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Les martinets dansaient dans ce beau ciel bleu orné de nuages éclatants... 


 

 

 

 EN SECRET

 

 

En secret ainsi

caché dans un

sombre et froid manteau de pluie

retiré

en retrait

au fond de la vallée à l'orée

d'un bois assez obscur

pareil au cerf qui

regarde la pluie tomber

et ne brame pas

pareil aux passereaux

qui se serrent au nid

pareil à tout ce qui

grandit dans le repli

pareil à la fumée qui

monte et se mêle au brouillard 

et pareil à tout ce qui

parvient au vaste

par dissolution

par disparition

en toute discrétion

en secret ainsi enveloppé

dans le manteau de la pluie

j'accumule

je me dénude

je me travaille

je me triture

je me resserre

je m'agrandis

obscurément, obscur

mouvement mais

mille fougères en lisière

ont fait de même

qui luisent maintenant sous l'averse

sans doute on aurait préféré

quelque chose de plus éclatant

le grand partage dans la lumière

d'un monde fraternel

on s'est senti un temps verger

à tout vouloir donner

à tous pouvoir nourrir et

riche —

le soleil n'est pas venu

personne n'aura croqué les fruits

on reste fougère

limace

oiseau furtif —

un cerf, même rendu muet par l'averse,

c'est déjà trop —

grillon automnal à la limite de son aire

arbrisseau animal

à une seule plume

anonyme

pas moins riche et pas moins invisible

un bouquet de mousse

retiré

en retrait

en secret.

 

1er juin 2013


 

 

 

SOLILOQUANT

 

 

Matin froid et humide encore. Une chape de nuages est accrochée depuis deux jours à la montagne et prolonge d'autant ce printemps absent. Peu de lumière. Les plantes, les bêtes et les hommes le sentent, qui spontanément se replient, s'affaissent, ralentissent leur pas ou leur croissance. 

Plus que jamais je me sens fougère. L'hypothèse jusque-là jamais vraiment sérieusement envisagée d'un accès définitivement refusé à la lumière, à la lisière, au plein épanouissement de l'arbre ayant bénéficié d'un chablis, cette hypothèse, il me faut maintenant bel et bien l'affronter. Vivre dans le retrait, il faut bien dire dans le confort de cette vallée retirée loin de la ville, avait un prix. Ce n'est certes pas ce qu'il y avait de mieux à faire pour obtenir au moins la publication de mes livres. Me voici maintenu dans les limbes de la non-littérature, moi qui prétendais à un au-delà de la littérature, dans la position humiliante du quémandeur qui attend une réponse, un geste d'encouragement, un signe, n'importe quoi. De fait, je soliloque. Moi qui me gaussais de ce vieux fou d'Augiéras, je pourrais finir par lui ressembler. Et s'il n'y avait les attaches familiales, je partirais peut-être à la dérive et finirais dans une grotte (mais ce serait un peu trop héroïque) ou à l'hospice. 

Quémandeur, donc, et pire que mendiant. Pourtant j'espère encore. Comme le jardinier espère le soleil. J'espère le coup de hache qui ouvrirait une trouée salutaire. J'espère l’orage qui abattrait le grand sapin. J'espère, pourquoi pas, l'armée des insectes xylophages qui rongent imperceptiblement les racines. Je ne cherche pas une place au soleil. Juste ma place. Une place pour grandir, accueillir et nourrir les oiseaux, les compagnons que je me sens en droit et en devoir de nourrir et d'accueillir. Quelque chose m'a été donné, à travers l'écriture, à travers l'éloignement, derrière les lignes. Ne pas pouvoir rendre cela ni donner à mon tour — il y a de quoi devenir malade. Dérisoire cependant cette maladie-là comparée au grand mal qui ronge le monde. Le découragement guette. Je ne pense pas que ce soit seulement à cause des nuages. Dans le pré le cheval s’est couché, comme mort ; on en ferait bien autant, on se coucherait bien contre lui, comme un soldat après la défaite. Est-ce que les renforts vont venir ? Je guette. Pour l'instant je suis le seul survivant d'une unité défaite, égaré dans le brouillard et, comme dans tout film de guerre, il est assez probable que je me trouve au milieu des lignes ennemies. Comparaison néanmoins bien excessive car le monde qui m’entoure et la vie que je mène ne ressemblent pas à un champ de bataille. Tout est beaucoup plus caché. Pas de blessure ouverte ni de membres arrachés, pas d'explosion ni de hurlements ni de ventre gonflé par la faim. Juste un cancer invisible qui ronge, la croix des indifférences, le creusement de l'incertitude. Une fois encore je redescends la longue ligne de la grande page. Une fois de plus soliloquant.

4 juin 2013


 

 

 

DES ADIEUX

 

 

Ce week-end, Léo a plongé dans la lecture. Le soir venu il me refuse cette joie que j'avais de lui lire des histoires. Il veut lire lui-même, insatiable de son livre et fier, heureux ! On ne peut que s'en réjouir, comme on se réjouit quand même de ce grand soleil et de ces grands nuages blancs à l'horizon illuminé, du brun brillant du cheval qui broute dans le pré ou de ces senteurs d'alpages qui font entrer dans l'été : bientôt on partira marcher sur les crêtes tous ensemble. Je reste néanmoins décontenancé. 

J'emmène Clément chez le docteur. Dans la salle d'attente, comme il est assez fatigué, il se blottit contre moi et je lui chante cette petite chanson créole que je chantais autrefois à son frère en Guyane. Aussitôt reviennent les sensations d'alors. Ces très longues heures. La chaleur. L'infinie douceur de la pièce où dansaient les ombres du manguier. L'éternité, vraiment. C’est un choc. J'ai la révélation brutale de la perte, exactement comme si je venais d'apprendre la mort de mon bébé. Je me mets à pleurer. Mon bébé est mort. Naturellement il serait indécent de comparer cette douleur à la vraie grande, immense, inconsolable douleur que serait la mort d'un enfant. Je sais que Léo n'est pas mort mais qu'il a grandi. Toujours est-il que le bébé qu’il était, n'est plus. Je continue à bercer Clément en lui chantant la chanson de son frère disparu. 

Il y a bien plus tragique, naturellement, que de voir son enfant grandir et quitter la maison. L'enfant handicapé qui ne quittera pas la maison, l'enfant condamné à rester un enfant: que deviendra-t-il à la disparition de ses parents ? Qui l'apaisera quand il pleurera ? Qui pour le tenir dans ses bras ? Pauvres fous internés eux aussi sans personne qui puisse les apaiser, si ce n'est la chimie, la piqûre. Pauvre vieillard seul dans son lit de mort, dont même les proches (s'il en reste) sont désormais lointains, qui font cercle autour de lui, au bord de lui. Peut-être à ce moment la main fraîche d'une mère sur le front pourrait apaiser ; mais la mère est morte. De l'enfant, il ne reste plus que les terreurs. 

Et j'avance ainsi à travers les terreurs de ce printemps redevenu lumineux, cerné par la douleur. Démuni d'avance, défait — et, néanmoins ne luttant plus guère contre cela. « Le malheur mon grand laboureur », etc. Les martinets dansent dans ce beau ciel bleu orné de nuages pommelés. La croix de fer de nouveau se dore. Je traverse des bois d'où monte une forte odeur d'ail des ours, spontanément rapprochée de ces balades printanières que nous faisions autrefois en famille. Salut le vol fou des martinets qui crient entre les maisons, les hirondelles qui regagnent leur nid. Salut le champ aux hautes herbes. Salut les corneilles. Et salut ce printemps tard venu, bien trop tôt refermé.

 

 5 juin 2013


 

 

 

PREMIER ORAGE

 

 

Premier orage d'été

on se presse à la fenêtre

on regarde

on écoute

les enfants crient à chaque éclair

la chienne gémit

la grêle s'abat à perte de vallée

ciel percé

calligraphie des éclairs dans le ciel opaque

la terre tremble

le tilleul se balance on est

pris dans la tempête

embarqué volontiers dans ce

premier orage de l'été.

La terre anthropisée

malade sans doute mais

indifférente aux outrages

accueille éperdument

ces éclairs cette grêle

spectacle inhumain 

une voiture cependant

remonte la route transformée en torrent

chez les chamois plus haut c'est l'affolement

les crêtes sont en feu

les éclairs

les éclairs

les éclairs

 

 

5 juin 2013


 

 

 

FESTIVAL D’ÉTÉ

 

 

Le premier orage d'été est passé, laissant un immense ciel tout à fait dégagé. On décide que c’est aujourd’hui que commence l’été : les feuillages sont maintenant tout à fait épanouis, les températures plus douces, et ce sont des souvenirs de vacances qui remontent en surface... Sur le dôme marron sombre de la montagne, les dernières plaques de neige diminuent de jour en jour. Que va-t-on faire de cet été ? Que va-t-on faire de cet espace et de ce temps offerts ? Que va-t-on faire de la route, de ces lumières, de ces taches d'ombre, de ce bon matin calme ? — On tâchera de vivre ces jours en explorateur du dedans, du dehors. On tentera  de nouveaux tracés, en de nouvelles directions de mémoire. On rouvrira des pistes plus ou moins obstruées. En guise de festin ou de festival d’été, on arpentera à nouveau les sentiers de Madère.

Madère. Sauf incident toujours possible, on retournera cet été à Madère. L'île est liée à l’un des moments les plus heureux. Pendant les deux semaines que nous avions passées là-bas, il me semble n’avoir presque connu qu’un bonheur intense. La maladie n'était pas encore là. Je découvrais véritablement dans toute sa fraîcheur la pratique assise, comme on découvre un instrument de musique. Léo, en âge de goûter la beauté de l'île mais trop petit pour marcher bien longtemps, se faisait porter par chacun d'entre nous, petit oiseau babillant dans nos dos. Je revois avec attendrissement les chemins fleuris le long des lévadas, les hautes crêtes au-dessus de la mer, ce paysage tropical et tempéré à la fois. Madère fut, le temps du séjour, la synthèse, si j'ose dire, de tous les lieux vécus et rêvés. Un très beau rêve éveillé. Il s'agira cet été de revenir sur ce rêve et de le questionner. Non pas de le déchirer ni de tenter de le revivre tel quel, mais d'en poursuivre l'exploration. Par les livres, par la poésie, par la plante des pieds. Jeter encore une brassée d'herbes, de fleurs et de feuilles dans le brasier des souvenirs. Et que Clément se joigne à nous, que lui aussi soit associé à ce lieu, comme lieu de refuge et de possible bonheur pour maintenant et pour plus tard, quand on en manquera.

On continuera d'autre part l'exploration des grands axes. Que faire de l'art des grottes ? Quelles leçons en tirer ? Là encore le livre comme une île rassemblera les lectures, les souvenirs, les expériences éparpillées tout au long de ces derniers mois. — C'est ainsi que pendant que tout s'effondre, on s'affaire à construire on ne sait trop quoi et on ne sait trop pourquoi. Peut-être parce qu'on a des enfants et qu'on s'en veut de leur laisser un monde à ce point paniquant. Peut-être parce que soi-même on conserve cet instinct de vie qui interdit de baisser les bras. (Le jeune maître-nageur qui, l'an passé, jetait de l'eau sur les maîtresses chargées d'accompagner les sorties à la piscine, ce jeune homme toujours de bonne humeur et assez taquin, s'est pendu. C'est ce que Nathalie m'a appris ce matin.) Il y a là une sorte de devoir moral. On ne peut pas sciemment suivre un mouvement de destruction. De perte, d'abandon oui (et encore renâcle-t-on souvent). Mais pas ce mouvement de destruction, ou d'autodestruction. Naturellement le chemin qui passe entre la complaisance morbide et la joie forcée, entre le mensonge d'un monde vécu comme harmonieux et l'autre mensonge d'un monde appréhendé comme déjà détruit, ce chemin-là est étroit. Le suivre demande beaucoup de vigilance et d'honnêteté. Ne pas tricher avec son expérience. Traquer obstinément ses propres faux-semblants. Il y a là a priori de quoi occuper toute une vie — et peut-être au fond ne s'agit-il que de cela.

 

 6 juin 2013 


 

 

 

JOURNÉE ROUGE

 

 

Chaleur. Brûlure. Pas d'air. On ouvre la maison, et c'est comme si l'on était encore plus enfermé. Dans sa chambre l'enfant souffre (une angine rouge a dit la doctoresse). Au soir tombé son frère ne trouve pas non plus le sommeil. Une brise fine descend des crêtes, mais toute la maison brûle encore dans la chaleur de l'été, que la nuit peu à peu apaise. On entend mille grillons, le concert des clarines et la clameur des merles. Demain encore on n’ira pas à l'école à cause de l'angine. 

Voici venu le temps de la grande vacance. Liberté, libre été, mais sous surveillance, provisoire et conditionnelle, conditionnée à certains gestes d’une incertaine vigilance, au guet, aux feuilles noircies, aux feuilles froissées qu’on offre au frère rougequeue qui, comme chaque été, a bien le dernier mot — papier froissé.

 

lundi 17 juin 2013 


 

 

 

D’UN SOUFFLE MALHABILE

 

 

Un vent chaud souffle sur la vallée. Après plusieurs jours de fournaise et d'immobilité, le vent s’est levé. On n’a pas fait les foins et les hautes herbes dansent. Les voitures descendent la route jonchée de débris de feuilles et de branches. Avant-dernier jour de classe. Étrange sensation d'été et d'abandon. 

Hier Léo a beaucoup pleuré parce qu'il a appris que sa maîtresse s'en allait. Seule l'idée du cadeau qu’il allait pouvoir lui faire lui a apporté un certain réconfort. 

Les martinets jetés dans le ciel venteux comme des faucilles tranchent dans le bleu. Au-dessus des hauts pics encore enneigés, une bande de bleu, puis rien qu'un halo d'un blanc éclatant. Tout attend l'orage du départ, le gros orage d'été. Sept années durant j'ai vécu dans cette attente de l'orage qui ne venait jamais. Il aura fallu encore attendre cinq autres années — soit douze en tout — avant qu'il éclate. L'éclair pour autant ne me dure guère, et je piétine dans cette attente, cet entre-deux, cette banalité trop terne de l'esprit assoupi. Même avec le vent qui plie les hautes herbes (mais cela n'est vrai que dans ma vallée, car en bas il ne vente plus guère), tout cela manque d'intensité vécue. Comme une poignée de sel jetée sur une plaie un peu trop facilement cicatrisée, ou comme un souffle malhabile sur la dernière braise d’un feu qu’on voudrait ranimer, la pensée de l'éphémère est censée redonner du sens à tout ça. Ces roses plantées le long de la route : bientôt fanées. Ces meules sèches dans le champ : bientôt trempées. Ces visages que je vais revoir ce matin : bientôt disparus. Est-ce que les couleurs du présent en ont été ravisées ? — Pas plus que par ces paroles assez vaines. On a quand même tenté.  

 

18 juin 2013


 

 

 

AU RETOUR DE L’ÉTÉ

 

 

Une pluie lente tombe en plein soleil couchant sur le vert ravivé du jardin, de la forêt. Un merle est juché au sommet du grand sapin, et chante ; on distingue assez bien son bec orangé qui brille au soleil. Crépitement et clarines. Cris d'enfants au loin, venant de la forêt. Et c'est ainsi qu'on se trouve ramené à la première page du livre de l'été, déboussolé par la peur de tourner en rond, de redire, de radoter. (Si l'on y songe cependant, l'été qui s'annonce n'a guère de chances de ressembler au précédent, qui fut celui de la découverte de l'art des grottes et des adieux au bouddhisme…)

 

21 juin 2013 


 

 

 

SEUL !

 

 

Le public des parents et des enfants est rassemblé dans la petite cour de l'école. Soleil voilé, temps blanc, ni bien chaud ni vraiment froid. Les moineaux pépient follement. Les enfants chantent, seuls ou en groupe, la chanson qu'ils ont choisie. Léo est le dernier, et s'avance pour chanter « Seul » (du dernier Higelin). Il est très concentré, ne regarde pas les gens. Il est seul. Sa petite voix s'élève dans la cour et se mêle aux cris agressifs des moineaux. « C'est le retour des beaux jours, la saison des amours champêtres. L'alouette et l'hirondelle, le merle et le moineau chantent à tue-tête… » C'est un numéro d'équilibriste auquel il se livre, et je me rends compte maintenant à quel point la chanson est difficile. « Seul, je prends la route, chassant tous les doutes qui s'attaquent à ma voix… » Je regarde mon petit funambule, j'ai peur pour lui, mais les mots de la chanson conviennent si bien…

Soudain, parvenu presque à la fin, il se trompe et reprend les paroles du début. Il s'arrête avec un petit geste d'épaule et un sourire navré, touchant. Applaudissements. Le chœur des enfants reprend. Cela s'est fait très simplement. Puis Léo, accompagné de Clément et River, montre fièrement sa classe, tous les travaux de tous les élèves exposés dans l'école. Les enfants s'égaillent pour la kermesse. C'est la fin de cette année de CP-CE1, et sa maîtresse s'en va. La fête fait passer l'amertume de la fin : elle n’a jamais eu d’autre but.

 

28 juin 2013 


 

 

 

LE DÉBUT ET LA FIN

 

 

Le brouillard encore, la pluie froide. Il a fallu remettre le chauffage. Les enfants sont en bas, Nathalie s'est assoupie, aussitôt rejointe et imitée par la chatte Dana. Atmosphère d'abandon automnal. Les premiers froids — et l'on se serre, pris dans une sorte de torpeur. La maison flotte comme à chaque fois. On a des envies de livres, d'histoires, de fuite, et l'on se laisse filer. Il n'y a pas eu de printemps, c'est comme si l’été était fini avant d'avoir commencé, et déjà les jours raccourcissent. Le début et la fin se confondent. L'ombre est dans la lumière — et la lumière dans l'ombre ?

Puis Léo et Clément parcourent bruyamment le jardin en faisant mine de couper les hautes herbes qui envahissent les bordures. Tintinnabulement des clarines et du carillon, bêlement des moutons. Comme toujours quelque chose s'achève — juin, le temps de l'école, les jours froids, la semaine, la journée — et quelque chose recommence. Nos nouveaux voisins Bruno et Imace sont en train d’emménager. Crô, la corneille d'Annick, qui avait disparu, est revenue (on l'a retrouvée chez Camille).

 

samedi 29 juin, dimanche 30 juin 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.