Moi, je fixais les éclairs...

 


 

 

 

ALERTE ORANGE

 

 

Alerte orange aux orages, qui arrivent par l'ouest à vive allure. Vigie vigilante j'ouvre les yeux et les fenêtres, je me saisis des jumelles, du carnet, de l’appareil photo. Je me tiens prêt.  

Déjà le ciel blanchit et l’atmosphère se tend. On entend au lointain les premiers grondements. Des rafales tièdes font battre les portes, plient les bouleaux, affolent les carillons. Sur l'échine de Bramefarine passe la lueur d'un premier éclair furtif comme un soubresaut de bête effleurée par un fil électrique. La radio parle de pluies violentes sur les Pyrénées atlantiques, et l’on sent bien le souffle moite qui monte de là-bas. Les châtaigniers en fleurs semblent sauter sur place. Une jeune buse traverse lourdement le jardin et, dédaignant les recommandations des services météorologiques qui préconisent de s’abriter « hors des zones boisées », se pose à l’orée du bois sur une branche basse…

Bientôt de lourdes gouttes s'abattent sur le toit et les champs, assombrissant le sol, rehaussant les couleurs. Mon voisin M. Villard continue à faire son jardin : il sait que l’orage est encore loin et qu’il pourra terminer son travail sans vraiment se mouiller. Il a raison : le temps de griffonner ces lignes, l’averse a cessé et l’on n’entend plus à nouveau que les clarines et l’appel d’une fauvette. Une voiture qui passe en faisant un bruit de hors-bord rappelle seulement que la route est trempée. La journée de nouveau s’étire, blanche et tiède...

 

*

 

L’orage éclate à l’improviste. On a beau s’y être préparé, en avoir suivi très consciencieusement la progression, cette accélération brutale laisse pantois, qui évoque celle d'un fauve qui, après avoir poursuivi nonchalamment sa proie en lui laissant croire qu’elle pourrait s’échapper, libère soudain toute sa puissance, la dépasse et d'un coup de patte la renverse. Ainsi aussi de la chute du sable au fond du sablier, de l'eau crevant le barrage après cinquante ans de fissures, ou de la maladie longtemps contenue qui emporte en une nuit le malade. Le ciel craque, que relient à la terre des lignes éblouissantes.

À cette minute les vieux de la vallée sont assis aux balcons et regardent les éclairs sans penser (ou en pensant peut-être au passé). Ailleurs on se presse aux fenêtres avec les enfants qui viennent de rentrer du dernier jour d’école, et l'on s'exclame que c'est déjà, dans ce ciel en fête, les grands feux d’artifice du Quatorze Juillet !

Moi, je fixe les éclairs. Je déclenche au hasard l'appareil photo puis découvre sur l'écran ces colliers de feu, ces cartes lumineuses de contrées impossibles, ces figures d’ours, de sangliers, de rhinocéros, tous ces zigzagants graffitis peints sur la paroi du ciel par un peintre survolté…

Comme toujours, et même lorsque l'orage a enfin éclaté, il y a de longs moments d'apaisement, des moments blancs où la pluie cesse de tomber, où les éclairs se font plus rares. On se dit que l'orage s'éloigne. On en est presque déçu, ou trop hâtivement soulagé. Quelques instants après on se rend compte qu'il est sur nous, juste au-dessus de nous, sur les crêtes là-haut où les rhododendrons sont en fleurs et où les tout derniers névés finissent de fondre. Tout se remet à gronder, à trembler de plus belle, on voit de larges pans de brume courir derrière les châtaigniers en bataille, la rumeur enfle et ce sont cette fois des images de guerre qui viennent à l'esprit. Ces colliers de feu qu'on admirait tout à l'heure de loin, maintenant nous parent. On est pris dans l'orage. Quand la foudre tombe on entend aussitôt son fracas et tout vire au blanc. Les hautes herbes jaunes sont tombées. Des arbres sont tombés. Des bêtes ont dévissé…

Traversant la tempête comme une sorte de paquebot un gros grumier chargé de troncs redescend la vallée, tous gyrophares allumés ; on peut imaginer la frayeur des quelques automobilistes qui en ce moment remontent tant bien que mal la route étroite du Villard, lorsqu'ils se retrouveront face à un tel engin...

Le déchaînement cependant continue, et ce sont à perte de vallée des roulements de tambour, un jeu de grosse caisse, de caisse claire, de batterie, de djembé, de tam-tam branchés sur ampli.

Toute une journée, tout un été, toute une vie de silence accumulés pour ce vacarme-là.

Deux hirondelles virevoltent entre le gris noir et le gris blanc du ciel, et on pourrait les croire complètement affolées (à moins qu'elles ne soient en train de danser à la poursuite d'insectes déportés par l'orage, ou qu'elles jouent à attraper les grêlons qui sont comme de très lourds insectes). L'orage s'éloigne, l'orage revient, ça gronde, ça se tait, ça gronde à nouveau. À présent ce sont tous les nuages rassemblés au fond de la combe qui se déploient et cavalent le long de Belledonne comme les flammes et la fumée d'un gigantesque feu de forêt, effaçant peu à peu la montagne. Tout s'obscurcit. Un souffle froid descend de cette masse grise. La lumière vacille. Un choc, une dernière brûlure...  

Plus de lumière, plus de parole possible.

 

4 juillet 2014


 

 

 

HORIZON – MÉMORIAL – RENOUVELLEMENT

 

 

 

Les mots lui apparaissent dans un cadre blanc, en lettres d'imprimerie : horizon, mémorial, renouvellement. (L'horizon ne serait donc désormais plus qu'un mémorial, autant dire une tombe ; mais de cela on attendrait comme un renouvellement ?)

Des flashes aussi : des cases vertes, un échiquier noir et blanc.

La voix voilée parfois défaille. Des mots viennent plus difficilement, la mémoire aussi défaille. La vue s'est troublée, l'ouïe est perturbée — parfois, des miaulements, mais aucun chat ne miaule. Elle voit quelqu'un passer sur la route où il n'y a personne, ou bien l'enfant en équilibre sur la rambarde. Pendant ce temps le vent se lève, l'heure tourne, deux milans filent dans l'air doux, qui tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent. 

« Moi, ces derniers temps, je me suis mise à avoir très envie de vent, de vent et d'eau ; mais dans le coin il n'y en a pas beaucoup... »

 

6 juillet 2014


 

 

NOVEMBRE EN JUILLET

 

 

Interminablement il pleut sur la vitre à travers laquelle on ne voit plus qu’un fantôme d’arbre, et je convoque mes fantômes en écoutant la « Ballada das aguas »  chantée par Catherine Ribeiro. Comme un souvenir déjà lointain je vois la silhouette maigre de ma mère sur le perron de la maison, qui fait signe de sa main maigre à la voiture qui déjà s’éloigne. Cette vieille femme à la voix et au corps brisés par la maladie, cette vieille femme à l’esprit obscurci par l’opium des médicaments et l’empoisonnement hépatique, cette vieille femme devenue si fragile, c’est pourtant encore ma mère, qui est là encore en vie. Aujourd’hui, je peux encore lui parler au téléphone : c’est elle-même qui a appelé pour nous livrer le dernier compte rendu du médecin remplaçant vu en urgence dans l’après-midi.

Il pleut maintenant depuis quatre jours et l’on se serre sous les couvertures. On pleure beaucoup, puis on se remet au travail sans penser. Je classe des textes. Je prépare le repas. À six heures je m’empare avec une sorte de fièvre du téléphone, parce que je sais que je vais pouvoir encore entendre, même voilée et confuse, la voix de ma mère vivante. Je l’ai réveillée, elle préfèrerait ne pas parler. Le silence à venir sera pire.

Pesante attente sans illusion. On s’abrutit de pluie. On pianote des lettres sur l’ordinateur, on met en ordre des textes ou bien, on joue de l’accordéon. Pendant ce temps l’empoisonnement gagne. Nous sommes aujourd’hui le 9 juillet 2014. Il fait de plus en plus froid.

 

9 juillet 2014


 

 

 

AVERSES

 

 

La cime du poirier reste brouillée par une pluie si lourde que l’on dirait des flocons de neige fondue. La maison reste dans le brouillard. Bien sûr il a fallu remettre le chauffage. Les bêtes restent blotties à l’intérieur, les enfants s'impatientent, les cultures souffrent de trop de pluie (les plantes aromatiques du jardin du Grand Creux pourrissent sur place et doivent être jetées)...Toute la vallée se replie, on croise peu de monde et c’est, en juillet, une atmosphère de fin d’automne.

Hier le docteur a dit que la fin n’était plus qu’une question de semaines. La confusion mentale, due au dysfonctionnement du foie, n’est pas réversible. Le repas de mercredi dernier au Villard aura été le dernier. On voudrait pouvoir en graver dans la tête le moindre détail, mais c’est la banalité même de la conversation alors tenue qui est irremplaçable, inatteignable.

Au téléphone c’est pourtant encore à ma mère vivante que je m’adresse, et elle peut encore me répondre. Elle ne sait pas, elle ne sait plus ou elle ne veut pas dire qu’elle est condamnée. L’état de confusion dans lequel elle est ne nous autorise pas à en parler ouvertement. La voix – sa voix si sonore, vibrante, qui a toujours conservé son accent du midi – est épuisée. Elle s’étouffe. Elle parle lentement, confond parfois les mots, mais parvient à tenir un long discours parfaitement cohérent, qui est un compte rendu tronqué, faussé, biaisé, de la visite chez le docteur. On lui parle maintenant avec la douceur, la généreuse hypocrisie qu’on a quand on parle à un enfant. Il faut la rassurer quand on la sent inquiète. L’aider à trouver ses mots. Tout faire pour masquer cette confusion qui va s’aggraver.

Je peux encore parler à ma mère vivante, et elle peut me répondre, mais ce n’est déjà plus tout à fait elle. Pas encore son fantôme. Pas non plus une enfant. Ma mère malade. Ma mère mourante. Pouvoir encore lui parler, ce n’est vraiment pas un miracle. C’est presque insupportable. Redevenu soi-même comme un petit enfant, on voudrait pourtant ne faire que cela, et revenir chercher auprès d’elle le réconfort qu’on ne trouve plus nulle part. On se retient de reprendre le combiné ou de partir la rejoindre sans délai. On attend. On sera bientôt auprès d’elle, auprès d’eux. Elle dit que la ponction ne l’a pas soulagée. Elle souligne que ce problème de foie est quand même inquiétant, et elle se demande ce qu’on va pouvoir faire. Elle parle longuement. Je pense encore que je vais bientôt pouvoir m'installer quelque temps aux Vellats et rester auprès d'elle pour les derniers moments...

La pluie s’est arrêtée. On sort dans le jardin. On plante un cognassier, qui sera l’arbre de la fin. On arrache les mauvaises herbes, les ronces, les orties qui ont tout envahi. Les enfants se frottent les mains dans l’herbe mouillée et disent : « Regarde, comme on la main verte ! » Et puis, je file avec eux vers les bois. Tout est trempé bien sûr. L’orange vif des premières girolles fait comme des lampes posées dans la pénombre. Ils s’exclament. On pousse plus loin. On traverse le grand champ où se tapissent les renards (peut-être ceux-là même qu’un arrêté préfectoral condamnera dans quelques jours, avec quelques blaireaux, à une « élimination administrative »), et on s’enfonce en direction du torrent (qui fait un vacarme terrible). Les girolles, je les ramasse sans penser à rien, ni pleurer. Parfois Clément se pique à une bogue et proteste, mais il est heureux : c’est la première fois où il peut ramasser lui-même les champignons, qu’il écrase parfois (il pleure si on le lui reproche) ou dont il arrache maladroitement le chapeau, mais qu’il apprend à reconnaître et à cueillir.

Ainsi on reste penché dans la pénombre, une heure durant, cependant que la chatte Dana qui, comme toujours, a suivi, miaule en se frottant à nos bottes.

Le soir on assiste, comme prévu, au concert de Tir Na Nog, le groupe de musique irlandaise de Raphaël. On retrouve cette atmosphère des salles de spectacles qu’elle aimait tant. La musique. L’accordéon. La simplicité, la générosité rayonnantes de Raphaël, qui prouve qu’on peut être musicien talentueux sans être pour autant poseur imbu de sa personne. On se surprend à se laisser aller à la musique, on s’étonne de ce qu’un aussi profond chagrin puisse être, comme toute chose (à l’exception peut-être d’une intense souffrance physique), discontinu. On rentre tard.

Maintenant il pleut de plus belle. Il est bientôt midi et il pleut. Je travaille à cette montagne de notes accumulées ces vingt dernières années. Je repars pour l'instant de la période qui suit L’éloignement et Derrière les lignes, soit l’automne 2012. Ce n’est pas une fuite. Ce sont les mois qui ont précédé et suivi la mort de ma grand-mère. Il pleuvait, le temps était maussade. On disait à peu près les mêmes mots que maintenant. Je remonte le temps, depuis la mort de ma grand-mère à celle imminente de ma mère. Je choisis pour le site les traces que je conserverai. Il pleut encore plus fort. Les époques se brouillent. C’est là aussi manière de se sortir du temps, d’être déjà dans le temps de l’après. Je mets au propre ces notes comme on met de l'ordre dans ses affaires avant de disparaître.

Il pleut encore plus fort. Ça gronde, c’est de la grêle. Je prends l’accordéon et je joue tant bien que mal « Les yeux noirs ». Je revois le concert qu’on lui avait offert, avec mon père et les enfants, pour ses soixante-dix ans en avril dernier. Que c’était doux. Que c’était bon. Il faut faire de la musique tant qu’on peut, autant qu’on peut, et dire à ceux qu’on aime qu’on les aime. Je maudis cette pudeur, cette timidité qui m’empêche le plus souvent de le faire autrement que par le truchement d’une plume, d’un clavier. Il faudrait pouvoir, à tout moment, tomber dans les bras des gens et les serrer contre soi : vous êtes vivant, c’est merveilleux, c’est un miracle.

Je pense aux gens qui ont perdu des proches. Tu as donc traversé cela ? Comment est-ce possible ? Laisse-moi t’embrasser. C’est vraiment de la grêle qui roule sur la fenêtre de toit. Au sommet de la silhouette déformée du poirier je vois comme une grosse boule enflammée : c’est un mouton-paresseux qui s’est réfugié là, et qui se recroqueville sous l’averse. Ce sont des bêtes touchantes. Tu te souviens quand on les observait tous ensemble sur le chemin du Rorota ? Tu avais tes cheveux, tu pestais contre tes cheveux, tes vrais cheveux qui frisaient à cause de l’humidité… Je voudrais retourner en arrière. Veux plus avancer, âne bâté pliant soudain sous la charge. Je veux retourner en Guyane. (Ainsi du chien stupide qui, attaché au chariot, ne comprend pas qu’il lui faut marcher dans le même sens que celui-ci s’il ne veut pas que ce soit pire.) Je n’arrive pas à voir autre chose qu’un mouton-paresseux sur la cime du poirier. C’est moi, à présent, qui suis victime de confusion ? Je le prends en photo : sur l’écran de l’appareil photo, il n’y a aucun animal. Je regarde par la fenêtre du toit : je vois parfaitement la fourrure, le gris du poil, les taches noires, la flammèche orangée, les deux bras repliés. Il me tourne le dos. Autant regarder ailleurs. Autant ne plus rien regarder ; autant cesser ce soliloque.

 

12 juillet 2014


 

 

 

DANS LA NUIT

 

 

Lundi quatorze juillet, trois heures du matin. C'est le cœur d'une belle nuit d'été qui sent encore la pluie. On entend les insectes chanter et la hulotte quelque part. Après une longue période très agitée le temps se calme. Nuit calme. Au téléphone la voix étranglée de mon père : c'est fini.

Un chevreuil zigzague dans le fossé, affolé par les phares. C'est vraiment comme un accouchement à l'envers, où les larmes ont remplacé la joie. Le faon sur la route ne semble pas prêter attention au passage de l'unique véhicule qui circule à cette heure. Une chauve-souris frôle la vitre. C'est fini. Elle est partie très vite (plus rapide aura été son agonie que son accouchement). Elle est partie un peu après le feu d'artifice. Je me souviens de la mort de Ferré, un 14 juillet aussi. Nous étions au Carrel tous ensemble et nous avions pleuré. Maintenant je roule en pleine nuit sur cette route déserte pour rejoindre mon père là où ma mère repose.

La nuit dans les montagnes est pleine de vie. Voici un blaireau qui traverse, à petit pas forcément très pressés. Elle est morte avec mon père auprès d'elle, présent jusqu'au dernier instant. Ce souffle qu'hier elle peinait tant à maintenir s'est brisé. On reste avec ses derniers mots pas prononcés. Cette dernière esquisse d'un dernier baiser. Je ne suis pas trop bien. Ça va. Déjà ça n'était plus vraiment elle, ce cadavre vivant. Pour entendre à nouveau ce qui fut vraiment ses derniers mots il faut revenir au jardin, quand elle a demandé l'heure et qu'elle s'est étonnée qu'il ne soit pas plus tard, qu'elle s'est réjouie que la journée ainsi se prolonge. C'était encore une après-midi de grande douceur, où elle avait serré Clément contre elle et s'était exclamé qu'il sentait bon. Parce que la vie sentait bon. Parce qu'elle aimait la vie, infiniment...

C'est peu dire qu'elle ne voulait pas partir. Elle a cessé de lutter simplement le moment venu, comme son corps et la vie le lui imposaient. C'est sans drame, pas sans douleur bien sûr mais sans drame. Vive la vie. Fais attention à toi. Conduis très prudemment sur la route des gorges où il y a du brouillard à cette heure. Fais attention aux bêtes, fais attention aux gens, attention à la nuit et attention à toi. Prends soin de tous et de toi. Une bruine fine couvre le pare-brise. La route des gorges est dangereuse, où une jeune fille a encore trouvé la mort il y a quelques semaines au retour de son vingt-et-unième anniversaire. Désormais tout sera encore un peu plus fragile. Il pleut de plus belle. Les rares voitures ressemblent à des animaux perdus. Cette fois tu fais la route tout seul. Pas de souvenirs, pas encore ; juste la route, la pluie, la nuit. Les essuie-glaces font un bruit infernal et la voiture a comme un souffle rauque. Il pleure de plus belle. Lueur des réverbères jaunes. Et tous ces longs traits fins qui descendent du ciel vers l'habitacle, presque de face, et qu'on voit très bien quand on met les pleins phares.

Je quitte Les Marches, j'approche. Mon père là-bas pleure tout seul. Et même quand je serai là il pleurera tout seul. Il pleut à grosses gouttes, la voiture fait jaillir des gerbes d'eau blanche, et c'est comme une averse tropicale. Est-ce qu'il pleuvait ainsi la nuit de la naissance de Léo ? Est-ce qu'il pleuvait ainsi la nuit de la naissance de Clément ? Elle était alors entrée à l'hôpital. C'était le début de ce compte à rebours achevé cette nuit. C'est la fin.

 

14 juillet 2014


 

 

 

AUPRÈS D’ELLE, DANS LA DERNIÈRE CHAMBRE

 

 

L'aube à peine. Je suis assis auprès d'elle. Je caresse sa main qui est encore chaude. Je regarde son visage de dormeuse apaisée, un peu trop figé à cause de la mentonnière qui empêche la mâchoire de retomber et à cause surtout de cette posture sur le dos, avec les deux bras repliés le long du corps, qui ne lui était pas du tout naturelle (elle dormait toujours repliée sur le côté). Je regarde son visage lisse qui n'est pas un masque de cire malgré la jaunisse et la mort, mais bien encore son visage. Elle semble respirer, mais je sais que cette illusion de mouvement vient de mon propre corps ; mon père en a fait l'expérience cette nuit quand il a constaté sa mort.

Déjà je peine à sentir ici sa présence, comme si j'étais seul (ce qui, au fond, est le cas). Je peine tout autant à sentir son absence, tant elle est vivante en moi, en ma voix, en mon visage, en mes souvenirs, en toutes les pages de ce carnet.

Malgré la douleur, qui est immense, malgré la tristesse si facile à convoquer, le sentiment qui domine est celui du soulagement. Parce qu'on a fait ce qu'il fallait, jusqu'au bout. Parce que nous nous sommes beaucoup aimés. Parce que mon père a été jusqu'au bout avec elle. Parce qu'elle a peu souffert, accompagnée dignement par tous ceux qui l'aimaient et par son médecin.

Sans doute c'était encore bien trop tôt, et nous aurions eu tant à faire — tant de voyages, tant de spectacles. On n'aura pas pu aller jusqu'à la lassitude. Si on ferme les yeux ce sont les images de Madère, de ce dernier voyage à Madère qui remontent. On se laisse simplement effleurer par ces images, qu'on laisse passer. Elle aussi à la fin aura laissé passer. Peu ou plus d'attachement. La joie d'un dernier fruit mordu, de cette pêche qu'elle avait trouvée délicieuse. L'étonnement devant la douceur de cet après-midi d'été qui se prolongeait : c'est bien, c'est vraiment bien… Je pensais qu'il était plus tard... L'apaisement. Il est donc possible de partir en paix. Il faut pour cela, outre des circonstances favorables qui ne dépendent guère de nous, avoir fait ce qu'il fallait, ce qu'on devait. Avoir accumulé des provisions d'images heureuses, de ces images dont on peut ensuite faire comme un feu de joie en lequel se consument notre peur, notre amertume, le regret, le tragique.

C'est ainsi. C'était ainsi. Ce fut bien.

Tu vois : c'est ainsi. Ce fut un très beau voyage. Nous en avons bien profité. Merci. Infiniment merci.

Je suis pourtant encore ce tout petit garçon qui allait acheter dans une boutique de Ferney une bonbonnière blanche pour la Fête des Mères : « Maman chérie je t'aime »… Je reste auprès de toi. Je suis très confiant : la mort même est à peine une séparation, tant nous allons continuer à cheminer ensemble — et tu me parleras, je sais, dans l'écriture et dans les rêves. 

Dire cela, c'est peut-être aller un peu vite en besogne, et chercher à contourner la douleur, à l'enrober dans un discours facilement consolateur ? Je ne pense pas me consoler de ton absence. Tu seras toujours là comme un manque, à chaque escapade, à chaque voyage, à chaque spectacle, à chaque livre. Et cette date du 14 juillet 2014 restera un repère, comme certains sommets qu'on a escaladés un jour et qu'on regarde avec nostalgie peut-être quelques années après quand on ne peut plus le faire. Mais je ferai avec toi, avec toi qui me manques, avec ton manque, avec le manque. Il restera le bienvenu à table avec nous, chaque jour. On composera avec comme le compositeur avec le silence et la plume avec le papier blanc. Ce sera douloureux et doux, nullement tragique ni déchirant. Apaisé comme ton dernier sommeil. Lumineux comme ces vues de Madère. Dénudé aussi, parce qu'on aura traversé ensemble cette souffrance et que cela nous aura lavés, purifiés, rendus meilleurs peut-être (je l'espère).

Écrire auprès de toi alors que tu n'es plus, écrire auprès de ce qui est — mais ce mot est à peine prononçable — ton cadavre n'est pas t'exhiber, m'exhiber, et ce n'est pas indécent parce que c'est encore écrire avec toi et tenter de traduire dans un langage audible l'apaisement, la confiance que tu m'as apportés — toi qui fus pourtant enfant si malheureuse et longtemps si peu apaisée, mais toi devenue femme heureuse ; toi qui fais aujourd'hui une jeune morte radieuse...

Je serre encore ta main, va, ton poignet maigre autour duquel on a mis un bracelet de plastique avec ton nom et ta date de naissance comme on le fait pour les nouveaux-nés. Qu'est-ce qui nait ainsi aujourd'hui de ta mort?

On me fait sortir un moment. Sur le tableau blanc de la tisanerie : « 439 — pas de viande ». Cela suffit à raviver la souffrance, comme tout ce qui concrètement rappelle la vivante que tu fus. Comme ce châle rouge que tu portais déjà quand je te photographiais devant une fenêtre de la maison du Carrel, à contre-jour, il y a vingt ans. Comme ces vêtements que mon père est reparti chercher — et comment ne pas défaillir dans la grande maison vide, devant les penderies, les bijoux, les bibelots, les souvenirs ?

J'entrouvre le store. Une ombre bleue trempée se lève lentement sur la combe de Savoie. Un merle chante. Première journée que tu ne verras pas. Mon père aurait voulu te dire l'histoire de cet oiseau qu'il a, en rentrant, sauvé de la chatte qui l'avait ramené à l'intérieur de la maison et qui s'était réfugié sur le buffet du salon en laissant au sol une plume. Nous aurions bien voulu encore te faire écouter les chansons que tu aimais, et lire des pages du livre que tu ne tiendras jamais dans tes mains, mais dont tu avais pu lire le manuscrit et fêter malgré tout la prochaine parution.

Avant de partir tu avais demandé ce que nous allions faire : sur quel textes vas-tu travailler cet été ? Comment va se passer l'année d'accordéon de Léo ? Pour tes quarante ans à toi on t'offrira un accordéon... Tes dernières forces, tes deux derniers voyages, ç'aura été pour voir jouer Léo au concert du Pontet, pour venir apporter les ultimes cadeaux. La générosité et l'amour nu comme seuls remèdes au grand malheur du monde ?

Tout ce que j'ai à redire avec toi, à transmettre.

Tout ce qui fait que la vie vaut quand même d'être vécu.

Tout cela que n'entame pas la réalité de toute façon inconcevable de ta disparition.

Tout ce qui fait vivre. Tout ce qui fait écrire. Tout ce qui fait entrouvrir le store sur cette campagne trempée où se blottissent des maisons encore endormies entourées par la pluie, le brouillard, et ces montagnes douces des Préalpes que nous avons ensemble si souvent arpentées... Voici là-bas, émergeant à peine des nuages et de la nuit, la chapelle du Mont-Saint-Michel — tu te souviens ? Et puis voici le Granier et l'Alpette, voici la Dent du Chat au loin... On portera là-haut le souvenir de toi. On le dispersera au vent — il n'en sera que plus vaste, plus vivant.

Ta main est froide maintenant, et tu n'es plus ici. Tu es déjà là-haut — je veux dire, sur les crêtes de nos mémoires. La campagne détrempée est pleine d'oiseaux, de renards, de chevreuils. Elle n'est ni triste, ni gaie, mais pleine de vie et de mort. Tu n'entends pas ? — J'entends pour toi cette pluie qui crépite à la fenêtre de ta dernière chambre. Deux corneilles traversent la brume — une autre se perche sur le toit de l'hôpital. Hier, tu sais, à la maison les jeunes pies faisaient, depuis leur nid, un fabuleux raffut ! J'entends, je regarde pour toi. Je voudrais te prendre par la main (ta main est froide maintenant), ou allez va! sur mon dos (tu es si légère maintenant — tu ne pèses presque plus rien) et que nous repartions encore à travers les prés pour la cueillette des rosés. La vitre se crible de gouttes qui sont autant de miroirs minuscules en lesquels se reflètent ta chambre, ton visage lisse de jeune morte, ma silhouette et les prés, les monts, le brouillard, les corneilles.

Pose encore ta main fraîche, ta main froide sur mon front. Reposons-nous un peu. Ensemble reposons. C'est le premier matin du monde sans toi. Comme après une naissance on est bien fatigués. Reposons. Repose en paix.

 

14 juillet 2014


 

 

LA MAISON SANS ELLE

 

 

J’occupe, dans une pièce obscure donnant sur un paysage de montagne brumeuse et de pluie, le transat rouge qui devait permettre à ma mère de surélever ses jambes enflées par la maladie, et qu’elle n’a pu utiliser. D’ici j’écris et je guette, saoulé de musique renaissante, de brouillard, de pluie, de thé et de douceur familiale. Dehors l’orage gronde. Parfois les vitres tremblent. La rumeur de la pluie et du vent s’intensifie, les feuillages se tordent, puis la pièce et la montagne s’illuminent un instant et tout tremble. La chienne reste près de moi. Ainsi on se rassure. On fait le décompte des jours écoulés. On se repasse le film invraisemblable de la fin comme un gosse effleurant le cactus qui le pique. On repasse, on ressasse, on remâche, sans amertume et presque sans lassitude, et absolument pas désireux de se distraire ni de chasser les images qui reviennent. On vit bien en compagnie des fantômes qu’on aime, à la condition je crois de ne surtout jamais les ignorer mais de les choyer (comme mon père choyait ma mère quand elle était en vie). Couché au fond de cette pièce obscure dans le transat rouge, un œil sur ce grand ciel d’orage, je choie donc mon fantôme en convoquant son absence, en rappelant les souvenirs…

Je ne connaîtrai jamais cette maison sans elle.

 

20 juillet 2014


 

 

 

LES TROMPETTES DE JUILLET

 

 

Au détour de la conversation mon père dit qu’il n’y a plus d’avenir. Je le vois tenté de fouiller les décombres de maisons effondrées depuis cinquante années, parce qu’il n’y a plus d’avenir mais que le passé existe encore. Je proteste : ma mère ne s’intéressait pas à ces décombres-là, mais à ce qu’on ferait, à ce qui se ferait après elle, d’après elle, à partir d’elle. Elle est là en moi, en ce que je vois, en les textes que j’écris, dans les sous-bois qu’on arpente à nouveau.

La forêt du Carrel, on l’arpente à nouveau — sans elle. On a mangé hier la toute dernière barquette de ces dernières trompettes qu’on avait cueillies tous ensemble, tardivement, en novembre dernier. Léo, Clément, mon père et moi marchons ainsi à travers ces sous-bois. Des dizaines de petites grenouilles rousses bondissent entre les feuilles. Quelques grasses limaces d’un orange admirable reluisent dans la mousse. Mais on ne trouve, en fait de champignons, que de rares bolets spongieux, et les très dangereuses amanites panthère. Il est de toute façon bien trop tôt pour cueillir des trompettes, mais peut-être n’est-on venu ici que pour ça : ressentir encore son absence, en venant dans le bois aux trompettes à une période où il n’est pas possible d’en trouver.

Cette petite grappe de trompettes que je vois soudain au bord du chemin parmi la mousse fait figure de pied-de-nez aux saisons, à l’absence : les trompettes sont là, que nous cueillons en plein mois de juillet ! Et l’on ramène une fois de plus de cette excursion tout ce qu’il faut pour le partage, pour le festin, pour l’avenir.

 

23 juillet 2014


 

 

 

COURT-CIRCUIT

 

 

 

D’abord on a cru à un court-circuit à cause de ce flash blanc qui avait illuminé la pièce ; le fracas qui a suivi a rétorqué : l’orage.

Je me poste à la fenêtre pendant que les premières gouttes criblent la fenêtre de toit. Le soir tombe. Les grillons stridulent continûment mais la rumeur du vent commence à s’en mêler. Une chaise tombe, que personne ne ramasse. Un souffle froid pénètre la pièce. Un gros 4x4 rouge remonte la route, et l’on voit à la lueur des phares que tout est trempé.

Grondements lointains ; cliquetis ; les fougères plient, les bouleaux frissonnent.

Heureuse ou peut-être jalouse de cette place inhabituelle (car j’ai installé mon fauteuil tout contre la fenêtre) la chatte se frotte à mon pied, mordille mes orteils, se hisse sur mes genoux et finalement s’y installe, prenant la place du texte que je tentais d’écrire (c’est là un comportement très ordinaire chez le chat, avec lequel l’écrivain félophile se doit de composer…).

La pluie glisse sur la fenêtre.

Fracas. Ça s’agite du côté du tilleul, ça balance au sommet des sapins. On pressent quelque chose de violent, qui ne vient pas. Éclairs au loin. Grand calme. Rumeur de la rivière. Les grillons stridulent continûment. Il fait simplement un peu froid, et l’on n’y voit plus goutte…

 

25 juillet 2014


 

 

 

LA FAILLE

 

 

 

Tout un long jour la pluie a continué à crépiter. Les deux chattes se sont réfugiées à mes côtés et dorment, roulées en boule, tout en continuant manifestement à prêter à ce qui les entoure une attention souterraine mais soutenue (l’orientation des oreilles en atteste).

Allongé dans le transat rouge que j’avais acheté pour que ma mère puisse rester au soleil de la terrasse dans une position favorable (ce transat qu’elle avait tant bien que mal essayé mais qu’elle n’a pas pu utiliser à cause du temps, c’est-à-dire de la pluie et surtout du peu de temps qui lui restait à vivre), allongé donc juste sous la fenêtre avec les livres, les carnets et le thé à portée de la main, je suis moi-même une sorte de malade. Je regarde tantôt la vitre maculée de pollen, de fientes, de brindilles, tantôt et plus volontiers les nuages, qui font aujourd’hui comme les ripple-marks d’un fond sableux de couleur gris-blanc ; et je travaille, pauvre malade, à refaire à rebours des balades passées, revisitant Paris, traversant cette faille qui désormais sépare en deux versants la vallée de la vie…

 

29 juillet 2014


 

 

 

STRATUS NEBULOSUS OPACUS

 

 

Hier le ciel était traversé de striures qui évoquaient un fond de sable gris sous une eau peu profonde ; il est aujourd’hui assez uniformément opaque, sans ombres ni halo, comme un globe de papier épais faiblement éclairé de l’intérieur. Naturellement cela change sans cesse : sitôt cette phrase écrite une faille apparait qui laisse entrevoir un pan de ciel bleu lavande assez terne, tirant sur le violet, bientôt absorbé par une sorte de grosse éponge trempée. Belledonne, le Pic de l’Huile, les toits des villages voisins, tout cela a disparu. Stratus nebulosus opacus s’installe, s’accroche aux sapins, aux antennes. Nous sommes dans le nuage…

 

*

 

J’avais dans l’idée d’écrire à propos de ces grands et lumineux nuages d’après orage, de ces « lents nuages » des longues journées d’été qui font dormir le Pessoa du Cancioneiro :

Les lents nuages font dormir
et le ciel bleu rend le sommeil heureux
je flotte intimement abandonné
au bord de ne plus me sentir. [1]

Mais le temps en a décidé autrement, et ce sera encore Pensées sous les nuages :

Il est vrai qu’on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile,
le socle des montagnes fume de trop de brouillard… [2]

 

*     

 

L’homme reste un guetteur de nuages.

Il regarde les nuages d’abord pour connaître le temps et planifier son propre temps (pour ce qui est de faire les foins ou d’aller aux girolles, ce ne sera ni pour aujourd’hui, ni pour demain…).

Il regarde les nuages parce qu’ils sont occultation de l’idéal, rappel de nos limites ou invitation à les dépasser. « L’étranger » de Baudelaire aime comme on sait les nuages, « les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! », mais ce rêve de fuite n’est que le premier mouvement du balancier qui mécaniquement oscille entre le « spleen » d’un ici écrasé par un ciel « bas et lourd » qui « pèse comme un couvercle » et l’« idéal » d’un nébuleux au-delà… Difficile, semble-t-il, de regarder vers le ciel sans larguer les amarres !

L’homme enfin regarde les nuages parce qu’il s’y reconnaît ou parce qu’il s’y projette.

Nuages... Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d'un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l'obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l'intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. [3]

C’est là une manière sans doute naïve mais bien humaine de ramener à soi l’étrangeté, l’imprévisibilité des formes du monde. Le Ciel est décidément, pour les projections humaines, un écran idéal, et les nuages des symboles de la condition humaine, de l’esprit, des rêves.

Tout cela me semble légitime, mais me laisse néanmoins insatisfait.

J’aime les nuages. J’aime tous les nuages.

J’aime naturellement les grands cumulus qui parfois prolongent les montagnes et, montagnes eux-mêmes, ou châteaux, ou remparts éblouissants, renforcent encore ce sentiment de protection et d’ouverture qui est ce qui attache le plus durablement le nuage que je suis au paysage alpin.

J’aime ces nuages en lambeaux qui tracent dans le ciel des calligraphies zigzagantes que le vent déforme, étire, resserre, efface.

J’aime les nuages qui passent comme ceux qui s’accrochent.

Et j’aime tout autant que les blancs nuages de beau temps ces nuages opaques et uniformes qui, comme aujourd’hui, filtrent la lumière comme le ferait un verre dépoli doublant celui de la fenêtre. (Je confesse ici publiquement mon peu de goût pour le cieux absolument bleus, qui m’inspirent plutôt une certaine inquiétude ou un certain vertige, comme la vision d’un gouffre marin vu à travers des eaux limpides.)

J’aime les nuages, non seulement parce qu’ils sont support à rêveries mais plutôt parce qu’ils sont la respiration rendue visible de la Terre et de ses habitants. À l’instar de la pluie ou de la neige qu’ils transportent et parfois précipitent, ils sont un rappel constant de ce qui nous relie à la Terre, au grand cycle de l’eau – autant dire, de la vie. Ils sont l’eau du ciel, ils sont torrents, flaques, mares, océan – ici même, à portée de regard. Ils ne sont pas une invitation au voyage : ils rendent visible le voyage que réellement nous effectuons sur ce bateau rapide de la planète. Éphémères sans tragique, ils rendent visibles le vent, le mouvement. (Les menaces, aussi, parfois, quand on sait que les nuages peuvent aussi bien être nourriture ou poison, suivant la nature des impuretés autour desquelles s’est effectuée la condensation qui les constitue.[4])

Regarder les nuages ainsi peut être manière de réaffirmer un lien avec le monde. Faute de savoir les nommer, on en vient cependant vite à se laisser emporter par les « délires de l’imagination » (comme disait Rousseau). Ces dragons, ces châteaux qui viennent spontanément à l’esprit font une lecture bien pauvre, qu’on peut néanmoins facilement enrichir.

 

*

 

Nuages, de Gilles Clément, est un étrange « journal de bord » tenu par l’écrivain-jardinier lors d’un voyage entre Le Havre et Valparaiso sur le Monteverde, « un cargo porte-conteneurs allemand au pavillon d’Antigua » [5]. Il s’agit, pendant cette traversée, d’observer les nuages, les « météores », la météorologie étant, parmi tous les phénomènes agissant sur la nature, « le plus insaisissable », « celui qui façonne les climats, les flores, les paysages, et « enfin celui qui couvre la planète d’un seul élan, nous assure d’une réalité encore chancelante dans les esprits : Gaïa la Terre, notre maison, fonctionne comme un seul être vivant ».

Passons sur la personnification mythologique et les « théories de Gaïa » (l’idée d’une volonté transcendante ressurgit vite, pas moins égarante que nos rêveries sur l’au-delà des nuages…). Dans son livre, Gilles Clément s’attache surtout à suivre la figure de Jean-Baptiste Lamarck, « naturaliste, savant, penseur universel » et surtout « le premier à oser sérier les nuages et leur donner un nom » dans son Annuaire météorologique (1800-1810). C’est cette dimension du travail de Lamarck qui m’intéresse ici.

 

*

 

Ce qui frappe d’emblée, c’est la capacité qu’a Lamarck à concilier l’émerveillement devant « la plasticité des phénomènes », et d’autre part la rigueur méthodologique avec laquelle il entreprend de trouver un langage susceptible de décrire de manière extrêmement suggestive « l’état du ciel ». Voici donc nommés les nuages « brumeux », « terminés », « en balayures », « en voiles », « en lambeaux », « boursouflés », « pommelés », « attroupés », « diablotins », « en montagne », « en barres », « coureurs »… Lamarck ainsi est le premier à déterminer des groupes assimilables aux genres et aux espèces des biologistes, en fonction de l’altitude, de la position et de l’aspect des nuages. Il y a, dans cette façon de nommer, la fraîcheur de la découverte.

Cette nomenclature a cependant été jugée « trop française », et a été effacée par celle proposée en latin par Howard et diffusée par Goethe dans sa Wolkengestalt nach Howard (Forme des nuages d’après Howard) . On en arrive ainsi à la terminologie actuelle, qui distingue une dizaine de genres (cirrus, cirrocumulus, cirrostratus, altocumulus, etc.), quatorze espèces (fibratus, uncinus, spissatus, etc.) et un certain nombre de variétés (intortus, vertebratus, etc.) .

Il y a sans doute là un risque de pousser un peu loin la logique « objectivante », qui est la grande faiblesse du langage scientifique – mais avec les nuages qui nous poussent à l’évanescence, mieux être prudent ! Il me semble qu’on peut sans vergogne puiser d’abord dans la terminologie de Lamarck pour décrire (donc, regarder) les nuages, puis tenter d’user de la terminologie « officielle » (qu’il n’est somme toute pas plus difficile de s’approprier que, par exemple, celle qu’utilise l’ornithologue). Gilles Clément raconte être « venu aux nuages, un jour au-dessus de la Manche, saisi par l’étrangeté d’un tapis uniforme, ondulé, scintillant, dessinant des lignes à l’infini, vers un point imaginaire au-delà des mers et des continents, en un monde inconnu, immédiatement à notre portée, si loin cependant ». Il a appris plus tard qu’il s’agissait d’un « Altocumulus radiatus perlucidus », et commente : « J’aurais pu être déçu. Mais les descriptions donnaient un paysage : amoncellement de vaguelettes, texture fine de ciel en écaille, cisaillement du vent. Plus tard encore j’ai observé la trame par en dessous, ombres régulières, saisissement du cadre par ce toit nouveau fait de lumière et d’eau. »

Je me souviens moi-même (et je crois que chacun pourra ici trouver ses propres exemples) de ma stupeur lorsqu’un jour, à Lyon, j’ai ouvert ma fenêtre sur un ciel chargé de protubérances pendantes séparées par des liserés éblouissants, qui donnaient véritablement l’impression de quelque catastrophe imminente et que je m’étais empressé de photographier ; j’ai appris ensuite avec plaisir et soulagement que ce type de formation avait été nommé « Mamma » : Cumulonimbus avec Mamma

 

*

 

Beaucoup de nuages ont défilé depuis le début de ce texte. Quelques averses se sont abattues sur la fenêtre du toit. Le beau temps n’est pas revenu, que l’on n’espère d’ailleurs pas. Maintenant le soir tombe et je regarde encore les nuages. Je ne veux pas deviner le temps de demain, ni rêver, ni me projeter dans un ailleurs, ni même trouver dans cette activité et dans ces mots qui l’accompagnent et la soutiennent une satisfaction esthétique ou une manière de mettre un peu d’ordre dans le beau désordre des météores (ces bandes pommelées).

Je regarde pour voir, je suis une fois encore le mouvement du monde, allongé sur le dos dans la barque de ma vallée…

 

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[1] Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro », in Œuvres poétiques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade p. 791.

[2] Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, in Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade p.718.

[3] Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, Paris, Christian Bourgois, p. 78.

[4] Je ne voudrais pas laisser plus de place qu’une note en bas de texte à ces « théoriciens du complot » qui prétendent que les avions qui dessinent dans le ciel ces tracés parfois étourdissants obéissent à quelque dessein secret de quelque grande puissance occulte chargée de « contrôler le climat », et ont formé un réseau d’observateurs censés dénoncer ce prétendu « complot » : l’observation, ici, est tout entière perturbée par la paranoïa…

[5] Toutes les citations sont extraites de Gilles Clément, Nuages, Paris, Bayard, 2007.

 

30 juillet 2014

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.