STRATUS NEBULOSUS OPACUS

 

 

Hier le ciel était traversé de striures qui évoquaient un fond de sable gris sous une eau peu profonde ; il est aujourd’hui assez uniformément opaque, sans ombres ni halo, comme un globe de papier épais faiblement éclairé de l’intérieur. Naturellement cela change sans cesse : sitôt cette phrase écrite une faille apparait qui laisse entrevoir un pan de ciel bleu lavande assez terne, tirant sur le violet, bientôt absorbé par une sorte de grosse éponge trempée. Belledonne, le Pic de l’Huile, les toits des villages voisins, tout cela a disparu. Stratus nebulosus opacus s’installe, s’accroche aux sapins, aux antennes. Nous sommes dans le nuage…

 

*

 

J’avais dans l’idée d’écrire à propos de ces grands et lumineux nuages d’après orage, de ces « lents nuages » des longues journées d’été qui font dormir le Pessoa du Cancioneiro :

Les lents nuages font dormir
et le ciel bleu rend le sommeil heureux
je flotte intimement abandonné
au bord de ne plus me sentir. [1]

Mais le temps en a décidé autrement, et ce sera encore Pensées sous les nuages :

Il est vrai qu’on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile,
le socle des montagnes fume de trop de brouillard… [2]

 

*     

 

L’homme reste un guetteur de nuages.

Il regarde les nuages d’abord pour connaître le temps et planifier son propre temps (pour ce qui est de faire les foins ou d’aller aux girolles, ce ne sera ni pour aujourd’hui, ni pour demain…).

Il regarde les nuages parce qu’ils sont occultation de l’idéal, rappel de nos limites ou invitation à les dépasser. « L’étranger » de Baudelaire aime comme on sait les nuages, « les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! », mais ce rêve de fuite n’est que le premier mouvement du balancier qui mécaniquement oscille entre le « spleen » d’un ici écrasé par un ciel « bas et lourd » qui « pèse comme un couvercle » et l’« idéal » d’un nébuleux au-delà… Difficile, semble-t-il, de regarder vers le ciel sans larguer les amarres !

L’homme enfin regarde les nuages parce qu’il s’y reconnaît ou parce qu’il s’y projette.

Nuages... Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d'un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l'obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l'intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. [3]

C’est là une manière sans doute naïve mais bien humaine de ramener à soi l’étrangeté, l’imprévisibilité des formes du monde. Le Ciel est décidément, pour les projections humaines, un écran idéal, et les nuages des symboles de la condition humaine, de l’esprit, des rêves.

Tout cela me semble légitime, mais me laisse néanmoins insatisfait.

J’aime les nuages. J’aime tous les nuages.

J’aime naturellement les grands cumulus qui parfois prolongent les montagnes et, montagnes eux-mêmes, ou châteaux, ou remparts éblouissants, renforcent encore ce sentiment de protection et d’ouverture qui est ce qui attache le plus durablement le nuage que je suis au paysage alpin.

J’aime ces nuages en lambeaux qui tracent dans le ciel des calligraphies zigzagantes que le vent déforme, étire, resserre, efface.

J’aime les nuages qui passent comme ceux qui s’accrochent.

Et j’aime tout autant que les blancs nuages de beau temps ces nuages opaques et uniformes qui, comme aujourd’hui, filtrent la lumière comme le ferait un verre dépoli doublant celui de la fenêtre. (Je confesse ici publiquement mon peu de goût pour le cieux absolument bleus, qui m’inspirent plutôt une certaine inquiétude ou un certain vertige, comme la vision d’un gouffre marin vu à travers des eaux limpides.)

J’aime les nuages, non seulement parce qu’ils sont support à rêveries mais plutôt parce qu’ils sont la respiration rendue visible de la Terre et de ses habitants. À l’instar de la pluie ou de la neige qu’ils transportent et parfois précipitent, ils sont un rappel constant de ce qui nous relie à la Terre, au grand cycle de l’eau – autant dire, de la vie. Ils sont l’eau du ciel, ils sont torrents, flaques, mares, océan – ici même, à portée de regard. Ils ne sont pas une invitation au voyage : ils rendent visible le voyage que réellement nous effectuons sur ce bateau rapide de la planète. Éphémères sans tragique, ils rendent visibles le vent, le mouvement. (Les menaces, aussi, parfois, quand on sait que les nuages peuvent aussi bien être nourriture ou poison, suivant la nature des impuretés autour desquelles s’est effectuée la condensation qui les constitue.[4])

Regarder les nuages ainsi peut être manière de réaffirmer un lien avec le monde. Faute de savoir les nommer, on en vient cependant vite à se laisser emporter par les « délires de l’imagination » (comme disait Rousseau). Ces dragons, ces châteaux qui viennent spontanément à l’esprit font une lecture bien pauvre, qu’on peut néanmoins facilement enrichir.

 

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Nuages, de Gilles Clément, est un étrange « journal de bord » tenu par l’écrivain-jardinier lors d’un voyage entre Le Havre et Valparaiso sur le Monteverde, « un cargo porte-conteneurs allemand au pavillon d’Antigua » [5]. Il s’agit, pendant cette traversée, d’observer les nuages, les « météores », la météorologie étant, parmi tous les phénomènes agissant sur la nature, « le plus insaisissable », « celui qui façonne les climats, les flores, les paysages, et « enfin celui qui couvre la planète d’un seul élan, nous assure d’une réalité encore chancelante dans les esprits : Gaïa la Terre, notre maison, fonctionne comme un seul être vivant ».

Passons sur la personnification mythologique et les « théories de Gaïa » (l’idée d’une volonté transcendante ressurgit vite, pas moins égarante que nos rêveries sur l’au-delà des nuages…). Dans son livre, Gilles Clément s’attache surtout à suivre la figure de Jean-Baptiste Lamarck, « naturaliste, savant, penseur universel » et surtout « le premier à oser sérier les nuages et leur donner un nom » dans son Annuaire météorologique (1800-1810). C’est cette dimension du travail de Lamarck qui m’intéresse ici.

 

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Ce qui frappe d’emblée, c’est la capacité qu’a Lamarck à concilier l’émerveillement devant « la plasticité des phénomènes », et d’autre part la rigueur méthodologique avec laquelle il entreprend de trouver un langage susceptible de décrire de manière extrêmement suggestive « l’état du ciel ». Voici donc nommés les nuages « brumeux », « terminés », « en balayures », « en voiles », « en lambeaux », « boursouflés », « pommelés », « attroupés », « diablotins », « en montagne », « en barres », « coureurs »… Lamarck ainsi est le premier à déterminer des groupes assimilables aux genres et aux espèces des biologistes, en fonction de l’altitude, de la position et de l’aspect des nuages. Il y a, dans cette façon de nommer, la fraîcheur de la découverte.

Cette nomenclature a cependant été jugée « trop française », et a été effacée par celle proposée en latin par Howard et diffusée par Goethe dans sa Wolkengestalt nach Howard (Forme des nuages d’après Howard) . On en arrive ainsi à la terminologie actuelle, qui distingue une dizaine de genres (cirrus, cirrocumulus, cirrostratus, altocumulus, etc.), quatorze espèces (fibratus, uncinus, spissatus, etc.) et un certain nombre de variétés (intortus, vertebratus, etc.) .

Il y a sans doute là un risque de pousser un peu loin la logique « objectivante », qui est la grande faiblesse du langage scientifique – mais avec les nuages qui nous poussent à l’évanescence, mieux être prudent ! Il me semble qu’on peut sans vergogne puiser d’abord dans la terminologie de Lamarck pour décrire (donc, regarder) les nuages, puis tenter d’user de la terminologie « officielle » (qu’il n’est somme toute pas plus difficile de s’approprier que, par exemple, celle qu’utilise l’ornithologue). Gilles Clément raconte être « venu aux nuages, un jour au-dessus de la Manche, saisi par l’étrangeté d’un tapis uniforme, ondulé, scintillant, dessinant des lignes à l’infini, vers un point imaginaire au-delà des mers et des continents, en un monde inconnu, immédiatement à notre portée, si loin cependant ». Il a appris plus tard qu’il s’agissait d’un « Altocumulus radiatus perlucidus », et commente : « J’aurais pu être déçu. Mais les descriptions donnaient un paysage : amoncellement de vaguelettes, texture fine de ciel en écaille, cisaillement du vent. Plus tard encore j’ai observé la trame par en dessous, ombres régulières, saisissement du cadre par ce toit nouveau fait de lumière et d’eau. »

Je me souviens moi-même (et je crois que chacun pourra ici trouver ses propres exemples) de ma stupeur lorsqu’un jour, à Lyon, j’ai ouvert ma fenêtre sur un ciel chargé de protubérances pendantes séparées par des liserés éblouissants, qui donnaient véritablement l’impression de quelque catastrophe imminente et que je m’étais empressé de photographier ; j’ai appris ensuite avec plaisir et soulagement que ce type de formation avait été nommé « Mamma » : Cumulonimbus avec Mamma

 

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Beaucoup de nuages ont défilé depuis le début de ce texte. Quelques averses se sont abattues sur la fenêtre du toit. Le beau temps n’est pas revenu, que l’on n’espère d’ailleurs pas. Maintenant le soir tombe et je regarde encore les nuages. Je ne veux pas deviner le temps de demain, ni rêver, ni me projeter dans un ailleurs, ni même trouver dans cette activité et dans ces mots qui l’accompagnent et la soutiennent une satisfaction esthétique ou une manière de mettre un peu d’ordre dans le beau désordre des météores (ces bandes pommelées).

Je regarde pour voir, je suis une fois encore le mouvement du monde, allongé sur le dos dans la barque de ma vallée…

 

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[1] Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro », in Œuvres poétiques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade p. 791.

[2] Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, in Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade p.718.

[3] Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, Paris, Christian Bourgois, p. 78.

[4] Je ne voudrais pas laisser plus de place qu’une note en bas de texte à ces « théoriciens du complot » qui prétendent que les avions qui dessinent dans le ciel ces tracés parfois étourdissants obéissent à quelque dessein secret de quelque grande puissance occulte chargée de « contrôler le climat », et ont formé un réseau d’observateurs censés dénoncer ce prétendu « complot » : l’observation, ici, est tout entière perturbée par la paranoïa…

[5] Toutes les citations sont extraites de Gilles Clément, Nuages, Paris, Bayard, 2007.

 

30 juillet 2014

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.