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Vigienovembre2012

 

 

Et tu te laissais aller alors 

à cette nuit de novembre

qui était un poème aux crêtes argentées

cernée d’ailerons noirs...

 

 


 

 

 

LA PLUIE SANS LASSITUDE

 

 

Très tard la pluie sur le toit 

sans lassitude 

roule et crépite 

reliant le ciel à la terre 

rendant visible rendant sonore 

le grand cycle de l'eau 

le mouvement de la vie 

à perte de nuit la pluie lance 

son chant anonyme 

pendant que sous le toit un homme 

pas assez anonyme 

se ratatine 

les doigts poisseux l'esprit étroit 

avec à peine retenue derrière les paupières 

sa propre averse de larmes 

ses refus 

ses angles durs

tout cela que superbement

ignore la pluie.

 

Nuit du 5 novembre 2012

 


 

 

 

FERME LES PAUPIÈRES

 

 

Ferme les paupières 

sur ta fatigue, cette brûlure 

bienfaisante 

cette usure 

(quelques jours de travaux 

ont suffit à t'abattre 

c'est dire à quel point peu profondes 

sont tes racines d'arbrisseau) 

ferme tes paupières 

rouvre la page 

te voici aussitôt 

comme barque à la mer 

filant au gré de l'averse nocturne 

sans pagaie ni gouvernail

ni volonté 

et ces quelques jours de travaux 

(ce temps perdu à peindre en blanc des portes noires) 

ont aussi bien rabattu ta superbe 

ton assurance 

ton allant même 

si bien que tu peux sans artifice maintenant 

te laisser aller 

à cette nuit de novembre 

qui est un poème aux crêtes argentées 

cernée d’ailerons noirs. 

 

 

5 novembre 2012

 


 

 

 

PRIS À LA NUIT

 

 

Ces voix chères, ces voix aimées tout à l'heure entendues de si loin, comme noyées par la nuit, comme déjà perdues ;

ces rêves de fêtes et de nouveaux départs (et l'on reparle de Venise, du Grand hôtel des Bains désormais détruit, de Florence ou de la Camargue) ;

cet allant, cette générosité souple et simple avec laquelle mon père tout entier à sa tâche vogue d'écueils en écueils et chevauche les anicroches ;

cette limpidité sonore de la voix de ma mère qui parle du cancer et endure les maux des traitements sans défaillir ni jouer les bravaches ;

les facéties de la chatte Dana dont le poil blanc crème évoque l'écume, et qui se blottit dans les bras en ronronnant ;

les mots des enfants enfin, ces phrases comme : « les voitures sont dans le banc coffre », « quand j'étais petit on se baignait ensemble et on jouait avec une balle, papa » (mais tu es encore petit, tu sais) ;

N. lisant malgré l'heure tardive À l'ombre des jeunes filles… ;

tout cela ainsi pris dans la pluie, pris à la nuit, serré ici…

 

5 novembre 2012

 


 

 

 

RÊVÉ PENDANT L’AVERSE

 

 

Une promenade en barque, un grand lac très tranquille en apparence, mais traversé par de forts courants souterrains. De hautes montagnes en bordent les rives. Il est question de demi-tour. Puis me voici seul dans la maison de ma grand-mère (peut-être est-ce une autre maison, une maison inconnue semblable à toutes celles qu’on habite dans les rêves). J’ai décidé de disparaître. Il n’y a pas de raison particulière à cela, mais il faut quitter la maison. J’emporte avec moi comme un voleur plusieurs rames de papier A4 que je glisse précieusement dans un sac... Je reste sur le pas de la porte, je fais semblant d’hésiter mais j’ai déjà compris que je ne peux pas partir, que je ne partirai pas. Nathalie, les enfants, mes parents seront bientôt là, je n’ai pas de raison de partir et je reste sur le pas de la porte. Juste avant leur retour, je camoufle au plus vite toute trace de ce projet. 

 

Il y a beaucoup de monde dans la maison. Arrive Philippe Jaccottet, tout à fait semblable à son image. Chacun se presse autour de lui, et je n’ose évidemment lui parler. Il est enfermé dans la cuisine où se déroule une sorte de cocktail, je reste dans le couloir désert et m’assois sur les marches d’escalier. Philippe Jaccottet sort de la cuisine et, très étrangement, de manière pour moi inespérée, s’assoit (parce qu’il est, dit-il, assez fatigué du voyage) à mes côtés. Il me tapote amicalement l’épaule et m’interpelle : « Alors, comment allez-vous, Manuel de Oliveira ? » Je n’ose pas lui préciser que je ne suis pas Manuel de Oliveira, d’autant moins qu’il embraye aussitôt sur des souvenirs communs où il est question de Lisbonne, d’un peintre que je ne connais pas et que je fais mine de connaître, de différentes références qui devraient nous être communes si j’étais le cinéaste centenaire. Je ne remarque pas qu’il est peu vraisemblable qu’il m’ait pris pour Manuel de Oliveira, alors que je suis dans le rêve plus jeune encore que je ne le suis en réalité. 

 

Nous engageons la conversation dans le salon. Je suis ému de parler ainsi à Jaccottet. Je le lui dis.  Et je précise enfin que mon nom n’est pas Manuel de Oliveira mais Lionel Seppoloni (il s’agit donc bien d’un rêve autobiographique !). Je lui dis que j’ai eu le premier contact avec ses textes quand j’étais tout gamin grâce à l’adaptation de son poème « Les nouvelles du soir » par Jacques Bertin. Je me raconte. Je dis l’écriture, l’amour que j’éprouve pour ses livres et tout particulièrement pour Leçons, ainsi que les grandes lignes de mon parcours. Écoute amicale. Je raconte ma rencontre avec la poésie vers l’âge de douze ans. Il s’exclame : « C’est magnifique, surtout le mensonge en arrière-plan ! » Je rougis, je le regarde interloqué, comme percé à nu, pris en flagrant délit d’exagération ou de déformation de la réalité. « Vous ne m’avez pas compris ? Le mensonge en arrière-plan, je voulais dire cette nature, la montagne, Chambéry, le lieu où vous viviez, cela fait un très beau mensonge d’arrière-plan. »

 

Je me réveille à ce moment. Six heures, une pluie violente balaye les fenêtres du toit. Il est l’heure de se lever, de partir.  

 

6 novembre 2012

 


 

 

 

DERNIÈRE NUIT

 

 

On avance, on y est, on est arrivé à cette dernière nuit de vacance, cette nouvelle dernière nuit pluvieuse vers laquelle chaque instant de cette journée très sombre où l’on n’a jamais vu le soleil, sombrement nous menait.

On est arrivé à ce dernier tunnel de longue panique.

« Je voudrais mourir en paix mais je suis trop agitée et je sais que ce ne sera pas possible. Au moins je voudrais que la mort vienne vite, mais elle ne vient pas, et le docteur non plus ne vient pas. J’attends, je n’en peux plus », et le reste n’est que gémissements intranscriptibles d’une voix devenue presque inhumaine.

On avance, on y est, on est arrivé à cette nuit ailleurs invivable, ici si confortable. Les enfants dorment, Nathalie travaille, la pluie crépite, il fait très doux et la lumière aussi est douce qui fait reluire l’encre.

On lit des livres sur les origines de l’homme et de l’art, on  replonge dans des grottes de souvenirs anciens (parfois, le vertige du mystère primordial…), on se donne à bon compte l’illusion de préparer cette fin vers laquelle, quoi qu’il en soit (et de cela on n’en finit pas de ne pas revenir) on avance.

 

10 novembre 2012 

 


 

 

 

À LA POINTE NUE DE L’AUTOMNE

 

 

Lorsque les dernières lueurs de la forêt se seront éteintes, laissant l'amphithéâtre de ce fond de vallée à l'obscurité hivernale, lorsqu’au flanc de la montagne on ne verra plus que le gris rosé des arbres dénudés dans l'entre-deux de l'attente d'une nouvelle clarté de neige, quelque chose en nous et en ce fond de vallée s’effondrera…

 

Après une montée paisible dans la lumière déclinante de novembre (les ombre de plus en plus démesurées, les silhouettes déformées à mesure que l’heure passe), on redescend par le versant nord en longeant la rivière.

Air froid saturé d'humidité. Derniers rayons de soleil qu’on prend de face et qui embrasent les feuilles pourries, glissantes, trempées du sentier, le petit pont ennuagé de vapeur et ce sous-bois sombre qui est le royaume des craquements et des mousses. Le givre sur les mousses ou, en contrebas, sur les bords du marais, donne à l’enfant l'illusion de la neige.

Dans l'air de plus en plus froid résonne l'écho des travaux du toit que Thierry, quelque part en face sur le versant encore momentanément ensoleillé est occupé à couvrir avec l'aide d'un ami du métier ; Thierry qui, pas plus que nous, ne sait qu’il va mourir, que dans un tout petit peu moins d’un an il sera mort, Thierry travaille ainsi consciencieusement à son toit.

 

16 novembre 2012

 


 

 

 

LE FILET ROUGE

 

 

Un filet rouge glisse en silence – tout juste un grésillement – comme neige sur neige. Ce n’est ni le sang, ni la neige qui coulent, mais le sable rouge du sablier.

 

L’hiver maintenant cerne la pièce : un jaune d’œuf pris dans le blanc, avec ce peu de rouge qui glisse et rend le temps visible. L’hiver nous cerne, avec ses montagnes, ses nuages, son ce ciel de neige qui nous imposent le silence.

 

La rivière d’un bleu très sombre ne coule plus. Le passant qui la franchit n’a pas le pied bien assuré. Pris dans l’averse de neige il n’ose pas lever les yeux vers les montagnes, les nuages et le ciel de neige qui font de lui une si frêle silhouette – ce peu de chair et de chaleur en lequel un filet rouge coule en silence.

 

30 novembre 2012

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.