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NIER LA SOUFFRANCE

 

 

De tous les cauchemars celui-ci est un des pires.

Je traverse une ville inconnue en compagnie, sans doute, de Nathalie et des enfants. On entend une sorte de grondement, qui est celui de la guerre. Des bombardiers s’élancent. On sait qu’on entre dans le grand chaos, que cette si précieuse et banale vie qu’on menait jusqu’alors va s’arrêter. Les enfants ont peur. Je me dis que même le pire finit par finir et qu’ils traverseront peut-être vivants ces épreuves qui commencent: la fuite, l'errance, la faim, la peur...

Plus tard nous voici entassés au dernier étage d’un immeuble, dans un appartement que nous partageons avec une famille juive. Je danse assez ridiculement sur une musique orientale pour amuser les enfants quand la sirène d’alerte retentit. Il faut descendre un escalier étroit pour gagner les abris. Clément glisse, terrorisé. Un vieillard cadavérique et sans doute à moitié fou nous presse en bafouillant ; je le prend finalement sur mon dos.

Pourquoi garder traces, même minimes, de ces horreurs du rêve ? Pour s’en protéger en les mettant à distance, en les enfermant dans les pages des carnets et se dire après coup : ce n’était qu’un cauchemar, un résidu nocturne, ça n’arrivera jamais ? Ou bien au contraire parce que l’intensité inouïe du rêve, dont ces traces ne peuvent donner aucune idée à quelqu’un d’autre qu’à leur scripteur (et encore n’est-ce vrai que très momentanément, car tout cela sera bientôt oublié), met en rapport avec une réalité insoutenable qui est, en ce moment, vécue par tant de pauvres gens — en Syrie et ailleurs —, qu’on craint tant de devoir affronter un jour, qu’on affrontera de toute façon sous une forme ou sous une autre — chair à hôpital ou à canon — et qu’il ne sert à rien de nier.

Il me semble cependant de plus en plus qu’il y a dans cette idée de se confronter à l’insoutenable par anticipation, projection, fantasme, écriture interposés quelque chose de malsain qui oblitère toute possibilité d’une vie simplement heureuse et me maintient dans une fébrilité inquiète et trop souvent larmoyante. Récitant ce matin un texte bouddhique, m’arrête la formulation de ce vœu qui me paraît soudain incongru et touchant : « Puissé-je vivre dans un océan de bonheur et vertu… » Se fait alors ressentir à nouveau le besoin non d’un « refuge sans refuge » mais celui, plus naïf, d’une île, d’un faux refuge qui rassure, voire d’un cocon.

S’étendre sous les eucalyptus d’un rêve paisible et s’endormir aux chants de pinsons aux pattes intactes.

Oublier la guerre.

Nier la souffrance…

 

6 septembre 2013