. Lotus dans la tempête je m'accroche à ma racine. Et puis me voici coque de noix ballottée, fleur coupée. Après tout je suis venu pour ça...

Au souffle de la parole le brouillard étrangement se dissipe. Voici les clés d'une éclaircie : des mots tout jaunes, dorés, qui font rutiler le réel ! Sensation de plénitude et de richesse retrouvée, arrogance ou stabilité du roc. La montagne est là. Je pars m’y promener. Le vent. Les couleurs. Profitant d'un rayon de soleil un superbe lézard vert s'avance sur un rondin. Un écureuil s’enroule dans le panache de sa queue comme une sorte de pangolin angora. Richesse et beauté d'un monde coloré.

 

(Le contenu de ce séminaire servira un temps de fil conducteur à la présente rubrique, à travers les cinq textes suivants : le monde jaune, le monde bleu, le monde rouge, le monde vert, le monde blanc.)

 

10 et 11 juin 2011


 

 

 

À LA DÉRIVE

 

 

Crêtes très nettes — nuages très gris sur fond de neige, pelouses vert sombre. Le chant du merle dans l'air frais. Puis des jours d'averses et de brouillard… 

 

Seul dans la maison je regarde les nuages qui s'accrochent au flanc de la montagne, murailles fantomatiques. Silhouette tremblante du merisier. À la fenêtre du toit les plus hautes branches du poirier sont sans oiseaux. Le vent agite les drapeaux de prières et fait teinter les cloches. 

 

Bateau à la dérive : rien d'immobile, rien de stable ni de fixe. Je me laisse aller, ainsi dérivant.

 

23 juin 2011


 

 

  

PETITE ÉPIPHANIE DE JUIN

 

 

Pas un nuage

souffle très doux

papier froissé du rougequeue

tchip-tchip sonore du moineau

une scierie au loin

les sonnailles des vaches

le tic-tac pesant de l'horloge

tous ces bruits familiers qui

rehaussent le silence

 

le silence

 

entre la buse qui cercle

puis disparaît dans le ciel sans nuage

et cette pièce vide toute parée de couleurs

un lien ténu

comme le fil invisible

d'une araignée céleste !

 

La maison

vue depuis les crêtes :

un point minuscule.

 

Juché au faîte du poirier

le rougequeue n'ignore plus

que nous sommes voisins.

 

Papier froissé

sur le poirier

dans la corbeille.

 

Finalement

il y a peut-être rien d'autre à faire

que de lisser sa plume

en entonnant un air brouillon

papier froissé

 

écouter sans écouter

parler sans parler

écrire sans écrire

voir sans regarder

être là

intensément, désespérément là

un rien rayonnant

un petit rien du tout raisonnant

un petit rien du Grand Tout

raturant

se biffant

éclatant en sons en images

en couleurs en parfum et

se dissolvant dans le ciel

 

Froisse ! Plie et déplie

délire et déploie

entre dans la danse sans danseur

le spectacle sans spectateurs

au gré du vent allant et venant

allant et venant.

 

Écoute cette parole 

prononcée par personne et

souviens-toi de la neige

de l'enfant dans la neige.

 

*

 

L'enfant, dix ans, marchait dans la neige. Bruit de ses pas dans la neige, bruit des flocons tombant sur la neige. Soudain plus un son. Silence absolu, blancheur inouïe. Il s'arrête. Quelque chose en lui se creuse. Comme tout est net. Comme ce fut bref, et simple et précis. Lui vint alors le besoin de dire. En rentrant il écrit, fébrile comme aujourd'hui : « Un grand vide ».

À qui le dire ? Pourquoi le dire ? Il pressentait quelque chose de si beau, de si ténu, de si précieux, d'insaisissable et de si simple aussi.

 

*

 

Cherche

cherche sans chercher

comme un air entêtant dont on ne trouve plus le titre

et qui paraît si mystérieux

(sitôt collée l'étiquette du nom

le mystère en partie s'évanouit)

 

Cherche encore creuse

cette sensation d'abandon de blancheur

de neige et de silence

à la crête des montagnes

ou dans le creux des mots

cherche

 

Ces poèmes

les premiers entendus

la blancheur même —

ou juste son écho.

 

Tu écrivais alors

(en voici les traces retrouvées tantôt dans un tiroir)

« l'écho de la brume au fond de l'immeuble blanc »

des sensations d'espace

toute une cartographie

Nord-Sud-Est-Ouest

de visions et d'images.

 

Comment as-tu pensé

ayant un jour senti cela

que tu pourrais t’en détourner ?

 

Tout juste si tu as pu

faire semblant

— à peine et sans y croire.

 

Ton monde n'est pas solide

tout y tremble tout y respire

les illusions sont venues après

tant de tangage t'a fait peur

maudite soit ta peur

il n’y avait, il n’y a qu’à tanguer !

 

Aujourd'hui sans peur 

réapprends la langue de l'oiseau

renoue les liens

que rien ne dénoue 

le fil continu

du discontinu

tisse la trame d'un poème tranchant

d'un poème agissant généreux flamboyant

d'un poème vivant 

aux cinq éléments

aux six sens

aux dix directions 

lance l'invocation victorieuse

qui annonce ta disparition

c'est maintenant

encore et toujours

et le ciel d’été est soudain traversé

d'un amour multicolore

en gerbes de bonté les mille fleurs

d’une gratitude sans limite

 

le monde alors est parfait

parfait le bruit de la cloche

parfait le clip-clop du cheval qui passe sur la route

ou le bourdonnement de la guêpe qui cherche la sortie

 

harmonie

union

ouverture

 

qu’ici et maintenant grâce soit rendue 

à la perfection de ce monde

que rien ne saurait souiller.

 

 

27 juin 2011


 

 

 

 

LE TEMPS D’HABITER

 

 

Tournant peut-être décisif (encore que l'exaltation devrait rendre soupçonneux). Et si c'était maintenant le temps d'habiter ? La fin des préliminaires ?

J'ai paré des cinq couleurs le mur nord du bureau — celui auquel je fais face pendant la méditation ou l'écriture.

À gauche le monde jaune. Le voyage commence en automne, ainsi que le chantait mon pauvre grillon d'autrefois. C'est la saison des fruits et du don. Saison chatoyante, mais troublée à tout moment par la conscience de la finitude. Folle, joyeuse exubérance, que l'imminence de l'hiver protège de l'immobilité, de l'insouciance. J'ai choisi  pour ce monde un tableau de Cézanne, une nature morte aux fruits qui est aussi une vanité au crâne.

Sur le conduit de la cheminée, le monde bleu : vision claire, nette, précise et lucide qu'accompagne le retrait de l'homme. L'estampe d'Hiroshige, celle-là même qui illustrait la couverture de l'édition de poche de La figure du dehors de Kenneth White, semble d’une netteté inhumaine : le petit personnage qui traverse le pont n'en mène pas large face à la tempête de neige qui tourbillonne entre les pics ! L'hiver en même temps supporte toutes les autres saisons : à sa base, le tambour multicolore — vert, jaune et rouge — résonne.

Au centre de la pièce, le monde rouge, et l’autel presque traditionnel aux sept bols et aux trois bougies avec la grande statue dorée. Que tout ce que je mange et bois, que tous les parfums, toutes les musiques, tous les sons, toutes les lumières soient dédiées à la possibilité de l'éveil : plusieurs mois durant je me réveillerai chaque matin en formulant ce vœu grandiloquent, qui avait le mérite de donner une direction aux actions quotidiennes (après quoi un tel subterfuge et tout ce décorum, qui m’apparaissent rétrospectivement comme bien naïfs, ne me seront plus tellement nécessaires et, sans pour autant que je les abandonne ou les renie, laisseront place à d’autres manières peut-être plus intimes).

Au-dessus de l'autel le tangkha tibétain représente Tchenrézi, le bodhisattva de la compassion — car le monde rouge est bonté, compassion, amour, printemps resplendissant.

Sur la porte le monde vert de l'action juste : entrée, sortie. « Les nénuphars » de Monet, vert sur vert, m'évoquent l'éternel été de la Guyane, ces moments où l'action juste consistait essentiellement à ne rien faire d’autre que de regarder couler l’eau de la crique et laisser la vue se brouiller dans l'ouvert.

À droite c'est mon bureau, avec au mur le monde blanc où toute les saisons se rejoignent. Ouverture totale, contemplation sans limites tranchées. Un simple cadre blanc sur ce fond blanc, avec une calligraphie noire évoquant Kamo nô Chômei  : « le cours de la rivière qui va jamais ne tarit, et pourtant ce n'est jamais la même eau », dit en substance ce texte qu’Héraclite aurait aussi bien pu écrire. Ce qui importe c'est le tracé pur de ces caractères, qui sont comme une danse de pluie sur la glace ou la vitre (l'averse vient de reprendre).

Le bureau résume et reprend à son compte toutes les couleurs du voyage. Rouge la base, bleue la tranche, jaune le dessus, vert le set sur lequel est posé le carnet — et blanche, la page sur laquelle j'écris ces mots. Car c'est par l'écriture qu’est célébrée la beauté du monde, c’est en elle que le mouvement se perpétue. Elle est le cœur du mandala, le poumon des cinq mondes, la première pulsation.

Voilà. J'habite en ce monde complet et coloré, et la pluie chante sur le toit. Cette nuit je suis roi — oh, roi lucide, jette un œil sur la tête de mort du côté de Cézanne ! Je chuterai tantôt et déchanterai bien vite. Je sais. C'est pour cela que je suis roi. Le bureau, le fauteuil, le zabuton ou la page : mon trône. Partout où je vais, partout où je suis : mon trône. Et sur ce trône, parfois personne. La pluie. Le vent. Les couleurs. L’espace.

La pluie crépite maintenant en continue, savoureuse mélopée qu'accompagne le sitar du stylo. Raga nocturne en mon salon de musique. Les tablas, c'est mon cœur qui bat et la pluie sur la vitre. 

 

29 juin 2011

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.