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Juste avant l’aube
Je regarde à travers les vitres, et je crois comprendre
Qu’il a cessé de neiger. Une flaque bleue
S’étend, brillante un peu, devant les arbres,
D’une paroi à l’autre de la nuit.

Yves Bonnefoy, Début et fin de la neige.

 


 

 

LA NEIGE  À PAS DE LOUVE

 

 

 

La neige est revenue à pas de louve, sans s’être annoncée, comme par effraction, ce dimanche matin.

S’est abattue sans un murmure sur le village qui dormait.

N’a fait aboyer aucun chien, grincer aucun volet et tinter nulle cloche.

C’est à peine l’aube, le village dort encore sous son manteau bleuté ; est-ce que les habitants rêvent de neige ?


*


On peut écrire avec la pluie. Elle chante.

On n’écrit pas avec la neige.

On se tait.

(Ou peut-être, à voix blanche, comme l'appel imperceptible du roitelet ou un bruit de grésil, un grattement, un frottement, un soupir prolongé, ces quelques lignes lancées en hâte ?)


*


Tout de même quand les flocons s’affolent, cette exaltation, cette joie voltigeante nous poussent à la parole. On ne peut pas rester tout à fait muet devant tant de beauté ! (C'est ce que dit à sa façon l'enfant qui, assis à la fenêtre, pépie comme un pinson.)

Intérieur doux et musical, extérieur froid et silencieux; entre les deux la transparence de la vitre et le regard qui file.

On écrit toujours avec et pour cela.

On n’écrit jamais que sur de la neige, petite brûlure vite effacée, flambeau bref quand le regard traverse et que brille en lui le cristal d'un flocon.

Monte alors ce chant-là, le besoin de ce chant :


La neige tombe sur la neige
pianissimo
violon sans cordes, accordéon
au soufflet percé
fine averse essoufflée
la neige
enchâsse de silence
le cri de la corneille
la neige souligne
les veines des branches
la neige enlumine
l’absence ordinaire
la neige illumine
la neige nimbe
la neige auréole
la neige flamboie
la neige ranime
la neige rallume
la neige raffine
la neige éblouit
ô la neige
la fine averse la fin amor glacée
de la neige !

 

 *


Écrire pendant une averse de neige est un si grand privilège qu'on s'en voudrait de ne pas délaisser les affaires courantes pour reprendre le carnet et la plume (le clavier vient après), comme si on avait soudain quelque chose d'extrêmement urgent à écrire à quelqu'un.

On n’a pourtant rien à écrire à personne (c’est vergogne, je sais, de proclamer publiquement cela !). L’urgence n’est que de suivre au mieux le mouvement de l’averse, et l’on ne dispose pour ce faire que de ses yeux, de sa capacité d’émerveillement (dont on découvre qu’elle ne s’amoindrit pas mais s'affine avec le temps, ce qui laisse espérer qu'on puisse plus tard devenir, si les souffrances prévisibles des maladies et des deuils nous le permettent, un vieillard ravi), ainsi que de sa plume.

On pourrait aussi bien fredonner ou se taire ou danser en imitant la danse des flocons (courir aussi en ouvrant la bouche vers le ciel comme le font les enfants…). Mais on préfère couvrir la page de ces mots noirs largement ajourés, à mesure que la neige fait à peu près le même travail en positif (l’écriture étant le négatif), badigeonnant de blanc ce qui restait du paysage.

Ce n’est pas pour garder trace mais juste pour floconner. Pour se laisser tomber du haut de la page vers le bas en cette chute à la paradoxale platitude. Ce n’est pas même pour dialoguer avec la neige ainsi que l’a fait autrefois le poète Charles d’Orléans ou, plus près de nous, Jean Morisset dans l’un des poèmes les plus neigeusement sensuels qu’il m’ait été donné de lire :

prière sur blanche-mousse
lumière réfringence
respiration du froid
sur la musique du silence
poudrerie assoupie de l'univers
et ta beauté qui sourit
de mille flocons

tu es la tempête de neige
la plus magnifique que j'ai rencontrée

— l’averse de neige nous demeure somme toute assez indifférente et se soucie peu de l’homme qui la regarde, qui l’admire ou qui peut-être la maudit en songeant au chemin qu’il faudra dégager.

Ce n’est pas non plus pour quelque lointain et hypothétique lecteur, dont on peut raisonnablement douter que la lecture de ces lignes peu soignées lui apportent le plaisir esthétique, la distraction, voire l’éblouissement ou le supplément de vie qu’on est en droit d’attendre d’un texte littéraire.

Encore que.

Si toi qui me lis pourtant tu pouvais, à travers ces lignes trop hâtives, percevoir quelque chose du miracle que ce fut de les avoir écrites pendant cette averse de neige, si tu pouvais entendre en toi, dans le silence de la lecture, ne serait-ce qu’un écho de ce si beau silence que j'entends maintenant, si tu pouvais alors toutes affaires cessantes laisser là les écrans, les écrits, pour aller à la fenêtre et, quels que soient ton lieu, ta saison, ta maison, regarder à ton tour la beauté voltiger, l’invisible soudain redevenu visible, l’impalpable tremblant juste au bout de tes doigts et ta propre fenêtre ouverte sur un monde — alors, bien sûr, ce petit gribouillage prendrait toute sa possible dimension, comme l’averse de neige qui, s’amplifiant encore, semble prendre toute la mesure de cette vallée, de cette montagne, de cet hiver enfin déployé qu’elle habite en incontestable et sublime souveraine.

Au bout du compte l’écriture et la neige n’auraient ainsi qu’une seule et même absence de but : habiter pleinement, amplement, royalement, l’immensité du monde.

 

*


L’écriture est comme la neige.

Elle ne recouvre que pour dévoiler la beauté extraordinaire du plus ordinaire. Elle abolit les frontières et rehausse de noir la feuille blanche comme la neige rehausse de blanc les rameaux.

Elle ne pèse pas plus que les flocons, elle n’ensevelit pas, elle ne fige pas, différente à chaque nouveau regard qu’on posera sur elle.

Elle accompagne la danse, voyez-vous, elle est une danse généreuse. Elle est du côté des oiseaux et des cerfs qui se rassemblent autour des villages et des villes, elle est cet éclat dans l’œil écarquillé de l’enfant, de l’homme, de la bête qui regardent depuis quarante-mille ans tomber la neige.

Elle s’accorde particulièrement bien au noir et blanc de la pie juchée sur le grand pin, elle est manière de s’accorder au vivant, manière de respirer, de sautiller, de marquer le blanc en tombant, manière encore de tomber et de se relever, d’être à la fois humain autant qu’on peut et inhumain comme sait l’être cet hiver dont un récit tragique de tempête et de bateau brisé, à la radio, rappelle la cruauté.

L’écriture est comme la neige : elle est manière d'acquiescer malgré tout, manière de s’incliner comme s’inclinent le saule, le bouleau, le poirier sous le poids de la neige, le vieillard sous celui des années.

Elle s’accumule longtemps dans le silence du non-écrit puis tombe à l’improviste, se déploie sur la page, tourbillonne, ramène toute chose à son intensité première, fait ressentir chaque instant comme un événement et puis peu à peu se replie, se rature, se brouille, s’amollit, se fractionne, se disloque, se brise, glisse, reflue et finalement laisse place à nouveau au silence.

Comme la neige en fin d'hiver l’écriture non plus ne tient pas, ne tient plus tout à fait ses promesses (ce dont on ne saurait se plaindre ni lui faire grief). À la fenêtre striée de gouttes et sur la page, au soir venu, c’est la débâcle prévisible.

L’écriture ainsi fond, sans drame, comme la neige, se fond dans le silence.

 

2-3 février 2014 


 

 

 INTÉRIEUR VIDE

 

 

 

Silence

intérieur vide

à la fenêtre

en transparence

en grand silence

le givre trace

ses arabesques

insaisissables

toute la nuit

tous feux éteints

en grand silence

en ton sommeil

en ton absence

le givre avance

le givre veille

le givre écrit.

 

16 février 2014 


 

 

 DÉBÂCLES

 
 

 

 

Chaque journée rejoue désormais, avec ses variations spécifiques mais sur un tempo de plus en plus rapide, le même thème du même morceau : celui de la débâcle — ou plutôt des débâcles successives, car les nuits de février s’accompagnent encore de gelées et de brèves averses de neige dont la tiédeur matinale efface les traces.

Ce matin le verre de la vitre reste ainsi obstrué par une fine couche de givre criblée de gros glaçons, et les champs sont couverts d’une pellicule de poudreuse à peine suffisante pour que les passereaux y laissent leurs empreintes. Tout semble à nouveau figé, mais déjà on devine à travers ce voile trouble les mouvements des nuages, les nuances de bleu, le marron terne de la forêt. Bientôt c’est le premier craquement : une plaque de glace glisse brusquement sur le toit de tôle jusqu’à ce que la stoppent les bien nommés arrêts-neige (sans lesquels la gouttière aurait depuis longtemps été arrachée). Les glaçons pris dans le givre, qui rappellent les grappes d'œufs pondus ces derniers jours par les grenouilles rousses des mares alentour, les glaçons de nouveau bougent, coulent, se libèrent en centaines de gouttes d’eau qui suivent la pente, rejoignent la gouttière, empruntent les canalisations jusqu’à la route et, partant, jusqu’au torrent dégelé du Gelon.

Réapparaissent alors le ciel changeant, les branches zigzagantes du poirier et l’échine un peu hirsute du Pic de l’Huile — ce petit rocher qui, vu depuis la combe de La Rochette, semble suffisamment pointu pour avoir reçu le nom d’aiguille, dont le mot huile est une déformation...

 

Il me plaît d’imaginer le chemin que continue de parcourir l’eau qui coule du toit.

La voici donc mêlée aux eaux chargées du Gelon (qui prend sa source dans la commune voisine du Pontet en une belle tourbière à 1330 mètres d'altitude). Rejoint par le tout proche Nant des Fruitiers ainsi que par le Nant Provent (lui-même joliment dénommé en son amont « ruisseau du Feu de Joie »), le torrent dévale sur cinq cents mètres de dénivelé jusqu’au bourg de La Rochette, file sous le petit pont d’où j’aime le saluer lorsque je descends faire des courses puis, grossi par son affluent du Joudron, n’avance plus que mollement en dessinant une sorte de U jusqu’au bourg de Chamoux. Cette plaine, qui aujourd’hui encore reste souvent prise dans le brouillard, a longtemps été une zone marécageuse et impaludée à la réputation sinistre. C’est en 1854 que la construction d’un tunnel à Chamousset, près de Chamoux, a permis de faire déboucher le Gelon jusque dans l’Isère. Grâce à ce tour de force, me voici donc relié au Rhône, puisque l’Isère — l’impétueuse, la rapide — après avoir franchi la vallée du Grésivaudan entre Chartreuse et Belledonne, passé Grenoble, longé le Vercors et traversé le Dauphiné, se jette finalement dans le grand fleuve à quelques kilomètres au nord de Valence, au pied du Vivarais.

 

Le paysage cependant s'est tout à fait dégagé et les champs blancs ont commencé à revêtir ce vert usé de la fin février, vert couleur paille parsemé de restes de névés, de perce-neige et de taupinières noires, vert de pelouse rase et de ternes pâtures qui déjà dit quelque chose de l'ouvert des alpages et annonce la joie des premières marches en montagne, les joies de la débâcle.

 

« Débâcler », c’est faire sauter la bâcle, la barre qui bloque la porte ou la fenêtre — condition première à toute sortie, bien sûr.

 

On sent soudain dans le sang comme une impatience de torrent…

On descendra ce jour observer les grenouilles de la gouille dont la rumeur, entendue d’ici, ressemble à un ronronnement, puis on dévalera sur les feuilles boueuses jusqu’aux rives du Gelon qu'on remontera sans doute jusqu'aux ruines de l'ancien moulin — avec une pensée fraternelle pour tous ceux qui, au même moment, happés peut-être par la même impatience, seront partis marcher eux aussi le long de l’un ou l’autre des mille cours d’eau qui sillonnent le bassin du Rhône... Mais de cette escapade il ne peut ici être question: la vigie se doit de rester immobile à son poste mobile, pratiquant vaille que vaille cet art du guet et du voyage en chambre — en somme, et sans raillerie, une forme de géopoétique adoucie pour sédentaire pantouflard ou poète forcé de garder le lit !

 

À l’horizon redevenu tout net un nuage dresse son cou de dragon et, jetant vers la fenêtre un regard que je juge narquois mais quand même débonnaire, met un point final à ma page.

 

dimanche 23 février 2014 


 

 

 CARABUS INTRICATUS

 

 

 

C’est un de ces soirs ordinaires où l’on estime qu’il n’y a plus rien à faire, plus rien à dire ni à guetter, plus rien qui puisse venir étonner. Rideaux tirés sur la fenêtre — et ainsi protégé de l’éventualité du reflet intrigant qu’aurait pu par exemple provoquer (si elle n’était à cette heure tout à fait invisible) la Lune en son dernier quartier —, résolument sourd aux appels de la hulotte, je lis assez mollement en la somnolente compagnie d'une chatte siamoise.

Soudain une sorte de crissement qui semble venir de derrière le rideau attire l’attention. Je pense d’abord qu’il s’agit du deuxième félin de la maison qui gratte je ne sais quoi, quand je constate que ma Siamoise, en équilibre sur le bureau et dépliée de tout son long, claque des mâchoires vers un point du plafond. C’est à ce moment que je le vois et l'entends striduler : un gros Carabe fraîchement sorti de son sommeil hivernal.

Aussitôt l’arrivée de ce signe manifeste, rutilant et tonitruant d’un Dehors printanier en ma demeure que je croyais bien close fait disparaître toute trace de fatigue, et me voici occupé à pourchasser d’une main l’insecte tout en maintenant à distance la chatte de l’autre main. Le ballet des blattes tropicales, le bruit de bombardier des énormes mouches-rhinocéros qui autrefois s’abattaient sur ma table comme des balles, l’irruption toujours espérée d’un titan de vingt centimètres ou plus, ne me procuraient pas de plus grande excitation que celle qui m’anime à présent lorsque, penché sur le coléoptère à la belle armure bleue, je m’interroge et je l’interroge (carabe, d’accord, mais lequel ?). Je prends en hâte et pour mémoire deux ou trois photographies, avant de le soustraire à la férocité des chats en le renvoyant au dehors.

Cette image prise juste avant la chute est un curieux tableau : l’insecte encore accroché au jaune du bureau semble emporter avec lui dans le noir un peu de peinture bleue ; et cette autre où l’on ne voit presque plus le Carabe en fuite m’évoque bizarrement une photo comparable (et d'aussi piètre qualité) prise naguère — d’un ocelot brésilien !

Une fois passée cette visite inédite, je cherche dans les livres et sur la Toile quelques renseignements. Ce Carabe était manifestement Carabus intricatus, le Carabe embrouillé (ou embarrassé…). Pourquoi intricatus ? Je ne trouve nulle explication à ce qualificatif surprenant (sa course n’avait rien d’embarrassé et, quoiqu'évidemment affolée, m’a plutôt semblé assurée et rapide) mais, dans Wikipédia, ces quelques lignes qui m’enchantent (et que je souligne) :

Le Carabe embrouillé ou Carabus intricatus fait partie des plus gros Carabidés. À la différence de la plupart d'entre eux, dont les élytres sont plutôt bombés et aux contours ovales, les siens sont presque plats, sensiblement élargis à la partie postérieure et brusquement terminés en pointe. Observés à la loupe, ils rappellent un paysage sous-montagneux fortement dénivelé. Le carabe embrouillé se tient dans la forêt. On le trouve dans les feuilles mortes, sous des poutres ou dans la mousse ; souvent aussi il grimpe sur les arbres à plusieurs mètres de hauteur, où il se dissimule sous l'écorce. (…) Ce coléoptère hiberne dans les vieilles souches.

C’est le premier printemps dont l’arrivée m’est ainsi annoncée non par les froissements de papier des rougequeues mais par l’irruption d’un gros insecte noir dont les élytres dessinent « un paysage sous-montagneux fortement dénivelé », et qui me rappelle à sa manière que nous aussi habitons à plusieurs mètres de hauteur, dissimulés sous l'écorce du toit, à l’intérieur de vieilles souches…

 

24 février 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.