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Nuit de neige, où je relis et remets au propre ces textes, dont certains avaient d'abord été écrits et publiés sur le site de l'« Atelier géopoétique du Rhône » d'où ils ont été aujourd'hui, à ma demande, effacés. 

Tracer, effacer, retracer.

Tout cela n'a de rapport avec aucun dogme, aucun diktat venu d'aucune autorité : c'est sans arrogance, sans prétention autre que d'être tendu vers ce qui m'appelle, ce qui me semble juste et nécessaire.

En toute candeur, peut-être, et en toute liberté.

 

21 novembre 2015

 


 

 

 

DE SOLEIL ET DE BRUME

 

 

Parfois plus rien ne heurte ni n’entrave le regard qui file à dos de buse entre les rais de lumière et les taches d’ombre, se pose sur les sapins, traverse brume et fumées, se perd au fond du paysage.

Le rempart de la Chartreuse est assez éloigné pour qu’on n’en ressente pas l'aspect écrasant mais seulement la rassurante familiarité. Là-haut mille marcheurs ont déposé les souvenirs de leurs échappées sous la forme d’un grand cairn de nuages qui leur sert de repère…

Un peu plus près le dos rond de Bramefarine est celui d’un dragon endormi. Cultivé il n’y a pas si longtemps jusqu’à son sommet, cet avant-poste de Belledonne est désormais entièrement repris par la forêt. Les cerfs y ont récemment bien bramé, paraît-il, et l’on y cueille à présent les dernières trompettes.

Loin vers le sud par-delà la cuvette grenobloise, on aperçoit les courbes du Vercors, dont on peut d’ici saluer les chamois, les aigles, les torrents…

Mais ce qui comble d’aise ce matin est peut-être, plus que tout, le torrent de lumière qui bouillonne et déborde au pied de Belledonne.

Il convient d’être prudent. On a tôt fait de s’enorgueillir bêtement d’occuper cette place en hauteur et d’opposer la pureté de la montagne aux vices supposés de la ville (c’est même un lieu commun de la littérature montagnarde). Certes, quand l’hiver sera vraiment là, on ne manquera pas de se réjouir d’être au-dessus de la chape de pollution qui stagnera plus bas ; mais la brume d’aujourd’hui, très fine et déjà presque transparente, n’est que l’évaporation de l’eau tombée ces derniers jours et ne résistera pas au soleil de onze heures : à travers elle on voit déjà les cimes et le ciel d’une journée qui s'annonce partout lumineuse.

Nul antagonisme, donc, entre le haut et le bas, la plaine et la montagne, la ville et le village.

Juste la quiétude partagée d’un matin de novembre encore doux à la fenêtre duquel le soleil, les nuages, les feux des cheminées, la montagne et la brume ont composé ce tableau de fin d’automne en lequel l’observateur volontiers se distrait, se disperse, se dissipe, disparaît.

Ainsi mêlé au monde il semble qu’on n’habite plus seulement l’espace étroit du corps, de la pièce, de la page, mais qu’on se glisse en ces recoins où se tapissent les chevreuils, en cette maison solitaire qui surplombe la forêt, en ces fumées, en ces voitures minuscules qui remontent la route, auprès de cet homme qui marche sous la brume et relève la tête avec un air surpris, ou même peut-être auprès de vous, penchés sur cet écran dont je voudrais qu’il puisse ne plus tant faire écran…

Un cri de buse retentit à travers tout cela : à tous les vivants, à la plaine, à la montagne, ce signe fraternel, ce regard en passant.

 

6 novembre 2013

 


 

 

 

INTÉRIEUR GRÊLE

à la mémoire de Thierry Gerbier

 

 

 

Sur le pont

le bruit de la grêle

est sombre

 

Masaoka Shiki

 

 

Cet art du haïku qu’on a tendance en Occident à considérer comme l’expression du plus grand naturel, force est de reconnaître qu’il a toujours été corseté de tant d’interdits et de règles que c’est le sonnet qui, en comparaison, devrait nous paraître forme libre… Même si Bashô prônera une certaine souplesse [1], il reste essentiel, comme le rappelle le si touchant poète-ermite Kamo no Chômei, « de connaître ce que depuis toujours on exclut du poème »  : « On dit qu’à entendre bramer le daim, on est ému, que le cœur se serre, mais on ne dit jamais qu’on est impatient de l’entendre » ; ou encore : « On met en poème l’attente impatiente de la première neige, mais on n’attend pas la grêle…» [2]

On n’attend pas la grêle. « Ne pas connaître cela, c’est ne pas connaître la tradition », sans doute, mais on peut aussi y voir une posture éthique. On n’attend pas ce qui détruit, quand bien même cela offrirait d’assez belles images. Il faut, il faudrait, « réserver le droit de la parole à ce qui vit » [3], à ce qui éclaire. À la fenêtre ouverte plutôt qu’aux blessures du cœur…

Ce matin la fenêtre du toit a fermé sa paupière. Une grêle drue recouvre la vitre d’une masse opaque qui forme comme une croûte de goudron écrasé. Plus de perspective, mais la surface plane de cette pluie de pyrite, de houille ou de plomb. Dans la panique les glaçons noirs se déplacent, se heurtent, s’avalent, se soulèvent. Quelque chose ne circule plus. On est coincé sous le ventre du glacier. Coupé de soi, divisé, séparé, ni éveillé, ni endormi, ne pouvant plus dormir. Ici comme partout on se trouve exposé non seulement à la beauté mais à la violence de ce monde dont les eaux arrêtées se transforment en balles.

Intérieur grêle.

Intérieur malingre, fragile, et soudain bien malade dès lors que ne l'irrigue plus nul dehors.

Parfois les hommes du dehors, les hommes de ma vallée, lorsqu’ils se heurtent à cette sorte de mur intérieur, se brisent. Leur vie durant ils ont arpenté la montagne, coupé du bois, fait les foins, bâti avec leurs mains les maisons et les granges, travaillé vaillamment. Comme leurs cousins amérindiens ce sont des peu bavards, des taiseux, des pudiques, des obstinés — des généreux aussi, des cœurs purs. Un jour, n’en pouvant plus de cette oppression intérieure que la marche et le travail maintenaient à distance mais qui à présent les écrase, ils filent discrètement, prennent un fusil de chasse et ils tirent en plein cœur.

Les montagnes aussi ont leurs failles...

Intérieur grêle, intérieur tremblotant, toujours menacé. Devant une telle horreur la poésie bafouille. Elle qui se doit d'être la voix claire des sans-voix, « des mutiques, des exilés des mots » [4], le cri du haut du mât si un homme tombe à l'eau, la main tendue, le phare allumé censé sauver du naufrage — quand il est trop tard, plus rien qu’un souffle grêle. Pas même un haïku. Juste un signe d'adieu, une image, l'écho d'une chanson qu'on se répète en boucle :

 

Quand bien même (à la dérive, 

La barque perdue en mer) 

Ne s’en viendrait de la rive

Le moindre signe d’un frère

Qu’au grand jamais nul ne meure

D’un glaçon noir dans le cœur… [5]

 

L'hiver, cet hiver, commence salement.

 

13 novembre 2013

 

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[1] « Il est bon de cultiver ses sentiments, mais cultiver les mots n’est pas bon », souligne Bashô  ; et de prophétiser : « à l’avenir la facture se fera de plus en plus légère... » (in Le haïkaï selon Bashô, trad. René Sieffert, Publications Orientalistes de France, 1990).

[2] Kamo no Chômei, Notes sans titre (1212), éd. Le Bruit du Temps, 2010. 

[3] Philippe Jaccottet, « Rouge-gorge », in Et néanmoins, Gallimard, 2001.

[4] Charles Juliet, Lambeaux, P.O.L., 1995.

[5] Jean Vasca, En attendant les orages, EPM, 1996.

 


 

 

 

DES FLEURS EN NOVEMBRE

 

 

Je quitte la maison où j’ai laissé les enfants. Je remarque dans la cour un très beau platane qui est indubitablement en fleurs – des fleurs roses. Comment est-ce possible, en novembre ? Je prends mon vieil appareil argentique et, muni d’un objectif 200mm perdu depuis longtemps, je photographie ces fleurs qui semblent déjà se flétrir sous l’effet du froid. Alentour la campagne est parsemée de buissons également en fleurs.

Les propriétaires de la maison, cependant, sont sortis et marchent le long d’un champ de maïs (tout ce décor renvoie manifestement à celui de mon enfance à Ferney). Ils discutent. Ils se disputent. Des paroles dures sont échangées, que j’ai honte d’entendre. Je me cache derrière les fleurs et la vigne quand l’enfant me débusque et me force à me montrer. J’ai honte d’avoir été témoin de cette scène. Et puis, je m’interroge : pourquoi toutes ces fleurs en plein mois de novembre ?

 

19 novembre 2013

 


 

 

 

INTÉRIEUR NEIGE

 

 

Ah ! ce tableau-là, cette lueur de grotte qui laisse pressentir au-delà de la vitre un paysage vraiment nouveau (ou plus de paysage), il faut avouer que tu avais continué à l’attendre avec une fébrilité peut-être enfantine, peut-être maladive.

Cette envie, parfois, que tout s’arrête.

Voici donc qu’au-dessus de la maison l’énorme masse de la montagne s’est une fois de plus alourdie de toute cette neige qui, tôt ou tard, ira rejoindre les rivières et le fleuve, mais qui reste pour l’instant en arrêt.

Le temps aussi semble arrêté.

Aucun bruit, même assourdi.

Pas un chant, pas un cri, et si les voitures circulent encore ce ne peut être qu’au pas.

La neige a rouvert une brèche dans l’ordre des agendas, et tu restes allongé au fond de ta crevasse (confortable, il est vrai).

Tu refermes les yeux et songes à l’effarement des bêtes, aux cerfs qui ont dû redescendre et dessinent déjà, en lisière du bois que tu longeras tout à l’heure, les ombres chinoises de leurs fresques mouvantes.

Tu songes aux hommes restés dehors, sans grottes, sans fenêtres et sans toit – eux connaissent pour de bon le froid de la crevasse.

Tu songes aux tombes à nouveau recouvertes.

Tu rouvres les yeux et tu vois (c’est encore assez flou), les longs doigts d’une main qui écarte la neige comme tu le feras bientôt sur le pare-brise de la voiture ; la ligne sombre de montagnes miniatures ; la cendre des vieux rêves laissée par le volcan ; les ripples-marks d’un océan disparu ; les veines de ce grand estomac qui, Jonas, t’a happé et insidieusement te digère ; et puis, si tu t’approches, ces cristaux qui sont aussi étoiles, atomes de ton corps, agrégats du vieux moi illusoire, secondes par millions de nos poudreux parcours ; ou bien, si tu t’éloignes (mais toujours sans bouger), cette figure anthropomorphe, version neigeuse et démesurée du Cri de Munch, qui pose sur sa tempe et jusqu’au coin de l'œil exorbité ses longs doigts de fantôme et qui te dévisage…

Le soleil dissipe les visions.

Tu constates qu’à mieux y regarder (c’est maintenant possible), la couche est assez mince et le bleu pas si loin (cette manie, cette prétention que tu as de te dire enseveli sitôt qu'il neige un peu...). Finalement, cette première neige plus tardive, plus légère que d’ordinaire, ne fera peut-être qu’enluminer la grisaille de novembre (et puis, tu n’auras pas à pelleter trop longtemps). Tu te surprends à t’en réjouir, et tu murmures avec un soulagement puéril cette phrase relue dans la nuit : « 0n est encore pour un temps dans le cocon de la lumière… » [1], « tu es encore pour un temps dans le cocon de la lumière… », « je suis encore pour un temps dans le cocon de la lumière… »

Tu répètes cette phrase en changeant le pronom. Tu joues ?

« Il faut que nous soyons restés bien naïfs / pour nous croire sauvés par le bleu du ciel / ou châtiés par l’orage et la nuit. » [1]

Oui, il se pourrait qu’il faille être resté bien naïf pour vouloir à toute force lire dans tel petit cercle lumineux tracé à la fenêtre, tel obscurcissement du ciel, telle averse de neige d’ailleurs si prévisible, un signe qui nous concerne, un œil qui nous regarde… Et ce regard qu’on jette quand même vers la lueur qui grandit, qui ternit, qui semble soudain reprise par la nuit, est-ce qu’il n’est pas encore et toujours celui du vieil homme malade de métaphysique, de ce mendiant quêteur de sens qu'on prétend ne plus être ?

Fantasmes.

Projections anthropomorphiques primaires.

Verbeux radotage de celui qu'agite encore cette sorte de rêve toujours dénoncée et toujours rappelée qui ne cesse de hanter la poésie de Philippe Jaccottet – rêve à travers les déchirures duquel le monde, chez Jaccottet,  apparaît néanmoins avec cette clarté froide qu’on voit en hiver sur les versants ensoleillés lorsqu'on est soi-même plongé dans l’ombre... On peut le voir ainsi.

Il me semble cependant que c’est là une analyse faussée, incomplète, d'ailleurs faite après coup. Sur le moment ce n’est pas le rêve d’un au-delà lumineux ni la crainte de l’obscur qui traverse la pénombre de mon intérieur enneigé. Cette « lueur de grotte » qui d’abord m’a frappé me ramène à une sensation première en laquelle les contours de mon humanité (et cela certes ne va pas sans inquiétude) se font naturellement plus poreux et plus flous.

Quelque chose de vrai est donné.

On ne projette pas. On reçoit.

On tourne toujours autour de cela.

Alexandre Chollier (citant Édouard Glissant) ici me murmure qu’anthropomorphisme et géomorphisme « correspondent peut-être de manière profonde à quelque dimension bien plus perceptible, qui est que l’espèce humaine a tendance à rendre équivalents et solidaires les balancements de son être et les mouvements du monde ». [2]  L’homme qui regarde à la fenêtre et qui, étrangement, se sent lui-même regardé, se situe dorénavant « dans un horizon à la fois plus unitaire et plus englobant » qui le décentre de lui-même.

« Cosmomorphisme » plutôt qu’anthropomorphisme.

« À l’horizon du cosmomorphisme l’homme ne se connaît pas. Il ignore s’il est lui. C’est le monde qui le révèle à lui-même. Ici une personne pose ses repères et prend conscience de la mesure du monde ».

Ici une personne pose ses repères et prend conscience de la mesure du monde...

Vu depuis la vallée, Belledonne est une forteresse blanche aux murailles de neige — et moi, le tout petit point opaque, brillant, tremblotant, pas du tout immobile, d’un flocon sur la vitre.

Illusion, l’arrêt du mouvement, l’occultation du monde.

Réalité, la lumière qui passe au travers de la vitre et ces flocons qui glissent, se déforment, se recomposent et délivrent d'heure en heure, de jour en jour, des messages toujours changeants qui suggèrent un possible mais tortueux chemin...

 

 

 

 

 22 novembre 2014

 

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[1] Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Gallimard, 1983.

[2] Alexandre Chollier, Autour du cairn, Héros-Limite, 2009.

 


 

 

 

ÉCRIRE AVEC LA NEIGE

 

 

   

On peut écrire avec la pluie. Elle chante.

On n’écrit pas avec la neige.

On se tait.

(Ou peut-être, à voix blanche, 

imperceptible 

comme un pépiement de roitelet 

ou un bruit de grésil 

un grattement 

un frottement

le va-et-vient d’un souffle

ces quelques lignes intermittentes

tracées à l’encre sympathique.)

 

Tout de même quand l’averse redouble, cette exaltation, cette joie voltigeante qui pousse à la parole. On ne peut pas rester tout à fait muet devant tant de beauté ! — Assis à la fenêtre l’enfant, lui, babille comme un pinson.

Intérieur doux et musical, extérieur froid et silencieux — entre les deux la transparence de la vitre et le regard qui va et vient.

On écrit toujours avec, autour et sur cela.

On n’écrit jamais que sur de la neige, petite brûlure vite effacée, éclat bref quand le regard traverse le blanc et que tombe en soi quelque chose comme une averse de neige.

Ce chant-là :

la neige tombe sur la neige

(le besoin de ce chant)

pianissimo

violon sans cordes

accordéon au soufflet crevé

oui pourtant ce souffle, ce chant

obstiné

comme une averse de neige. 

 

Samedi 30 novembre 2013

 

  

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.