LES TROMPETTES DE JUILLET

 

 

Au détour de la conversation mon père dit qu’il n’y a plus d’avenir. Je le vois tenté de fouiller les décombres de maisons effondrées depuis cinquante années, parce qu’il n’y a plus d’avenir mais que le passé existe encore. Je proteste : ma mère ne s’intéressait pas à ces décombres-là, mais à ce qu’on ferait, à ce qui se ferait après elle, d’après elle, à partir d’elle. Elle est là en moi, en ce que je vois, en les textes que j’écris, dans les sous-bois qu’on arpente à nouveau.

La forêt du Carrel, on l’arpente à nouveau — sans elle. On a mangé hier la toute dernière barquette de ces dernières trompettes qu’on avait cueillies tous ensemble, tardivement, en novembre dernier. Léo, Clément, mon père et moi marchons ainsi à travers ces sous-bois. Des dizaines de petites grenouilles rousses bondissent entre les feuilles. Quelques grasses limaces d’un orange admirable reluisent dans la mousse. Mais on ne trouve, en fait de champignons, que de rares bolets spongieux, et les très dangereuses amanites panthère. Il est de toute façon bien trop tôt pour cueillir des trompettes, mais peut-être n’est-on venu ici que pour ça : ressentir encore son absence, en venant dans le bois aux trompettes à une période où il n’est pas possible d’en trouver.

Cette petite grappe de trompettes que je vois soudain au bord du chemin parmi la mousse fait figure de pied-de-nez aux saisons, à l’absence : les trompettes sont là, que nous cueillons en plein mois de juillet ! Et l’on ramène une fois de plus de cette excursion tout ce qu’il faut pour le partage, pour le festin, pour l’avenir.

 

23 juillet 2014