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LES GRANDS DÉSIRS

 

 

Quatre heures du matin, le téléphone sonne. Mes parents sont encore à la maison et, curieusement, nous sommes éveillés et discutons (c’est peut-être à cause des problèmes de dos de mon père, qui l’ont hier obligé à utiliser la canne de mon grand-père). J’arrive trop tard pour répondre, mais la sonnerie et le numéro affichés sont inhabituels. En cherchant à consulter la messagerie, je compose par erreur le numéro de ma grand-mère, qui répond, absolument affolée d’être ainsi appelée en pleine nuit, et qui ne semble plus très bien savoir où elle est ni ce qui se passe. Je la rassure, je me confonds en excuses, et j’en profite pour lui donner des nouvelles des enfants.

Que ma grand-mère morte réponde au téléphone semble parfaitement normal, et ne me fait nullement soupçonner la nature onirique de la scène. Tout y est si vrai — plus vrai, plus intense, plus précis que bien des moments de la vie dite « éveillée »…

L’appel venait, je peux le lire sur le téléphone, de Mana en Guyane. Je peux même voir l’endroit précis de la Guyane, ce coin de forêt que je retrouve parfois en rêve, dont je ne suis pas certain qu’il corresponde à un lieu ayant réellement existé, mais qui a fini par devenir aussi familier que d’autres que je suis sûr d’avoir connu (il me semble cependant qu’il doit avoir un rapport avec la piste de Yaou, près de Maripasoula, ou bien avec la piste d’Angoulême au bord de la Mana). La personne qui a appelé n’a pas dû prendre garde au décalage horaire. Je peux même consulter l’adresse, qui est, dis-je à voix haute, celle des éditions Ibis rouge (en réalité domiciliées à Matoury). Grande agitation. Mon père finit par réussir à consulter la messagerie et, depuis la terrasse où il a dû sortir, à travers les vitres fermées, il me montre un fax qui me fait comprendre qu’ils acceptent de publier L’éloignement.

C’est alors un immense soulagement, d’une intensité qui en dit long sur les tensions accumulées. Je tremble. Je téléphone au plus vite en Guyane, où une voix créole me confirme la nouvelle.

La suite est plus confuse. Un autre message, envoyé d’Inde, rédigé en anglais et déchiffré là encore par mon père, évoque une publication en revue ou en volume de Derrière les lignes, mais tout cela commence à paraître étrange et je doute : et si tout cela n’était qu’un rêve ? Je me rassure. Cette histoire de revue est évidemment un rêve, mais pas le contrat avec Ibis rouge que j’ai déjà reçu, que je peux consulter ! Je me pince et ne me réveille pas.

Je suis, au réveil, assez désappointé. À travers la vitre de la fenêtre de toit trempée par la rosée, la silhouette fantomatique du poirier est à peine visible, qui dessine au fusain sur fond bleu pâle un moulin à vent très stylisé. J’associe cette forme à la confusion, aux illusions, aux grands désirs qui tournent en rond dans les rêves.

 

4 septembre 2013