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Ils essayent tous de me faire croire qu'on est au printemps.
Mais ils ne m'auront pas...
 
Kenneth White, Les limbes incandescents.

 


 

 

 

LES VOILES DU PRINTEMPS

 

Chaque matin le printemps dépose sur la fenêtre de toit un fin voile de pollen qui occulte la vue et m'oblige à nettoyer très régulièrement. Dans les arbres c’est une autre sorte de fin voilage vert tendre qui protège les nids et masque peu à peu la montagne (l’été refermera le paysage).

Il y a de manière peut-être comparable quelque chose dans avril qui rend les choses plus difficiles à voir, une autre sorte de voile qui fait obstacle et qu’on ne peut pas frotter avec un torchon (encore que cette activité de nettoyer les vitres, saluée naguère superbement par Mallarmé, me semble souvent une manière moins biaisée de rafraîchir la vision que ces notes sur le carnet).

Je sais que le printemps est joli. Il l’est même, cette année, exceptionnellement : le soleil et la tiédeur précoces, la quasi absence de pluie et de vent n’ont pas dépareillé les arbres fruitiers, dont certains n’avaient pas fleuri ainsi depuis bien des années. Les pêchers mauves, les petits pruniers blancs où fourragent encore les beccroisés, la dentelle immaculée des cerisiers, les broderies plus lourdes du vieux poirier qui, pour le coup, ne semble plus si vieux, le vert pâle des premiers feuillages : tout cela, précisément, est un peu trop joli à voir et, sitôt dit, se transforme en clichés.

Il faudrait peut-être un effort supplémentaire de « nettoyage » pour voir le printemps d'un œil vraiment neuf, d'un œil lui aussi printanier ! Le tranchant de l'hiver, les ombres de l'automne, l’étouffement de l'été nous sont peut-être moins agréables mais permettent d’accéder plus facilement à une certaine authenticité. Je constate d'ailleurs que j'ai finalement peu écrit sur le printemps — ou bien c'était pour dire ma déception, ou évoquer un printemps qui ne ressemblait pas au printemps.

Tout de même, face à ce tableau très frais de la fauvette à tête noire juchée sur une branche chargée de fleurs, on sent bien qu’on est touché. Il y a aussi cette soudaine impatience quand on regarde les montagnes encore enneigées et qu’on pense aux prochaines escapades, au voyage, à d’autres lieux, d’autres moments où on a pu, ici ou là, entrer en rapport avec le printemps.

Madère — île printanière s’il en est, d’une douceur confondante.

L’île de Bréhat en avril, ou les bords du Trieux, en Bretagne.

Un dimanche de mai à Paris, assis derrière la grande vitre d’un petit salon de thé face à une place toute pleine de marronniers en fleurs…

Le printemps est une île. Ce qu’il offre est si doux, si bref, tellement cerné par le temps, à l'image de certaines beautés juvéniles aussi éblouissantes que vite fanées. (Les images souvent gênent parce qu'elles substituent à la chose vue un effet de langage en général trop voyant et qui se rigidifie en ornements ou en banalités ; ces clichés d’îles et de beauté adolescente pourtant me semblent suffisamment parlantes pour m’offrir la possibilité d’un lien plus juste avec le printemps…)

On regarde maintenant avec étonnement et gravité, par-delà le poirier, la colline parsemée de taches vert pâle et de blanc, aussi bigarrée qu'à l'automne mais dans une tout autre tonalité difficile à saisir, moins flamboyante, et qui n'est pas non plus en accord avec le cliché du printemps « poétique » dont on se méfie car il y a là quelque chose de plus terne, quelque chose qui tourne autour de cette couleur vert pâle, presque sale, un  peu fausse, tirant sur le kaki et pas brillante du tout, qui rappelle aussi le vert clair des feutres avec lesquels on dessinait enfant. Un vert pauvre.

Une fois encore on se surprend à mettre en lumière ce qu'il y a, dans le printemps, de négatif. À croire qu'on n’arrive décidément pas à être à l'aise avec la douceur, le renouveau, la renaissance, avec au fond toutes ces histoires de résurrection auquel on ne croit pas, peut-être parce que notre temps à nous, notre temps d'humain, n'est pas un cycle mais un segment et que, partant, le printemps est ressenti comme une tromperie, une illusion dont on se venge en le dénigrant ou en en voyant plus que les aspects morbides.

On pourrait naturellement en rester là, avouer son échec et laisser vacante la page du mois d’avril. Quelques pas effectués hors de la maison suffisent cependant à me faire comprendre une erreur peut-être due à un manque de simplicité (ces soupirs spontanément extatiques auxquels machinalement on se livre — et que je soupçonne d’être trop souvent de pure convention, sans réelle résonance avec l’expérience intérieure — devant l’évidente beauté du printemps devraient peut-être m’en convaincre).

Le printemps répugne à cette distance qui sied bien à l’hiver ou à l’automne. Il faut se rapprocher. Se pencher. Quitter la chambre. Plonger dans le fouillis des fleurs comme le font les abeilles ou la fauvette à tête noire. Quitter la chambre. Marcher à travers le bois clair et tomber en arrêt devant l’incroyable fraîcheur de ces tout jeunes myrtilliers qui parsèment le sol de leurs silhouettes légèrement tremblotantes chargées de fleurs rondes et légèrement mauves qui annoncent les fruits à venir. Ce vert-là, très tendre, très lumineux, comparable à celui des premières feuilles des hêtres, ce vert qui se détache alors sur fond de vieilles feuilles couleur de cuivre, de vieilles bogues éventrées, de vieux cônes d’épicéas, de pourritures et de coques vides, dit plus justement que la magnificence du cerisier vu de loin la beauté fugace du printemps, et me semble en tout cas une porte d’accès plus à notre portée.

Avril est une eau verte, rivière calme plutôt que mer, en laquelle il faut s’enfoncer.

Puis soudain l’averse vient, imprévisible et brève, qui lave momentanément le voile de la vitre. Trois oiseaux se succèdent au poste du poirier : tarin, rougequeue, et la fauvette à tête noire dont le chant ruisselant célèbre semble alors un bienfait.

 

lundi 7 avril 2014

 


 

 

 

LA MUSIQUE

 

J'ai repris ces jours-ci avec ferveur et maladresse l'accordéon, jouant inlassablement telle mélodie dramatique pleine d'élans contrariés, comme un animal blessé qui repart et retombe à chaque fois, tout accord majeur aussitôt repris par le mineur. Là encore il me semble évident que cette ferveur pour la musique est une manière de renouer avec certaines sensations de l'enfance, le violon, les notes égrenées en grinçant, et je me souviens encore de certains morceaux, de certaines successions de notes jouées alors et que je crois retrouver dans la succession de ces notes-là…

 

lundi 7 avril 2014

 


 

 

 

BRÈVE AVERSE

 

Averses dans la nuit — sans doute même de la grêle, à en juger par le vacarme. Au matin les chants d’oiseaux résonnent différemment, amplifiés par l’humidité printanière. Ce printemps-là, ce printemps de pluie et de fleurs froissées, s’apprivoise plus aisément. On regarde un moment la troupe des beccroisés occupés à se nourrir dans le fouillis des petits pruniers qui jouxtent la grange. Les voitures en passant sur la route détrempée font un bruit de bateau. Sensations de début du monde, de rivage, de Bretagne — sans doute à cause de souvenirs de balades printanières au bord du Trieux. On se détend dans les clameurs et la grisaille, à couvert, bien protégé. Une fauvette à tête noire se perche sur le poirier et me gratifie d’un concert. Puis l’averse éclate.

Je travaille au récit de l’escapade camarguaise, allongé dans le lit pour tenter de ménager mon dos, pendant que la pluie s’abat sur le toit et le velux. Oui, dans ce printemps de pluie, de chants et d’écriture je puis me reconnaître…

 

mardi 8 avril 2014

 


 

 

 

DES ILLUSIONS

 

Je ne me souviens pas de ce rêve fait dans la nuit, fixé pourtant dans la mémoire par le hasard d'un réveil intempestif, et dans lequel il y avait mon grand-père, plus jeune et plus grand qu'il ne l'était dans la réalité. Je me souviens cependant de quelques-uns de ces rêves, de ces moments où on a cru voir un monde offert, un monde ouvert, la possibilité imminente d'une réalisation, d'une plénitude, de quelque chose d'à la fois fixe et épanoui. Force est de constater qu'il s'agit toujours d'une illusion plus ou moins élaborée, mais celle-ci fait écho à une aspiration profonde et s'appuie sur la réalité, se trouve toute emmêlée de réalité (elle ne serait sinon pas du tout opérante, elle ne brûlerait pas, elle passerait indifféremment).

Je me souviens de cette grande joie, de cette grande énergie, de cette sensation même d'abandon que j'ai pu connaître pendant certains spectacles de Jacques Higelin. Je pense tout particulièrement à celui-ci à Saint-Pierre de Chartreuse, où je chantais debout parmi la foule le refrain d’ « Irradié » ; ou à cet autre aux Deux-Alpes, pendant la chanson « Pars », pendant laquelle j'ai vécu la ferveur, la jeunesse retrouvée des années 80. Il y avait à chaque fois comme la possibilité offerte d'un retour en arrière. Et puis un jour, la machinerie se casse, l'illusion se déchire. Voici que le concert piétine, que l'artiste, ayant mal préparé son spectacle, peu inspiré sans doute, se perd cependant que la salle peu à peu se vide. D'un seul coup l'agacement vient. On quitte le devant de la scène, en fait quelques mètres de côté et on voit le spectacle pour ce qu'il est (un spectacle), on voit de l'extérieur la salle, l’artifice des projecteurs, le public. On sort un moment. On tente de revenir (l'artiste a repris le dessus, et chante de toutes ces forces) mais c’est trop tard. C’est terminé. La magie (l’illusion) n’opèrera plus.

De même avec C.R.

De même, avec une plus grand intensité encore, lors de ce séminaire d’été avec Fabrice Midal.

De même avec l’écriture, pendant longtemps — mais le feu éteint, cette fois, s’est rallumé, comme cela arrive aussi parfois.

 

mercredi 9 avril 2014

 


 

 

 

MADÈRE, LE RÊVE, L’ÉCRITURE…

 

Temps lumineux et frais (à peine trois degrés). C'est pourtant encore un jour de printemps plein ; même si, ici ou là, l'été pointe déjà son nez parce que les fleurs des arbres ont été remplacées par les feuilles, d'autres arbres ont fleuri et la fraîcheur n'est pas du tout estivales, non plus d'ailleurs que ces verts pâlichons. On peut donc encore un moment se tenir en équilibre sur la ligne attendue du printemps.

On pense à Pâques. Ce dimanche de Pâques ma mère aura 70 ans. La nuit dernière a été mauvaise à cause de violents maux d'estomac. Il a fallu faire une annexe dans le placard de l'entrée pour y ranger tous les médicaments. Elle dit qu'elle est fatiguée et qu'elle n'a pas bonne mine. Pour les enfants la perspective de fêter Pâques et cet anniversaire est une joie sans ombre. L'anniversaire de Clément arrive aussi bientôt, que l’on fêtera en même temps, et l'on se souvient à quel point sa naissance a été liée à la maladie de Josette. Il recevra à cette occasion un ukulélé. J'avais d'abord pensé à un banjo, plus grand, plus cher ; l’ukulélé  semblait plus adapté. Je ne savais pas que cet instrument était originaire de Madère, que c'était des luthiers madériens qui l'avaient amené à Hawaï. Je reviens décidément toujours à Madère, comme si tout ce qu'il peut y avoir de rassurant, de touchant, de doux, de réconfortant, s'était rassemblé dans le souvenir de cette île.

Je pense que j'écrirai le livre de Madère. Cela sans doute s'imposera.

De nouveau je rêve de mes grands-parents (cela semblait s'être espacé). Dans le dernier rêve c'était ma grand-mère qui était morte et mon grand-père qui lui avait survécu. Je lui parlais et lui disais : « tu vois nous sommes là dans cette maison de Montluçon, et c'est comme si elle était là parce que je l'entends toujours dans ma tête. » Il ne réagissait guère, semblant déjà ailleurs. Je m'aperçois que ces rêves sont comme des sortes de visites que je peux continuer à leur faire et qui interdisent à l'oubli d'effacer leurs visages et leurs voix. Ma mère aussi raconte qu'elle a continué, qu'elle continue sans doute encore, à rêver de sa mère disparue depuis longtemps. Je ne sais vraiment pas si on peut voir en cela la moindre consolation. Mais le rapport entre le rêve et l'écriture apparaît une fois encore de manière tout à fait évidente.

Le rêve, l'écriture, la musique, les souvenirs, tous ces fils qui nous relient et empêchent le fagot de notre vie de se défaire tout à fait.

 

jeudi 17 avril 2014

 


 

 

 

FÊTES PRINTANIÈRES

 

Comme souvent en montagne le paysage mêle plusieurs temps, plusieurs saisons : tout là-haut, les crêtes blanches de Belledonne se perdent dans les nuages (on dirait que la montagne fume) ; mais ici dans la vallée c'est encore le printemps et le soleil est doux.

Dimanche on a fêté en même temps le septantième anniversaire de Josette, les quatre ans de Clément, et Pâques (sans nul sacrifice d’animal, il va sans dire). On a joué pour Josette de l'accordéon, de la guitare, de l’ukulélé. Victor a chanté la « Supplique » de Brassens. Tout s'est fait de manière très simple. Dehors il pleuvait. On entendait la pluie crépiter sur le toit pendant qu'on jouait. Léo a chanté « Le petit cordonnier » de Francis Lemarque, puis une chanson avec Clément et de délirantes improvisations.

(Relisant, trois mois plus tard, ces notes, je ne peux que me réjouir avec douleur de ce que nous ayons pu faire à ma mère ce cadeau dont nous savions, sans vraiment savoir, qu’il risquait bien d’être le dernier.)

Les nuages amassés sur les montagnes sont tout ce qui reste des dernières averses. Cela donne aux bouleaux une allure assez échevelée, et cela fait paraître grande la petite montagne de Bramefarine.

 

mardi 21 avril 2014

 


 

 

 

LE LIVRE ET LA MORT

 

C'est vraiment un beau matin d'avril. Il a grêlé hier et le sol est jonché de pétales. Cela n'a rien de funèbre, et l'on pense plutôt un mariage, au confetti jetée d'une fête. Feuillages vert tendre et pétales blancs se mélangent, les pétales peu à peu absorbés par le vert, et cela fait une sorte d'infusion douce. Tout semble réglé à merveille : que les pommiers eux aussi composites, avec leurs fleurs rose et blanc, fleurissent maintenant, pourrait révéler l'excellent sens esthétique d'un Dieu créateur — devant une telle perfection humaine, on comprend en tout cas l'argument des croyants. Cette odeur d'herbe mouillée dit aussi quelque chose du plein épanouissement printanier. Plein printemps. Plain-chant du printemps. Apogée du printemps. C'est aujourd'hui qu'on sent le mieux la renaissance.

Hier après-midi Marie-Thérèse Mutin, que j’avais à peine osé recontacter après tant d’années de silence, a dit oui à la publication de L'éloignement. Cela m’est allé droit au cœur. Elle a d'abord protesté en disant qu'elle était mal placée pour promouvoir le livre, que le publier chez elle reviendrait à « l'enterrer ». Toute naissance n’est-il pas le prélude à un inévitable enterrement ? On tâchera cependant de retarder celui-ci. Me voici prêt à m'impliquer dans la promotion du livre, sans tergiversations. Que cette nouvelle intervienne quelques jours à peine après Pâques, les anniversaires de Josette et Clément et presque deux ans après que j'ai terminé l'écriture du livre, relève aussi d'une conjonction heureuse (comme pour la floraison des pommiers). Je ne jetterai pas volontairement de l’ombre sur le petit soleil de ce contentement-là.

J’annonce au téléphone la prochaine parution de L’éloignement à Josette. Nous nous en réjouissons ensemble. Au dehors le soleil est superbe, et le chemin recouvert de pétales blancs...

La nuit cependant a été mauvaise. Josette raconte son rêve, ce rêve-là :  

« Il y avait dans une pièce un certain nombre de gens, je ne sais qui ils étaient, il y avait moi et... un frigo. Ces gens avaient l'intention de me mettre vivante dans ce frigo, de le fermer, de le mettre en route et de m'y laisser jusqu'à ce que mort s'ensuive. Il y avait pourtant un problème, les clayettes du frigo ne laissaient pas assez de place disponible pour que je puisse y tenir, donc il fallait les enlever. Une fois cette chose faite je devais entrer dans le frigo, mais uniquement pour vérifier que j'aurai assez de place, la "mise en frigo" définitive devait intervenir après, quand je ne sais pas. Je rentrais donc le frigo et je me recroquevillais pour ne pas trop tenir de place, tout était parfait, je tenais parfaitement, mais alors j'imaginais ce qui se passerait plus tard, je me voyais assise ainsi dans ce frigo qu'on allait refermer, je savais que je ne pourrai plus respirer, que j'aurais très froid et je prenais conscience que jamais je ne pourrai supporter ça, que l'idée même de ce que j'allais ressentir m'était insupportable, déjà je suffoquais, j'étais saisie d'une terrible angoisse… mais je n'osais pas le dire, tout avait été convenu ainsi et il était trop tard pour revenir en arrière... La suite je ne sais, je me suis réveillée et j'ai eu cette angoisse pendant longtemps car j'étais vraiment enfermée dans le frigo ! »

C’est évidemment un rêve de mort, un rêve comme dicté du corps et qui annonce l’imminence de la mort (ma mère, de fait, n’a plus à vivre que deux mois et demi – et la relecture de ces notes n’est désormais rien d’autre qu’un sinistre compte à rebours).

 

jeudi 24 avril 2014

 


 

 

 

ÉLOGE DU VERRE

 

 

 

Par le verre, [l’architecture] s’ouvre au jour, elle modifie intégralement son rapport entre l’extérieur et l’intérieur, elle écrit dans les murs des partitions d’ouvertures qui la rythment : la fenêtre devient l’élément fondamental de l’écriture…

Jean-Christophe Bailly [1]
    


La pluie est revenue, qui brouille les images, jette au sol comme grains de riz après un mariage les dernières fleurs blanches du poirier et fait gronder une rumeur que l’homme abrité trouve apaisante et que le merle — cette tache sombre à gauche de l’image — se contente de subir sans autre commentaire que les trilles inaudibles et d’autant plus obstinés de son chant. 

Une fois de plus on admire les lavis changeants peints par la pluie sur la fenêtre de toit, et l’on mesure tout ce qui nous sépare du célèbre haïku de Buson : « Averse d’avril / ne pouvant rien écrire / comme on devient triste ! » [2]

Ces averses qui, depuis quelques jours, ont ouvert un nouveau printemps plus riche en nuées, en brouillards, en contrastes, en parfums lourds de terre trempée et de lilas épanouis, n’enferment nullement l’homme qui écrit et ne génèrent aucune tristesse. Bien au contraire, la maison, qui tend toujours à se replier sur elle-même (et il convient de surveiller ce mouvement de repli, de le contrebalancer par notre vigilance), se trouve remise en relation sonore, visuelle, olfactive avec le dehors.

« La maison, écrit Jean-Christophe Bailly dans un livre consacré à la ville, n’est pas seulement le repli (elle peut et doit le rester), elle est aussi l’unité de base, l’unité commune du dépliement : l’homme ainsi replié-déplié, ainsi ouvert, n’est peut-être ni l’animal politique d’Aristote ni l’homme habitant poétiquement la terre de Hölderlin […] mais il en contient la possibilité, le germe, il a devant lui un champ qui s’ouvre. » [3] 

Je ne sens jamais aussi bien cette possibilité d’ouverture que pendant une averse. 

Buson, qu’on imagine habitant dans quelque cabane en bambou — en tout cas dans une demeure plus précaire que la plupart des nôtres et dépourvue de vitres [4] — était moins protégé, plus proche du merle sous la pluie. L’averse ne l’empêchait pas plus d'écrire qu'elle n'empêche le merle de chanter, mais la tonalité de ses poèmes printaniers (dont beaucoup commencent canoniquement par le verset : harusame ya, « ondée printanière ») en est nécessairement modifiée, modulée en mineur. De même les habitants des maisons d’autrefois ne pouvaient-ils percevoir comme je le fais l’obscurcissement extérieur, depuis leurs intérieurs déjà tellement obscurs. Il y a, entre eux et nous, comme une révolution ; il y a entre eux et nous la distance, la transparence, l’épaisseur d’une vitre en verre.

Je voulais, aujourd’hui, faire l’éloge du verre.

*

C’est, encore, Jean-Christophe Bailly qui parle à ce sujet d’une « révolution » : « De cette révolution, nous ne sommes peut-être pas très conscients, habitués que nous le sommes à la baie vitrée de grande portée. Mais il reste qu’à travers elle on peut lire aussi l’époque des Lumières comme celle de cette ouverture au monde que la vitre en verre coulé rendit possible. Comme il y a un monde d’avant le cinéma, il y a un monde d’avant la vitre… » Et de préciser que la grande fenêtre, « par la fréquence des transactions entre le dehors et le dedans » permet d’accéder à « un monde de l’immédiateté de l’image. » [5] 

Il y a deux fenêtres dans cette pièce que j’occupe sous le toit : une haute fenêtre à deux battants qui donne, à main gauche, sur le jardin, les prés et le dos rond de Belledonne (ce matin complètement pris dans la brume) ; et une fenêtre de toit qui dessine un carré d’un mètre par un mètre et ouvre, comme on sait, sur la cime d’un poirier et le Pic de l’Huile. Je me souviens encore du jour où l’on a placé cette fenêtre, de la métamorphose qui s’en est suivie, de la fascination alors éprouvée — jamais démentie depuis, et d’ailleurs partagée par les chats (qui ne manquent pas une occasion d’aller se promener sur le toit sitôt que j’ouvre) et par les enfants (qu’il faut alors aider à se hisser jusqu’au bord afin d'accéder à cette vue qui leur est ordinairement interdite). 

Cette fenêtre, dieu merci, ne « réduit pas la pluie au silence » (ainsi que l’affirme affreusement la publicité de la marque pour ses nouveaux modèles, auxquels je me félicite d’avoir échappé). Si elle isole du froid et de la chaleur, si elle voile aussi le paysage comme le ferait le filtre d’un appareil photo (et les feuilles, le pollen, la suie, les fientes d’oiseaux s’en mêlent aussi bien souvent), elle permet avant tout de transformer la contemplation du dehors en une sorte d'échange dans lequel l'interface de la vitre a toujours son mot à dire. Cela va de l’observation des oiseaux (j'ai vu à l'instant, posé sur la branche où un tarin l'a depuis remplacé, le beccroisé, mais bizarrement déformé par les gouttes, tel qu'il n'apparaît jamais nulle part ailleurs qu'à ma fenêtre !) à celle des diverses écritures de givre, de buée, de pluie ou de neige qui forment la trame de cette chronique dont pas une ligne n'aurait ainsi été écrite sans cette incroyable invention de la vitre en verre.

*

La conscience d’une dette à payer autant que la curiosité m’ont poussé à effectuer quelques lectures à ce sujet, ce qui m’a conduit du vertige des équations chimiques aux méandres des procédés de fabrication artisanaux et industriels du verre, en passant par moult souvenirs d’églises, de vitraux, de souffleurs de verre… 

Voici, très succinctement, le résultat de ces recherches qui m'ont permis de constater que le verre est :

1. Un matériau ancien… qui a de l’avenir. Découvert à peu près en même temps que l’écriture en Mésopotamie il y a trois à cinq mille ans, le verre est transformé en vitres par les Romains au 1er siècle après Jésus-Christ. Sa structure moléculaire est caractérisée par un désordre important qui fait qu’il supporte bien les effets à long terme des radiations ; on peut donc estimer qu’il a devant lui, à l’instar des scorpions pour la faune, un avenir radieux…

2. Un produit naturel (et une leçon de transparence). Non seulement les ingrédients de base du verre sont naturels, mais on trouve même du verre totalement naturel, dès lors que des roches silicatées ont été brutalement refroidies. L’obsidienne, produite près des volcans, ou les fulgurites formées à la suite de l’impact de la foudre sur du sable, en sont de bons exemples. (Voici au passage de quoi désillusionner le poète qui penserait atteindre sans violence à la transparence de l’être-au-monde : il faut au moins le feu du volcan, de l'éclair, pour pouvoir y prétendre !…) Mieux encore, l’espèce qui produit le plus de verre au monde n’est pas l’homme mais la diatomée — une algue, constituant du plancton, qui a eu l’excellente idée de se protéger au moyen d’une coque dont le verre est fabriqué (cette fois sans violence, et le poète adepte d’une voie douce reprend ici espoir...) à partir des silicates présents dans l’eau de mer, et qui permet de laisser passer la lumière nécessaire à la photosynthèse.

3. Un artefact sophistiqué. Utilisé comme bijoux ou comme vitre, le verre est bien sûr avant tout un produit du labeur humain. L’école de soufflage de verre de Paris le définit comme « une solution solide en état de surfusion provenant de la fonte d'un mélange homogène comprenant principalement de la silice, de la soude et de la chaux». En l’occurrence, la « surfusion » du silice se produit à des températures de 1550°, soit une des températures les plus importantes de l’industrie. Pour obtenir une vitre, le verre fondu est ensuite coulé sur un bain d’étain en fusion, refroidi, laminé… (Je dois en outre ajouter, avec regret, que la production industrielle de verre n’est pas tout à fait étrangère à l’érosion accélérée des rivages : avec 15 milliards de tonnes extraites chaque année pour les besoins du bâtiment, le sable nécessaire à sa fabrication est aujourd’hui la ressource naturelle la plus consommée après l’eau…)

4. Un solide paradoxal. Le verre apparaît comme un liquide visqueux, solidifié, au même titre que la glace qui parfois le recouvre. Il aurait même la propriété de couler à température ambiante, là encore comme la glace — mais cela n’est mesurable qu’à une échelle de temps dépassant l’âge de l’univers. Si le verre n’est pas insensible à l’action de l’averse, il faudra donc un peu de patience avant qu’il ne retourne tout à fait en eau (de même le poète tendant, de ligne en ligne, vers son hypothétique et lointaine dissolution…).

5. Sur la voie du dehors, une offrande d'espace.  Au bout du compte, le verre si peu sensible au temps ouvre un au-delà de l’intime et offre à l'homme la lumière, la vision, l’espace, le dehors — sur lequel vient battre la paupière du store, de la nuit, de la grêle, ou celle de cette pluie qui, à mesure que j’écris, s'amplifie, s'assombrit, et fait de la fenêtre un hublot au travers duquel le poirier n’est plus qu’une ombre, une créature bizarre avec des tentacules, une algue ballottée par les courants marins, un morceau de corail échoué sur la plage…

 

27 avril 2014

 

[1] Jean-Christophe Bailly, La Phrase urbaine, éditions du Seuil, 2013, p.56.
[2] Yosa Buson, Haïku, Orphée/La Différence, 1990.
[3] et [5] Jean-Cristophe Bailly, op.cit. p.135 et p.56.
[4] En 1933, dans son Éloge de l’ombre (In’ei raisen), Tanizaki Junichiro explique que pour rester fidèle à l’esprit de la maison traditionnelle japonaise, il refuse de garnir de vitres les shôji, les cloisons mobiles sur lesquelles sont collées un papier blanc épais qui laisse passer la lumière, mais non le regard et qui « étaient naguère encore la seule fermeture de la maison japonaise ». Il est à noter que l’écrivain se heurte alors à des problèmes d’éclairement et de fermeture, à la suite de quoi il imagine « de les garnir intérieurement de papier, et de vitre à l’extérieur » ce qui se solde par de lourdes dépenses et un échec : « quand enfin ils furent en place, je découvris que, vu du dehors, c’était de vulgaires portes vitrées, et que, vus du dedans, à cause du verre qui doublait le papier, ils n’avaient plus le gonflé et la douceur des shôji authentiques ». Voir Éloge de l’ombre, trad. René Sieffert, P.O.F., 1986, pp. 17 et 112.

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.