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Après les grottes de Dordogne ce fut le « Fort de l’esprit » pour un long séminaire dont je suis ressorti différent.

Je savais qu’il n’y en aurait pas d’autre, qu’un cycle venait de se refermer.

J’écrivais, avec désormais la seule mais profonde ambition de pouvoir le faire avec souffle, et jusqu’à mon dernier souffle…

 


 

 

 

 

L'ORAGE (1)

 

 

L'orage a grondé toute la nuit, et ce matin encore la pluie continue marque la dernière période de l'été peut-être.

Bientôt on ne mangera plus sur la terrasse.

Le chat glisse entre les gouttes.

On reste accoudé aux fenêtres sans enfants, dans la maison sans rire, en compagnie de la pluie.

 

5 août 2012


 

 

 

 

FAUST

(Sokourov)

 

 

Le diable est un enfant curieux de tout, espiègle, pleurnichard, dégingandé, malhabile dans son corps de vieillard, dans son corps de terre boursouflé au sexe minuscule accroché dans le dos.

Le diable se désole d'être le dernier à croire encore en Dieu. Il est partout chez lui, usurier honoré qui se glisse dans toutes les distorsions du monde et ricane de l'homme qui croit tout maîtriser.

Le diable est complaisant, qui accorde à l'homme la grâce d'un plongeon dans l'amour et la mort, le miracle d'un visage solaire où se lit la possibilité de la libération.

Sans le diable, Faust ne passerait pas la montagne...

 

6 août 2012


 

 

 

 

UN RÊVE (1)

 

 

Jeté à la porte d'un rêve que je n'ai pas reconnu je cherche, par un matin brumeux, la sortie ou l'entrée...

Dans le rêve l'enfant-adulte arrivait en retard à l'école à cause d'un chaton à robe de jaguar dont la fascination l'avait retardé. Il allait devoir présenter son carnet à Mme la CPE, sa collègue (un comble). L'emploi du temps était incertain. Son fils aussi allait manquer l'école mais ses parents ne diraient rien, une simple remontrance tout au plus : après tout il était assez grand, puisqu'il conduisait une voiture...

 

 

7 août 2012 


 

 

 

JUSQU’AU DERNIER SOUFFLE (1)

 

 

D’avoir pu encore faire sonner 

le gong du passé

d’avoir pu te raconter

d’avoir pu être écoutée

pas des qui étaient vraiment là

(et c’est rare dans ton mouroir

où les visiteurs dirait-on ne viennent

qu’en pensant à autre chose)

elle pleure de joie et déclare : 

« Vous m’avez rendue heureuse ! » 

 

Alors cela reste possible

jusqu’au dernier souffle ?

 

 

24 août 2012


 

 

 

 

DANA

 

 

L’enfant se serre

contre son père retrouvé

tu m’as tellement manqué

tu sais, j’ai pleuré

même la montagne est petite

comparée à mon attente

tu m’as tellement manqué !

 

Au chaton siamois

offert pour célébrer

le début d’un nouveau cycle

on donne le nom de Dana 

le don

le don de l’amour

le don de la liberté

le don de l’inespéré

le don qui appelle à donner

à agrandir encore

l’espace de l’amour

pour faire crépiter à perte de vie

sur tous les vivants

une averse de bienfaits.

 

24 août 2012


 

 

 

 

L’ORAGE (2)

 

 

Une explosion la zébrure

de l’éclair

à cent mètres à peine

puis ce

bruissement de la bruine

dans la nuit apaisée.

 

L’hélicoptère d’une graine de tilleul

tournoie longuement

puis se pose sur ma page

terre blanche

qui absorbe pareillement

l’éclair la bruine la graine

sur laquelle se déploie

l’arbre horizontal d’un rêve.

 

25 août 2012

 


 

 

 

 

« APRÈS L’EXTASE, LA LESSIVE »

 

 

On a quitté le Fort et retrouvé le monde

pourtant les rêves 

restent prisonniers des murailles

et l’on cherche à conserver

derrière les paupières closes

cette proue 

cette étendue

cette figure de l’Esprit Nu

entrevues, rêvées peut-être

et aussitôt disparues.

 

« Après l’extase, la lessive ! » −

et l’on s’affaire dans le monde

l’enfant lui aussi, passée

la joie folle des retrouvailles

se heurte à la vitre des

frustrations ordinaires

pas plus que l’adulte il ne sait

comment se maintenir à la

hauteur des éclairs entrevus

nul ne sait et nul ne peut

mais ce souvenir de notre séparation

comme un poème nous ravive :

mon dieu nous sommes là ensemble

nous sommes de retour ensemble

et le monde est un miracle. 

 

25 août 2012


 

 

 

 

CHEMIN FORESTIER

 

 

Le chevreuil à bons forcés

traverse le champ de l’aube

et stoppe à l’orée

 

De cet horizon barré

de montagnes et de nuages

nul soleil n’émerge

 

Même sans tête

la montagne obscure

te toise

 

La sauvagerie de ce lieu

peuplé de loups et d’appels

comment l’oublier ?

 

Marche dans l’ombre

en compagnie de ton ombre

et de la vieille chienne.

 

Sapins noirs dans le ciel gris

en ce paysage de menaces

te voici pourtant chez toi

 

Nulle muraille de nul Fort

ne te protègera mieux

que ces falaises

 

Une lumière allumée

au village d’en face 

c’est déjà beaucoup de lumière

 

Quel soulagement :

l’affût de l’enfant

a tenu !

 

Tapi tu observes

le très lent travail que tisse

l’araignée entre deux herbes

 

Comment a pu s’immiscer

cette pensée orgueilleuse

dans un sous-bois si obscur ?

 

La reptation sous la barrière

te rappelle

à l’humilité des mousses

 

Le seul travail sur l’esprit

ne saurait suffire

à vaincre la confusion

 

L’amitié hautaine

des forêts et des montagnes

reste nécessaire

 

Petites pommes vert tendre

à l’orée du bois

le don de l’automne

 

Rumeur du ruisseau

le cri lointain d’un coq

te rappelle à ton village

 

Le chant de la tourterelle

à toi aussi, il serre le cœur

souvenirs d’ailleurs

 

Cinq vaches couchées

et deux autres redressées

font un haïku

 

La goutte en glissant

a transformé le poème

en fleur noire

 

À perte de champ

la chienne, museau au sol

flaire son territoire

 

Vaste est la vallée

et vaste le cœur

dans la solitude

 

Que la lumière ici

arrive par l’ouest

n’a rien d’inquiétant

 

Noyer dans la brume

toi aussi tu aimes l’aube

salue avec moi le soleil !

 

26 août 2012 


 

 

 

 

JUSQU’AU DERNIER SOUFFLE (2)

 

 

« À soixante ans passés, que veux-tu

que je puisse attendre de la vie ? »

dit l’homme fatigué

pris dans les rets 

d’une histoire familiale

jamais questionnée.

 

De l’inouï de l’aube

si facile à voir pourtant

dans le regard des enfants

de la grâce et de l’amour

si facile à voir pourtant

dans la patience de la femme

l’homme est séparé.

 

Ce n’est que par le don

que l’homme peut éviter

de s’étioler

il faut il est temps encore

d’ouvrir les herses de ton cœur 

fermées par 

la rouille des habitudes

et le poids de ton passé

jamais questionné.

 

Fais ce que tu as à faire

donne de la douceur

quand c’est de douceur dont ta femme a besoin

jette un ballon

à l’enfant qui te réclame un ballon

rouvre ton cœur et regarde

la vie peut être un miracle 

jusqu’au dernier souffle.

 

26 août 2012 


 

 

 

LA TRISTESSE

 

 

Dans le miroir de l’enfant qui joue 

et fait jouer le chaton

regarde non pas l’insouciance mais aussi

la très fine et très tendre tristesse

de ce jeu 

d’apparition-disparition

de ces oscillations d’ombres et de lumière

dans la chambre.

 

Entre deux morceaux de musique

le rire 

est un sanglot rentré

le babillage 

un silence nié.

 

L’enfant rêve

de camions volants aux roues ailées

de cabanes et de châteaux forts

faits de coussins.

 

Dans le miroir de ses rêves regarde

ce voile de tristesse.

 

26 août 2012


 

 

 

 

PRÉMICES DE L’AUTOMNE

 

 

Le châtaignier aux bogues vertes

prépare l’automne

le long des crêtes l’été s’accroche

en traînées blanches dans le ciel bleu

l’été doucement s’effiloche

on remarque alors 

que le cri de la sittelle s’affole −

c’est qu’on est aux aguets bien sûr c’est en nous

que l’été s’accroche

et que s’immisce l’automne.

 

On laisse la fraîcheur de l’aube

mordre

on marche à travers la rosée

on s’affaisse imperceptiblement

comme le roseau trempe dans l’eau froide

on entre en automne.

 

27 août 2012


 

 

 

 

UN RÊVE (2)

 

 

Dans le rêve j’étais un tout jeune homme. Je me réjouissais de cette chambre blanche très propre, presque sans cafards, au tout dernier étage d’un grand immeuble d’une ville brésilienne. Je regardais par la fenêtre la vie colorée, et la vie aussi me regardait, comme les reflets de deux immeubles à l’infini se regardent. 

 

27 août 2012


 

 

 

 

QUELQUES TRACES INCANDESCENTES

 

 

La pluie lourde s’abat

dans la lumière blanche

neige d’été aussitôt bue

qui laisse sur les gouttières en zinc

une trace incandescente.

 

28 août 2012


 

 

 

 

INJONCTION

 

 

 

Guette l’été

guette l’automne

guette le temps

c’est chaque fois ton tour de garde

le nouveau quart

d’un poème inachevé

toujours menacé

d’épuisement

et qu’on réveille 

par la claque d’une injonction :

guette 

guette l’été 

guette l’automne

guette le temps

 

27 août 2012


 

 

 

 

L’ORAGE (3)

 

 

L’orage est sur nous

une nuée grise

a pris la montagne

sur laquelle s’acharne

la colère des éclairs

la terre tremble

la vallée n’est plus

qu’une caisse de résonance

où roule de l’orage

la guerre sans but

et sans adversaire

cette violence sans raison

qui arrache par poignées

les feuillages de l’été

et fait peur aux bêtes.

 

L’orage est sur nous

une nuée grise

a pris la maison.

 

28 août 2012


 

 

 

 

DERRIÈRE LES LIGNES (quelqu’un)

 

 

L’écureuil poursuit son ombre et

derrière elle disparaît —

marron clair sur marron sombre 

le grimpereau aussi 

est maître en disparition.

 

Rien que des lueurs de mousses 

au fond de ce gouffre orné 

de silhouettes d’arbres :

le Grand Creux.

 

Un coq décoche la flèche

du premier cri matinal

et l’on file à travers champs —

la joie de passer ainsi  

n’est pas refusée à l’homme.

 

Aller au hasard 

sans insouciance mais pas 

sans intensité 

au gré des accidents de terrain 

 

Franchir le champ de sa vie  

arpenter son territoire

habiter vaille que vaille 

le Terrier de la maison

la Grotte de l’art 

et le Fort de sa faiblesse 

 

Se battre de jour en jour 

pour la seule cause perdue 

des saisons 

apposer sa main aux troncs 

en geste de soumission

 

Repeupler d’un chant ses ruines 

marcher dans les pas des morts 

suivre son fantôme

parfois débusquer 

un renard, une illusion 

 

Déchiffrer les traces 

l’écriture analphabète

des brindilles 

 

Relever les stèles 

rouvrir chaque fois l’espace 

de la solitude 

 

Entendre le temps qui cogne 

cogner contre

cogner avec 

cogner comme lui

se cogner

trébucher se relever 

aller d’un maintenant l’autre 

une main tendu vers l’aube 

l’autre vers le soir 

et poursuivre en funambule

le long de sa ligne 

 

ça commence ça s’achève 

ça commence ça s’achève 

ça commence ça s’achève 

c’est la fin de la balade 

les pruniers plient sous les fruits 

c’est le début c’est la fin 

tout offert 

tout ouvert 

dans la maison tout là-haut 

les enfants dorment encore 

et le vieux chat mort 

rêve sous la pierre 

 

ça s’achève ça commence 

ça s’achève la tristesse 

est un jardin qui attend 

les rires d’enfants 

 

ça s’achève ça commence 

et l’on suit le mouvement 

bientôt les enfants s’éveilleront 

ils riront ils pleureront

ils grandiront partiront 

ils reviendront repartiront

ils disparaîtront 

 

ça commence ça s’achève 

ça s’interrompt. 

 

Demain ma grand-mère est morte 

hier je ne sais pas. 

 

Ça s’arrête. Derrière les lignes 

il y avait quelqu’un 

derrière les lignes il y a quelqu’un 

pour quelques lignes encor quelqu’un 

un visage un village

des chemins pour les 

passants trop tôt repris par l’Espace 

histoires happées par l’Histoire 

 

derrière les lignes il y avait 

tout un peuple d’hommes 

un paysage peuplé

de figures pas si absentes 

 

derrière les lignes il y a eu quelqu’un 

devant ces lignes tu es là

 

toi que je salue ici 

d’un dernier signe de la main 

en dernière ligne.

  

29 août 2012

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.