LA MAISON SANS ELLE

 

 

J’occupe, dans une pièce obscure donnant sur un paysage de montagne brumeuse et de pluie, le transat rouge qui devait permettre à ma mère de surélever ses jambes enflées par la maladie, et qu’elle n’a pu utiliser. D’ici j’écris et je guette, saoulé de musique renaissante, de brouillard, de pluie, de thé et de douceur familiale. Dehors l’orage gronde. Parfois les vitres tremblent. La rumeur de la pluie et du vent s’intensifie, les feuillages se tordent, puis la pièce et la montagne s’illuminent un instant et tout tremble. La chienne reste près de moi. Ainsi on se rassure. On fait le décompte des jours écoulés. On se repasse le film invraisemblable de la fin comme un gosse effleurant le cactus qui le pique. On repasse, on ressasse, on remâche, sans amertume et presque sans lassitude, et absolument pas désireux de se distraire ni de chasser les images qui reviennent. On vit bien en compagnie des fantômes qu’on aime, à la condition je crois de ne surtout jamais les ignorer mais de les choyer (comme mon père choyait ma mère quand elle était en vie). Couché au fond de cette pièce obscure dans le transat rouge, un œil sur ce grand ciel d’orage, je choie donc mon fantôme en convoquant son absence, en rappelant les souvenirs…

Je ne connaîtrai jamais cette maison sans elle.

 

20 juillet 2014