Vigieseptembre2013

 

En ce mois de septembre 2013, Léo découvre son premier accordéon – ce magnifique et cacophonique Cavagnolo, que nous regardions alors (et moi bien plus que lui sans doute) avec l'affection d'une chatte pour ses petits...

Je ne me raconte pas, cela ne m'intéresse pas. Si je m'expose c'est toujours de biais – l'exhibitionnisme n'est pas mon fort, et je préfère au fond à tout autre sujet celui de la pluie et du beau temps (surtout de la pluie). En ce nouvel automne pourtant, je sentais tellement battre le pouls de ces « grands désirs » qui, soudain, prennent le pas sur l'éternel contentement des averses : désir de voir le livre publié, désir d'agrandir la vie par le truchement de l'art, désir d'enclencher de force un nouveau cycle de vie pour lutter contre ce qu'on sentait se fermer...

Léo et son Cavagnolo disent aussi cela.

 

 


 

 

 

LES GRANDS DÉSIRS

 

 

Quatre heures du matin, le téléphone sonne. Mes parents sont encore à la maison et, curieusement, nous sommes éveillés et discutons (c’est peut-être à cause des problèmes de dos de mon père, qui l’ont hier obligé à utiliser la canne de mon grand-père). J’arrive trop tard pour répondre, mais la sonnerie et le numéro affichés sont inhabituels. En cherchant à consulter la messagerie, je compose par erreur le numéro de ma grand-mère, qui répond, absolument affolée d’être ainsi appelée en pleine nuit, et qui ne semble plus très bien savoir où elle est ni ce qui se passe. Je la rassure, je me confonds en excuses, et j’en profite pour lui donner des nouvelles des enfants.

Que ma grand-mère morte réponde au téléphone semble parfaitement normal, et ne me fait nullement soupçonner la nature onirique de la scène. Tout y est si vrai — plus vrai, plus intense, plus précis que bien des moments de la vie dite « éveillée »…

L’appel venait, je peux le lire sur le téléphone, de Mana en Guyane. Je peux même voir l’endroit précis de la Guyane, ce coin de forêt que je retrouve parfois en rêve, dont je ne suis pas certain qu’il corresponde à un lieu ayant réellement existé, mais qui a fini par devenir aussi familier que d’autres que je suis sûr d’avoir connu (il me semble cependant qu’il doit avoir un rapport avec la piste de Yaou, près de Maripasoula, ou bien avec la piste d’Angoulême au bord de la Mana). La personne qui a appelé n’a pas dû prendre garde au décalage horaire. Je peux même consulter l’adresse, qui est, dis-je à voix haute, celle des éditions Ibis rouge (en réalité domiciliées à Matoury). Grande agitation. Mon père finit par réussir à consulter la messagerie et, depuis la terrasse où il a dû sortir, à travers les vitres fermées, il me montre un fax qui me fait comprendre qu’ils acceptent de publier L’éloignement.

C’est alors un immense soulagement, d’une intensité qui en dit long sur les tensions accumulées. Je tremble. Je téléphone au plus vite en Guyane, où une voix créole me confirme la nouvelle.

La suite est plus confuse. Un autre message, envoyé d’Inde, rédigé en anglais et déchiffré là encore par mon père, évoque une publication en revue ou en volume de Derrière les lignes, mais tout cela commence à paraître étrange et je doute : et si tout cela n’était qu’un rêve ? Je me rassure. Cette histoire de revue est évidemment un rêve, mais pas le contrat avec Ibis rouge que j’ai déjà reçu, que je peux consulter ! Je me pince et ne me réveille pas.

Je suis, au réveil, assez désappointé. À travers la vitre de la fenêtre de toit trempée par la rosée, la silhouette fantomatique du poirier est à peine visible, qui dessine au fusain sur fond bleu pâle un moulin à vent très stylisé. J’associe cette forme à la confusion, aux illusions, aux grands désirs qui tournent en rond dans les rêves.

 

4 septembre 2013

 


 

 

 

NIER LA SOUFFRANCE

 

 

De tous les cauchemars celui-ci est un des pires.

Je traverse une ville inconnue en compagnie, sans doute, de Nathalie et des enfants. On entend une sorte de grondement, qui est celui de la guerre. Des bombardiers s’élancent. On sait qu’on entre dans le grand chaos, que cette si précieuse et banale vie qu’on menait jusqu’alors va s’arrêter. Les enfants ont peur. Je me dis que même le pire finit par finir et qu’ils traverseront peut-être vivants ces épreuves qui commencent: la fuite, l'errance, la faim, la peur...

Plus tard nous voici entassés au dernier étage d’un immeuble, dans un appartement que nous partageons avec une famille juive. Je danse assez ridiculement sur une musique orientale pour amuser les enfants quand la sirène d’alerte retentit. Il faut descendre un escalier étroit pour gagner les abris. Clément glisse, terrorisé. Un vieillard cadavérique et sans doute à moitié fou nous presse en bafouillant ; je le prend finalement sur mon dos.

Pourquoi garder traces, même minimes, de ces horreurs du rêve ? Pour s’en protéger en les mettant à distance, en les enfermant dans les pages des carnets et se dire après coup : ce n’était qu’un cauchemar, un résidu nocturne, ça n’arrivera jamais ? Ou bien au contraire parce que l’intensité inouïe du rêve, dont ces traces ne peuvent donner aucune idée à quelqu’un d’autre qu’à leur scripteur (et encore n’est-ce vrai que très momentanément, car tout cela sera bientôt oublié), met en rapport avec une réalité insoutenable qui est, en ce moment, vécue par tant de pauvres gens — en Syrie et ailleurs —, qu’on craint tant de devoir affronter un jour, qu’on affrontera de toute façon sous une forme ou sous une autre — chair à hôpital ou à canon — et qu’il ne sert à rien de nier.

Il me semble cependant de plus en plus qu’il y a dans cette idée de se confronter à l’insoutenable par anticipation, projection, fantasme, écriture interposés quelque chose de malsain qui oblitère toute possibilité d’une vie simplement heureuse et me maintient dans une fébrilité inquiète et trop souvent larmoyante. Récitant ce matin un texte bouddhique, m’arrête la formulation de ce vœu qui me paraît soudain incongru et touchant : « Puissé-je vivre dans un océan de bonheur et vertu… » Se fait alors ressentir à nouveau le besoin non d’un « refuge sans refuge » mais celui, plus naïf, d’une île, d’un faux refuge qui rassure, voire d’un cocon.

S’étendre sous les eucalyptus d’un rêve paisible et s’endormir aux chants de pinsons aux pattes intactes.

Oublier la guerre.

Nier la souffrance…

 

6 septembre 2013

 


 

 

 

AVERSE D’AUTOMNE

 

 

L’averse. 

La longue journée, longue nuit d’averse. 

L’eau qui déborde et finalement envahit le sous-sol. 

Le village cependant se rassemble sous le grand hangar pour dire au revoir à David. Une ampoule éclate. Crô la Corneille surveille la scène. Les enfants, trempés, se poursuivent en criant. C’est l’automne. R. me raconte qu’il a d’abord été maître de classe, mais qu’il avait préféré abandonner ce métier pour un autre plus manuel. Son ambition : pouvoir, à quatre-vingts ans, couper encore et ramener sur son tracteur un très grand sapin ! Il fabriquera lui-même, à sa guise, son propre cercueil ; mais il n’est pas pressé, il lui faut d’abord remettre en état une vieille moto, une vieille auto… Pour le cercueil, on verra bien ; il n’a jamais été du genre à s’inquiéter de l’après… Il sourit avec la candeur, la fraîcheur d’un enfant. David finit par nous jouer en anglais un petit sketch que personne ne comprend, mais qui fait rire quand même à cause de son accent outré.

C’est l’automne. Le hangar bientôt restera éteint la nuit.

C’est l’automne et la chasse est ouverte : les bêtes s’affolent, les hommes en orange patrouillent le long des chemins.

Puisse la pluie brouiller la vue, effacer les traces, gêner ne serait-ce qu’un peu la chasse…

Puisse l’automne rester doux, comme est douce la mélodie de la pluie sur le toit de tôle…

 

8 septembre 2013

 


 

 

 

APRÈS UNE NUIT AGITÉE

 

 

Nuit mauvaise achevée dans les larmes. Grand froid et tremblement, je me serre contre Clément et, discrètement, continue à pleurer. Je descends dans le salon vide et sanglote sans raison, jusqu’à l’apaisement.

Une question de saison.

Saison durablement mauvaise.

L’île, ai-je appris, a flambé sitôt après notre départ. Madère est en feu, toutes les hauteurs de Funchal ont brûlé.

Je mets un disque qui me rappelle la Guyane, pour me réchauffer ; mais la nostalgie est là aussi embusquée. Dana vient se blottir contre moi, puis s’en va. La petite dépression automnale, elle, reste bien installée, avec ses nuages qui ne sont pas un cocon. À moins qu’on considère que ce malaise cotonneux ne soit quand même une sorte de protection somme toute confortable contre bien pire ?

 

10 septembre 2013

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.