Index de l'article

 

 

 

Étant aux côtés d’une personne qui m’était très précieuse et qui, lentement, trop lentement, se remettait de la rechute d’une grave maladie, je me dis tout à coup : Je dois faire quelque chose...

Henri Michaux 


 

 

 

FEINDRE ?

 

 

Lune rousse, chant de chouette. J’ouvre la fenêtre et je regarde le va-et-vient des chauve-souris, les insectes. Nuit qui sèche ses plumes. Nuit qui rallonge, et l’on sent déjà l’urgence de septembre, le temps qui s’accélère et même, qui s’emballe, comme le sable juste avant que le sablier ne se vide, comme la vie à ses derniers instants (et après on répète que tout est allé si vite…).

Je tentais ces jours-ci de revenir sur ce livre inabouti que j’avais intitulé Derrière les lignes. Je l’avais écrit d’un trait, dans l’élan de L’éloignement et dans l’urgence de la maladie (celle de ma grand-mère, qui fut un lent et pathétique effondrement, et celle de ma mère qui mettrait encore – c’était l’été 2012 – deux ans à l’emporter). Ce travail qui ne correspondait à aucune nécessité profonde au mieux m’ennuyait, au pire me dégoûtait. À quoi bon revenir sur ces images pas moins mortes que celles que j’enregistrais parfois avec un caméscope ou un appareil photo ? On ne peut cependant pas douter sans cesse et, prétextant le doute, arrêter de travailler. Je ne peux plus me permettre de laisser tranquillement les images s’accumuler pendant douze ans avant de reprendre la plume. Est-ce que je me leurre encore, me prenant une fois encore pour l’écrivain que je ne suis pas ? – Je délaissais alors un moment les textes pour aller m’exercer à un autre langage plus sonore, plus tonitruant et pas moins exigeant (« Tristesse » de Chopin dans une version simplifiée et adaptée pour un accordéoniste débutant).

J’ai peut-être compris ce soir où le bas blessait.

Je ne peux pas faire comme si de rien n’était.

Je ne peux pas continuer à récrire au présent des poèmes d’avant, d’avant le Quatorze Juillet.
           
Je ne peux pas faire semblant d’être encore sur ce versant-là de ma vie.
           
Il y une faille qui désormais sépare la vie en deux, et les textes d’avant avec ceux qui, maintenant, peuvent éventuellement être écrits.
           
J’ai repris des fragments de ce livre avorté en les réécrivant au passé et en les entrecoupant de notes actuelles. Dialoguer avec ce passé, je le peux ; c’est feindre qui m’est interdit.

 

5 août 2014


 

 

 

 

LE MONDE VERT
(de l’efficacité en été)

 

 

Entre deux averses l'été déjà finissant resurgit, avec ses processions de nuages éclatants et de cyclistes bariolés, ses cris d’enfants, d’ouvriers, de rougequeues, ses vrombissements de frelons ou de tracteurs, ses stridulations de criquets ou de tronçonneuses, toute cette frénésie qui perd de sa nonchalance à mesure que s’aiguise l’automne. En forêt, le long des routes, sur les crêtes, dans les jardins chacun s'est remis au travail. Me vient à l’idée que sont aussi au travail les renards et les merles occupés à se gaver de baies, les marmottes qui fourragent dans le trèfle et les premiers colchiques, les vaches qui n’en finissent pas de mâcher du vert, et jusqu’aux arbres dont chaque feuille semble se mouvoir pour capter au mieux la lumière pendant que c’est encore possible.

L’été le paysage de ma fenêtre du sud est presque entièrement vert, fermé par les feuillages ; la porte verte de mon bureau sur laquelle j’ai accroché à l’intérieur d’un cadre vert la reproduction d’un tableau de Monet, fait alors une sorte de miroir. La lumière du soleil aussi est verte (bien que l’atmosphère, qui en absorbe le bleu, nous la fasse paraître jaune) ; la surface des feuilles la réfléchit en grande partie, ce qui protège la feuille de la violence du rayonnement, mais les couches inférieures s’en nourrissent avec une efficacité grandissante.

Je regarde ce vert, qui est, paraît-il, la couleur à laquelle la rétine humaine est la plus sensible [1] : ce vert, tous ces verts qui vont du vert vif des prés au vert hiver des grands épicéas en passant par le vert mat des saules marsault, le vert miroitant des bouleaux, le vert strié de jaune des châtaigniers ou le vert impérial du tilleul – par excellence, arbre d’été. Même le feuillage taché du poirier est à présent orné de fruits, disons, vert reinette (guère plus gros d’ailleurs que des figues, et que les oiseaux dédaignent pour les fruits plus attirants des pruniers voisins). Il y a dans ces verts du paysage montagnard quelque chose d’infiniment doux, d’apaisant – en comparaison les verts de la forêt amazonienne paraissent agressifs, excessifs, clinquants.

Je regarde, je me repais de ce vert que l'automne percera bientôt, et puis je tente de tout voir du point de vue du vert, en me laissant imprégner par sa tonalité…

 

*

 

Que le monde vert des enseignements bouddhiques [2]  associe le vert à l'été plutôt qu’au printemps me semble justifié, en tout cas sous nos latitudes et en ce lieu particulièrement verdoyant du massif de Belledonne. L'été est à la fois la saison du plein épanouissement des feuillages et celle où peut se déployer le mieux et le plus librement l'activité des hommes et des bêtes. C’est une période de vacances pour les plus chanceux, et une période de travaux – tous ces travaux qu'on ne pourra plus faire quand le gel et la neige seront de retour. Il y a dans ce grand chambardement tranquille de l'allant, de l'élan, et le vent souffle sur cela. Il s'agit pour chacun de faire ce qu'il a à faire. Il s'agit d'être efficace.

Le monde vert du mandala est celui de l'action juste et efficace. Si la philosophie est associée au monde bleu de l’intelligence hivernale, si la poésie est associée au monde rouge de la bonté printanière (voire à la générosité automnale du jaune), le monde vert est celui du faire.

Aborder la poésie du point de vue du vert, c'est donc poser la question de son efficacité. Question a priori choquante : la poésie n'a pas à être efficace, et ne saurait être subordonnée à quelque objectif que ce soit. J’avoue pourtant avoir naguère ressenti une vive excitation à la lecture de Michaux, lorsque celui-ci en appelle à un art qui soit une « magie efficace ». Me touche, chez Michaux, cette manière d’affirmer la nécessité d’une poésie non seulement pour voir, mais « pour pouvoir », ainsi que cette volonté de trouver en l’art une certaine efficacité existentielle – ce qui le pousse d’ailleurs à vertement critiquer l’impuissance de la parole et à se tourner vers la peinture et la musique (même si les tentatives de Michaux au tambour restent, de son aveu même et contrairement à son travail de peintre, anecdotiques).

C’est lorsque Michaux est confronté au pire que s’impose à lui cette idée :

Étant aux côtés d’une personne qui m’était très précieuse et qui, lentement, trop lentement, se remettait de la rechute d’une grave maladie, je me dis tout à coup : « Je dois faire quelque chose. Si vraiment il y a dans les mots une force efficace, si à la force intérieure du sentiment intense on peut faire prendre une direction, c’est ici, c’est sur elle que je dois réussir, que cela doit porter… et porter guérison. » Comme je le vis bientôt et mieux plus j’avançais, ce n’était pas un poème d’amour qui pouvait ici convenir (…), non ce n’était pas cela qui aurait pouvoir. Ce qu’il fallait c’était (…) un poème-action. (…) J’aurais à dire sur l’action en soi. 

Après quoi il généralise :

On est terriblement mêlé, dispersé. Énormes, surprenants sont les obstacles qu’on rencontre même si l’on ne fait qu’un poème dirigé, un poème qu’on voudrait réellement bien-faisant, efficace. Une pensée, une pensée-sentiment est génératrice d’autres pensées, de velléités, d’actions parfois et d’une fugitive transformation générale. [3]

Une part essentielle de l’art de la modernité peut sans doute être vue comme une tentative plus ou moins désespérée de tendre vers cette « transformation générale ». Face à la crise écologique, spirituelle, culturelle (et in fine seulement économique et politique) dans laquelle nous nous enlisons (dire que nous la traversons relèverait sans doute d’un optimisme déplacé), il faudrait trouver, comme le dit le texte inaugural de l’institut international de géopoétique, une réponse « à la fois profonde et efficace » [4]  : « il s’agit de savoir maintenant où se trouve la poétique la plus nécessaire, la plus fertile, et de l’appliquer ».

Qu'en ces temps troublés on cherche à dépasser l'inutilité supposée de l'activité poétique (au sens large) me paraît salutaire. Me paraît ainsi salutaire l'idée de se tourner vers le dehors pour tenter de renouer des liens neufs avec ce monde que nous avons quadrillé, mesuré, bétonné, étouffé ; de se tourner vers ces forêts et ces montagnes dont Tchouang-tseu déjà disait qu’elles sont « bonnes pour l’homme (…) parce que l’esprit de celui-ci n’est pas de force à triompher de son oppression intérieure… » [5]  Comme la rencontre inopinée d’un animal sauvage au détour d'un sentier, la simple lecture d’un lieu peut, en remettant à sa juste place le « je » habituellement envahissant du locuteur, procurer en même temps qu’un singulier soulagement la sensation d’un plus vaste espace. Il est possible de bâtir, à partir de ces sortes de sensations ou d’intuitions, toute une existence, toute une culture peut-être – une culture véritable, de celles « qui préserve[nt] et transmet[ent] (…) le natif ». [6]

Il faudrait ainsi, pour être efficace, trancher plus franchement dans notre confusion ordinaire en gommant le sujet personnel « au profit d’une « conscience (…) vierge, transparente, qui se laisse pénétrer sans résistance par tout ce que lui transmet le réel extérieur ». [7]  Il faudrait laisser dans ces lignes, fenêtres ouvertes par personne, toute la place au dehors.

« Aujourd’hui, dans ce sombre temps et sous toutes ces menaces, ce qui nous aidera, ce n’est pas l’expansion démesurée de la personne, mais son effacement. » [8]

 

*

 

Le souci d'efficacité peut cependant se crisper. Le versant sombre du monde vert est celui où ne règne plus que la préoccupation d’être efficace et d'atteindre un but, dans l’oubli de son expérience propre – voire de l’humain, comme nous l’ont montré les totalitarismes qui ont fait et continuent de faire tant de ravages. On ne s’appesantira pas ici sur les catastrophes auxquelles ont mené la volonté de nombreux intellectuels d’œuvrer « efficacement » en « s’engageant », et en s’égarant, comme ils pensaient devoir le faire ; on peut espérer être désormais à l’abri de ces œillères idéologiques grossières et meurtrières…

Plus finement, plus intimement, il me semble que cette crispation du « vert » peut s’exprimer aussi par le fait d'accorder plus d'importance à l'image qu'on donne de la réalité qu'à la réalité même de ce qu'on vit . Autrement dit de « tricher avec son expérience » (ainsi que le dit Jaccottet, qui m’aura tant accompagné tout au long de cette année et de cette rubrique [9] ), de « la mettre entre parenthèses », de gommer dans la page ce qu'on n'a pas su gommer en soi.

« Ne pas dire plus qu'on ne voit / plus qu'on ne sait plus qu'on ne sent / c'est un métier très difficile », me murmure souvent Perros [10]  quand je suis tenté de trop en dire, ou de trop artificiellement simplifier ce que j’avais dit en laissant le texte suggérer une limpidité, une fluidité du rapport au monde à laquelle je n’atteins que si ponctuellement…

C'est ce souci-là, ce souci d'honnêteté, qui interdit à Philippe Jaccottet d'écrire lui-même de ces haïkus qu’il se contente de transcrire, dont la transparence le fascine et dont la découverte eut par ailleurs une influence décisive sur son cheminement. Il sait, avec Bashô, que le haïku exige d’abord d’ « élever le niveau de son esprit » en l’épurant :

Pour celui qui à tout instant vit son art, ce qu’il ressent en son esprit se confond avec les objets concrets pour déterminer la forme du verset (…). Si l’esprit par contre n’est pas épuré, l’on recherchera une perfection formelle dans l’agencement des mots. Cela n’est autre que la vulgarité d’un esprit qui ne s’efforce pas à atteindre la vérité. [11]

On peut certes toujours fabriquer des haïkus. C’est assez facile, c’est un exercice profitable, et cela donnera sans doute au lecteur éventuel ainsi qu’à son auteur un avant-goût de ce que pourrait être un rapport au monde un peu plus dégagé – disons, une illusion de transparence. Mais on peut craindre une forme de supercherie. Pour atteindre véritablement à cette transparence en laquelle « l’esprit se confond avec les objets concrets », un « long processus silencieux » [12]  est nécessaire.

Un processus si long, si tortueux, sans doute impossible à mener jusqu’au bout (à moins naturellement d’avoir atteint et réussi à maintenir assez durablement un état d’« éveil » là où Michaux lui-même n'espère qu'une « fugitive transformation »…) qu’il me faut bien pour ma part me résoudre à laisser place, même ici, à une parole elle-même plus tortueuse, plus confuse, plus hésitante, plus détournée que je ne l’aurais voulu, et en cela moins « efficace »…

 

*

 

« Je ne pourrai écrire librement que lorsque je vivrai librement. » [13]

 

*

 

Le vent cependant s’est levé, un vent tiède qui ébouriffe les châtaigniers, fait briller les bouleaux, traverse les maisons et fait battre les portes. J’achève à la hâte, parce qu’il faut faire vite avant que le temps change, ces lignes hasardeuses.

Au dehors ça souffle, ça circule, c’est vaste, sans détour, et assez puissant pour faire taire, le temps d’une bourrasque, nos tergiversations…

 


[1]  Les scientifiques ont remarqué que l’œil avait une sensibilité plus étendue dans le vert que dans les deux autres couleurs primaires (rouge et bleu), http://www.guide-gestion-des-couleurs.com/les-couleurs.html.
[2]  Voir plus haut dans cette rubrique le monde jaune, le monde bleu et le monde rouge.
[3]  Henri Michaux, Passages (1959) in Œuvres complètes  t. II, Paris, Gallimard, coll. Pléiade pp. 376-377 (c’est moi qui souligne).
[4] http://www.geopoetique.net/archipel_fr/institut/texte_inaugural/index.html
[5]  Tchouang-tseu, chap. XXVI, trad. Liou Kia-hway, in Philosophes taoïstes, Paris, Gallimard, coll. Pléiade p. 300.
[6]  Philippe Jaccottet, La Semaison II, in Œuvres, Pléiade p.395 : « Les œuvres que nous aimons  sont elles aussi en contact avec des « lieux » (…) ; voilà la seule culture : celle qui préserve et transmet l’innocence, le natif. Le reste devrait porter un autre nom. »
[7]  Antoine Wyss, « Passage par l’Orient », postface à Aristocrates sauvages de Jim Harrison et Gary Snyder, Wildproject éditions, Marseille, 2011, p.159.
[8]  Philippe Jaccottet, « Éléments d’un songe », op.cit. p.321.
[9]  « Ce qui me rend aujourd’hui l’expression difficile est que je ne voudrais pas tricher – et il me semble que la plupart trichent, plus ou moins, avec leur expérience propre ; la mettent entre parenthèses, l’escamotent. »La Semaison IIop.cit. p. 386.
[10]  Georges Perros, Une vie ordinaire, Poésie/Gallimard.
[11]  Le haïkaï selon Bashô, trad. René Sieffert, P.O.F., p.120.
[12]  Kenneth White, « La vallée des bouleaux, » in Atlantica, Paris, Grasset, 1986 p. 17 : « Avant de pouvoir parler, de pouvoir dire quoi que ce soit, nous devons nous unir, par un long processus silencieux, à la réalité. »
[13]  Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Payot, 2012, p.140.

 

8 août 2014


 

 

 

AVERSES EN AOÛT

 

 

 

La pluie, toute la nuit et aujourd’hui encore, interminablement. Ce crépitement sur la fenêtre du toit, qu’accompagnent le tintement désordonné des clarines et le bruissement du vent dans les bouleaux défaits. L’été s’achève sans avoir vraiment commencé, on voit déjà les premières feuilles jaunes et ce brouillard dont on ne sort plus annonce novembre. Un oisillon qui aurait raté son envol – été sans envols, sans aucun des envols espérés. On n’en finirait plus de faire la liste des escapades qu’on avait imaginées et qu’on n’aura pas faites.

Tout de même, hier, avons profité de la venue d’amies chères pour retourner à l’Orgère. Repas presque sans tristesse autour de la fondue, malgré l’absente. Marche sous un ciel voilé – et finalement, la pluie. Les parfums des rhododendrons en étaient encore plus capiteux, presque asphyxiants, et l’air plus piquant que jamais. Peu de marmottes, un chamois à la robe très clair, très estivale, qui était descendu tout au fond de la combe l’a remontée à grands bons spectaculaires. Bolets d’un jaune vif dans le sous-bois de plus en plus sombre. Retour sous l’averse.
 
Rêvé cette nuit que je décidais de tout quitter, famille, métier, pour revenir m’installer seul dans l’ancien appartement de Chambéry-le-Haut et ne plus me consacrer qu’à l’écriture (cette décision brutale contrariait fort ma mère, qui pleurait). L’écriture associée à ce lieu apparaît ainsi comme une sorte de fuite ou de refuge, ce qu’en effet elle peut être, en partie seulement. Peut-être aussi un de ces « faux Self » qu’évoque  Winnicott, une sorte de protection permettant le maintien et l’expression du « vrai Self » ? Il semble désormais inutile de revenir sur cette question d’écrire ou de ne pas écrire, d’entretenir l’illusion qu’arracher ce voile de l’écriture mènerait à une vision plus claire, à un plus net dégagement dans le rapport à la « réalité ». Arracher cette peau-là, c’est s’arracher la peau et n’atteindre qu’une réalité invivable, écorchée. Ma seule place véritable, ressentie comme n’étant pas illusoire : ma table de travail.

Lectures diverses, égarements dans lesquels se love la chatte Dana ; brève éclaircie (mais alors c’est tout le jardin qui s’illumine), puis retour au gris.

 
14 août 2014


 

 

 

RÊVÉ CETTE NUIT…

 

 

Rêvé cette nuit qu'on habitait désormais dans un appartement à Paris. On avait en fait la chance d'occuper deux minuscules appartements tout juste séparés par un grand couloir, qu’il  était possible de refermer au moyen d'une porte en réunissant ainsi en un seul les deux appartements. L'utilisation de cette entrée et la fermeture de la porte en question faisaient débat : je disais qu'il n'était pas possible de fermer, que les autres locataires moins chanceux, dont les appartements étaient encore plus petits que les nôtres, devaient pouvoir accéder à cette entrée et  y entreposer des objets. Finalement il s'avérait que cette pièce était bien nôtre, et nous nous réjouissions d’avoir un si grand appartement...

Plus tard dans le rêve, ou dans un autre rêve, la pièce en question accueillait un séminaire d'une sorte de secte bouddhique animée par deux occidentaux. Il y avait beaucoup de monde, peut-être une cinquantaine de personnes ou plus, assises sur des coussins bariolés, dépareillés. On voyait des éléments de décor qui rappelaient le Tibet ou le Japon, ici un gong, ailleurs un bol chantant ou un carillon, mais sans aucune unité. L'enseignement me semblait de qualité et je m'en réjouissais. Je trouvais dans tout cela une attirante harmonie, mais je me demandais si c'était quelque chose d'authentique ou une simple illusion, et je posais beaucoup de questions : sur le rapport à l'art, à la poésie ; sur les deux personnes qui menaient le séminaire, dont on me racontait qu'elles avaient été très célèbres dans les années 70 avant de tomber dans l'oubli, et qui me semblaient étonnamment jeunes ; sur les influences, sur les lignées, sur les rapports que j'imaginais à juste titre conflictuels avec Fabrice Midal et son « école occidentale de méditation ». Au bout du compte j'estimais que tout cela n'était pas très sérieux et qu'il valait mieux passer son chemin.

Ce qui émerge de ce fatras c'est une fois encore le sentiment d'avoir touché du doigt une possible harmonie (l’union des deux appartements séparés, la secte néo-bouddhique…), un lieu où le partage était ou semblait possible, et aussitôt après, à l’intérieur même du rêve, la fin de cette illusion. Ce qui m'étonne aussi, c'est que ma mère ne tenait là aucun rôle (mais je l'ai peut-être escamoté, car des pans entiers du rêve se sont effacés dès le réveil).

 

18 août 2014


 

 

 

DES PETITS RITUELS D’AVANT-LECTURE

 

 

Journée pluvieuse, on se replonge dans les livres reçus ce jour : les carnets Pour ne pas oublier d’Alain Lévêque, le dernier Réda que je n’avais pas encore lu, un volume de Pierre-Albert Jourdan… Avant même de commencer la lecture il y a le plaisir, et même le rituel presque solennel qui consiste à les regarder, à les considérer pour les beaux objets qu’ils sont, à apprécier la qualité d’impression, la texture du papier et, pour ce qui est du Réda de Fata Morgana, à en couper les pages. À l’heure des liseuses et du livre électronique c’est là sans doute un plaisir bien suranné… Je ne crois pourtant pas qu’il y ait le moindre antagonisme entre le livre électronique et le livre – moi qui use désormais autant de l’ordinateur que du carnet, publie des textes « en ligne » et m’apprête même à user d’un site « personnel ». La plupart des livres ne méritent pas d’être imprimés et peuvent aussi bien se lire sur un écran (qui offre par ailleurs des possibilités d’illustration intéressantes). Le livre que l’on prend, que l’on palpe, a une autre présence, et ce petit rituel qui consiste à le couper ou à le regarder comme je viens de le faire est une manière de donner à l’acte de lire une importance particulière. Oui, je m’apprête à passer en compagnie d’Alain Lévêque, de Jourdan, de Réda, une après-midi de mon temps – et c’est aussi important que de recevoir un ami très cher, ou de partir marcher sur un sentier en compagnie des enfants. Couper le livre c’est aussi dire d’emblée qu’il n’est pas question de rester passif, qu’on a à travailler, à œuvrer avec le livre, que la lecture qui va suivre sera unique, à l’image de cette découpe dont j’imagine qu’elle ne sera jamais tout à fait la même suivant l’humeur, la personnalité du lecteur, l’outil qu’il utilise (pour ma part, un Opinel bien aiguisé car j’ai perdu depuis des lustres mon vieux coupe-papier…).

Je prends le livre, je l’accueille, j’offre à la lecture qui va suivre tout l’espace nécessaire : cette pièce sous les combles, ce grand transat rouge que je destinais à ma mère malade et qui me sert désormais pour lire et écrire, cette table basse qui croule sous les carnets, les volumes, mais où j’ai également déposé le thermos de thé vert et la tasse qui me sont presque aussi nécessaires que les livres… Tout est en place. Raffinement suprême : aller jusqu’à différer encore un peu la lecture en écrivant ces lignes, qu’il est temps de refermer pour laisser enfin place à celles d’Alain Lévêque.

 

19 août 2014


 

  

 

ŒIL CREVÉ

 

Et je repense à celle dont l’absence lance chaque jour un peu plus.

Elle qui a regardé pendant douze ans la maladie sur elle, la maladie en elle, comme on regarde en face le soleil, et sans cligner. Elle dont l’attention, les derniers temps, était presque entièrement tournée vers ce délitement qui s’était accéléré – comment aurions-nous pu nous autres, de l’extérieur, et déjà si lointains, mesurer cette distance qui nous séparait d’elle ?

Au soir de ce dernier dimanche où elle s’était réjouie d’avoir encore un peu de temps elle avait écrit, dans le carnet qu’elle tenait depuis longtemps : « Est-ce que c’est la fin ? »

Elle était tout entière absorbée par cette tâche de regarder venir sa fin. Aujourd’hui elle me fait penser à un peintre ou un écrivain au travail – mais ce travail était un abandon au chaos, pure déconstruction…
           
Je regarde à la fenêtre avec un œil crevé. Je regarderai toujours avec un œil crevé. J’ai changé de versant, quitté l’adret pour l’ubac, définitivement.

Tous deux aussi étaient comme les deux yeux d’un même visage. Leur visage ainsi demeure, et plus précieux encore cet œil rescapé – à protéger, à choyer, à aimer.

 

19 août 2014


 

 

 

 

 DU RENONCEMENT

 

 

Le 3 juillet au matin, l’avant-veille de notre dernière visite et de cette ultime et si pudique conversation, elle écrivait très exactement ceci : « La partie est-elle finie ? Objectivement c’est ce qui me semble ». Pourquoi l’avoir écrit, mais n’en avoir rien dit, en tout cas de manière directe ? Par souci de ménager ceux qui étaient destinés à lui survivre ? Par pudeur, par impossibilité à rompre sciemment l’ordre devenu déjà si précaire des journées ordinaires, pour préserver en ces derniers moments un semblant de quiétude ou d’espoir ? Parce qu’elle était tout entière tournée vers ce qui venait, vers ce qui lui faisait peur, ou parce qu’elle-même n’arrivait toujours pas à croire que cela soit possible – comme le laisserait penser cette étrange contradiction du pronom « me » et de l’adverbe » objectivement » ?

Soi-même on peine à y croire. On peine à croire que cela non seulement est « possible » mais inéluctable, que l’on file inéluctablement – et chacun avec soi – vers cette déchéance du corps et cet abandon de tout. Soi-même on griffonne en douce dans des carnets ce qu’on ne pourrait dire qu’avec des larmes. On est pris parfois d’une sorte de rage contre ces mots ou contre la vie même, la vie qui continue avec une nonchalance insupportable. On se replie. Assez de cette absurdité du bureau « ouvert sur le monde et les autres » : on bouche la fenêtre, les oreilles, les yeux.

Cette assiette amenée, déposée sur le bureau, qui contient comme une offrande à un dieu déprimé l’hostie d’un gâteau au chocolat et à la noix de coco « fait par les enfants », on la refuse avec véhémence. Elle emplit toute la pièce d’un parfum inadmissible. Sans souci pour la peine qu’on causerait alors on est tenté de jeter par la fenêtre l’assiette et son contenu ; puis tout au moins de la redescendre au bas de l’escalier. Et puis, on songe au livre d’Alain Lévêque lu tantôt (« Mieux je perçois, en vieillissant, le fugace, plus je prends en horreur la cruauté »). On a honte. On mange sagement le gâteau, on retourne au travail, aux travaux. On se dit qu’il faudrait retourner en forêt.

Écrire, c’est refuser le refus, débloquer la porte close, rouvrir les pores des sensations, des sentiments – aider à passer.

 

21 août 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.