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DE SOLEIL ET DE BRUME

 

 

Parfois plus rien ne heurte ni n’entrave le regard qui file à dos de buse entre les rais de lumière et les taches d’ombre, se pose sur les sapins, traverse brume et fumées, se perd au fond du paysage.

Le rempart de la Chartreuse est assez éloigné pour qu’on n’en ressente pas l'aspect écrasant mais seulement la rassurante familiarité. Là-haut mille marcheurs ont déposé les souvenirs de leurs échappées sous la forme d’un grand cairn de nuages qui leur sert de repère…

Un peu plus près le dos rond de Bramefarine est celui d’un dragon endormi. Cultivé il n’y a pas si longtemps jusqu’à son sommet, cet avant-poste de Belledonne est désormais entièrement repris par la forêt. Les cerfs y ont récemment bien bramé, paraît-il, et l’on y cueille à présent les dernières trompettes.

Loin vers le sud par-delà la cuvette grenobloise, on aperçoit les courbes du Vercors, dont on peut d’ici saluer les chamois, les aigles, les torrents…

Mais ce qui comble d’aise ce matin est peut-être, plus que tout, le torrent de lumière qui bouillonne et déborde au pied de Belledonne.

Il convient d’être prudent. On a tôt fait de s’enorgueillir bêtement d’occuper cette place en hauteur et d’opposer la pureté de la montagne aux vices supposés de la ville (c’est même un lieu commun de la littérature montagnarde). Certes, quand l’hiver sera vraiment là, on ne manquera pas de se réjouir d’être au-dessus de la chape de pollution qui stagnera plus bas ; mais la brume d’aujourd’hui, très fine et déjà presque transparente, n’est que l’évaporation de l’eau tombée ces derniers jours et ne résistera pas au soleil de onze heures : à travers elle on voit déjà les cimes et le ciel d’une journée qui s'annonce partout lumineuse.

Nul antagonisme, donc, entre le haut et le bas, la plaine et la montagne, la ville et le village.

Juste la quiétude partagée d’un matin de novembre encore doux à la fenêtre duquel le soleil, les nuages, les feux des cheminées, la montagne et la brume ont composé ce tableau de fin d’automne en lequel l’observateur volontiers se distrait, se disperse, se dissipe, disparaît.

Ainsi mêlé au monde il semble qu’on n’habite plus seulement l’espace étroit du corps, de la pièce, de la page, mais qu’on se glisse en ces recoins où se tapissent les chevreuils, en cette maison solitaire qui surplombe la forêt, en ces fumées, en ces voitures minuscules qui remontent la route, auprès de cet homme qui marche sous la brume et relève la tête avec un air surpris, ou même peut-être auprès de vous, penchés sur cet écran dont je voudrais qu’il puisse ne plus tant faire écran…

Un cri de buse retentit à travers tout cela : à tous les vivants, à la plaine, à la montagne, ce signe fraternel, ce regard en passant.

 

6 novembre 2013