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Veilleur de jour

le rougequeue a rallumé

les bourgeons de mars.

 


 

 

PHOENICURUS OCHRUROS, ÉLOGE DU ROUGEQUEUE NOIR

 

 

 

Mars s’est imposé avec cette lumière nette et froide qui, tombant sur les arbres encore nus, pourrait donner l'impression qu’on s’apprête à refaire à l’envers le chemin de novembre, si l’on ne sentait en même temps les odeurs de terre lourde qui montent des prairies, ces poussées de fleurs et de bourgeons entrouverts (les jeunes Saules marsault aux troncs vert bouteille criblés de losanges foncés commencent à se couvrir de petits chatons clairs qui sont la première nourriture des abeilles), et si surtout ne retentissaient avec une frénésie croissante les appels, les chuintements, les claquements d’ailes, les clameurs des oiseaux.

Voici ce matin, à la fenêtre, à la même date exactement que l’an passé (et c’est peu dire que la régularité de ce retour rassure), les premiers Rougequeues — d'abord une femelle qui sautille sur le toit de la grange (ils sont donc arrivés depuis plusieurs jours, car les mâles viennent d'abord seuls en éclaireurs), puis un mâle posté sur le poirier.

Malgré le retard accumulé dans le travail ordinaire, il m’est impossible de ne pas célébrer ce retour, id est de consacrer quelques lignes à ce drôle d’oiseau-là. J’éprouve naturellement l’intérêt le plus vif pour tous les habitants avec lesquels je partage mon poste de guet du Villard, et j’ai déjà évoqué dans ces pages quelques-uns d’entre eux ; j’avoue en outre une assez ancienne et naïve propension à me chercher en toutes sortes de bêtes des figures tutélaires : Bouquetin (blessé), Gypaète (sans barbe), Tétras-lyre (sans lyre), Grillon (de l’automne) ou Ara (déplumé)  furent quelques-unes de ces figures animales en lesquelles j’ai cru me reconnaître. Mais il n’y avait là rien d’aussi durable qu’avec le Rougequeue noir. À bien y réfléchir (et à l’instar de l’ami Jean-Louis dressant un portrait « en 21 strates » du Chamois), j’entrevois au moins sept raisons susceptibles, sinon d’expliquer, au moins d’illustrer le rapport particulier que j’entretiens avec Phoenicurus ochruros.

 

1. Un oiseau d’ombre épris de lumière.

Ce petit passereau dont le plumage grisâtre se confond facilement avec les murs et les rochers qu’il affectionne (rappelant en cela, mais en moins flamboyant, le Tichodrome échelette), cet « oiseau de suie » ou « oiseau ramoneur » comme on l’appelle parfois à cause de la tête maculée de noir du mâle, reste l’oiseau de mars, l’oiseau du printemps commençant, l’oiseau d’ombre épris de lumière. On ne le voit jamais qu’en terrain découvert. Il est lui-même une petite ombre qui danse sur les arêtes des toits, au faîte des arbres, partout où il n’y a pas d’ombre. Sa manière de jouer ainsi avec l’ombre comme avec la lumière ne me semble pas sans lien avec mon propre jeu d’encre sur la page, dans le halo de la fenêtre ou de la lampe.

 

2. Un montagnard.

Le Rougequeue est primitivement un oiseau montagnard, de ceux que l’on observe le plus fréquemment parmi les éboulis. Le superbe Merle de roche Monticola saxatilis (dont le mâle arbore un plastron orange et une gorge bleutée) est lui-même un Rougequeue – mais contrairement au Merle ou même à son proche cousin le très élégant Rougequeue à front blanc Phoenicurus phoenicurus (qu’on verra peut-être bientôt mais dont les effectifs diminuent d’année en année), Phoenicurus ochruros semble avoir renoncé, en même temps qu’aux hauteurs idéales de l'Alpe, à trop d’exubérance. Il cohabite secrètement avec l’homme et descend volontiers dans les plaines et les villes, où il apporte à l’insu de la plupart des bipèdes qu’il côtoie un souvenir des cimes. 

 

3. Un « nerveux ».

Dire qu’il porte avec lui quelque chose d’endeuillé ou de triste relève clairement de la projection anthropomorphe la plus grossière, je sais bien, mais si j’osais pousser encore un peu le portrait psychologique, il me faudrait encore évoquer sa nervosité, sa fragilité, son manque de sociabilité en même temps que son goût pour l’effacement. Je le regarde, là-bas, sur le poirier : il est comme à son habitude agité de tremblements, toujours aux aguets, toujours prêt à s’alarmer, avec sa queue sans cesse secouée de soubresauts. Sans doute est-il, lui aussi, de cette famille « magnifique et lamentable » des nerveux qui est, d’après le docteur du Boulbon dans Proust, « tout le sel de la terre » !

S’il est nerveux et solitaire, s’il défend assez farouchement son territoire, sa présence n’évoque cependant rien d’agressif. Au contraire, il y a quelque chose de très doux dans le gris et le rouge atténué de ses plumes. Du rouge du Rougegorge, Philippe Jaccottet écrit qu’il est « couleur moins proche du rose, ou du pourpre, ou du rouge sang, que du rouge brique ; si ce mot n’évoquait une idée de mur, de pierre même, un bruit de pierre cassante, qu’il faut oublier au profit de ce qu’il évoquerait aussi de feu apprivoisé, de reflet du feu ; couleur que l’on dirait comme amicale, sans plus rien de ce que le rouge peut avoir de brûlant, de guerrier ou de triomphant » [1]. Eh bien, la queue du Rougequeue est de même couleur, et je ne saurais ajouter un mot de plus à ceux de Jaccottet – si ce n’est pour dire que le Rougegorge, oiseau des taillis, des buissons, qui ne se place au sommet d’un arbre (et encore n’est-ce souvent que dans les profondeurs du feuillage) que le temps d’un chant sonore, réagit à cette même couleur rouge avec une agressivité dont le Rougequeue semble quant à lui tout à fait dépourvu. 

 

4. Un poète de la modernité.

Si le Rougequeue m’est si cher, c’est peut-être cependant avant tout à cause de son chant, qui n’a certes pas l’éclat de celui du Rougegorge. Du chant du Rougequeue à front blanc, Paul Géroudet dit qu’il est « une phrase brève, mélodieuse, où nous trouvons une mélancolie voilée ; mais elle tourne court, comme si l’oiseau ne savait plus la suite… et il la répète sans arriver plus loin » [2]. En cette époque moderne où la possibilité même d’un chant ne nous est plus offerte que de façon précaire, voilà qui ne peut que nous toucher. Mais la particularité du chant du Rougequeue noir est d’être encore bien moins habile et pas du tout mélodieux. Ses cris sont « secs et durs » et chacune de ses phrases s’achève invariablement dans un bruit très caractéristique depapier froissé.

Quand j’écris sous les combles à la belle saison, le Rougequeue est là pour me narguer en me rappelant tout au long du jour l’inanité de ce que je fais. Parfois, c’est moi qui prends plaisir à froisser et jeter la feuille commencée pendant que lui déploie son appel maladroit ; parfois nous froissons de conserve nos deux copies ratées. Et quand je n’écris pas, le Rougequeue noir me rappelle à ma tâche.

 

5. Un oiseau des ruines.

Paul Géroudet écrit encore que « les ruines lui plaisent », et souligne que « son extension a été favorisée par les destructions de la guerre ». « Les carrières l’attirent malgré le fracas des machines et des explosions », même si l’espèce, pour autant,  « n’abandonne pas les milieux primitifs, même aux basses altitudes ». Cela fait du Rougequeue noir non seulement un anarchiste discret, mais un oiseau sur-nihiliste — disons, un géopoéticien !

 

6. Un oiseau-lama.

Sautillant le long du muret, le Rougequeue s’incline, se redresse, s’incline, se redresse, pareil à un lama tibétain se livrant à quelque déambulation rituelle, et à chaque prosternation semble dire : oui (quand même), oui (quand même), oui (quand même)…

 

7. Un oiseau-vigie.

Tout cela pourrait rester artificiel, métaphorique, simplement symbolique — mais le fait est que le Rougequeue est bel et bien un familier de nos maisons que l’on peut facilement et partout observer.

Il y a deux ans, un couple avait édifié son nid dans l’affaissement des lattes de l’avant-toit. Je me souviens de cette petite « maison de plumes et de traits, peuplée de froissements de feuilles, de cris intermittents, ainsi lovée dans la faille de la maison humaine ». Je me souviens de ce matin de juin où les quatre petits s’étaient enfin envolés, et de la fête qui avait suivi lorsque nous avions passé plusieurs heures embusqués aux fenêtres à suivre les péripéties de ces premiers envols...
Depuis, le Rougequeue intimement nous relie au plus Vaste.

Celui qui est perché là, peut-être est-il de ceux qui avaient niché sous le toit ? Peut-être revient-il d’Afrique, peut-être seulement de Lyon ou de Marseille (car le Rougequeue n’est pas un migrateur très audacieux...). Il sera là, en tout cas (et si les chats n’ont pas raison de lui), jusqu’en octobre, marquant de ses hochements saccadés le vrai tempo du temps, compagnon ailé perché à même hauteur, et vigie aussi bien.

    
[1] Philippe Jaccottet, "Rouge-gorge", in Et, néanmoins, Oeuvres, coll. Pléiade, Gallimard 2014, p.1110.
[2] Paul Géroudet, Les Passeraux d'Europe, tome 1, Delachaux et Niteslé, Lausanne, 1998, p. 317.

 

10 mars 2014


 

ÉQUINOXE DE PRINTEMPS
(notes pour le monde rouge)

 

Jeudi 20 mars, neuf degrés vers dix heures — jour d’équinoxe printanier. On annonce des températures d’une douceur exceptionnelle. Soleil immense, souverain, estival. L’herbe repousse, le torrent plein d’une vigueur nouvelle luit entre les arbres et alimente la mare retentissante de coassements. Dès l’aube on entend le vacarme des grumiers en plein travail, le chant froissé du rougequeue sur le poirier. On surveille la pousse des jeunes feuilles d’un vert attendrissant.

Le printemps n’est pas toujours tendre. Il peut être tardif, il peut être glacial, il peut être changeant, gris, froid, particulièrement meurtrier pour les bêtes affaiblies, pour les arbres fruitiers, pour les cultures (si je regarde les images des sept années passées, je ne vois en mars qu’amoncellements de neige et rien de comparable avec le paysage d’aujourd’hui). Pour le vieillard, pour le malade, il peut même avoir un côté exaspérant, avec sa vitalité qu’il est désormais impossible de partager. Grande alors est la tentation de lui tourner le dos et de se replier sur sa douleur.

(Me remonte ici en mémoire ce passage, très sombre, des « Notes du ravin » de Jaccottet, qui projette le printemps présent dans les limbes ou sur les routes d’un printemps lointain où je ne serai plus là :

« Vieillard au corps amaigri, à l’esprit troublé par la maladie et le chagrin, esquissant, rarement, une ombre de sourire, retrouvant des ombres de souvenirs, ombre lui-même, assis chez lui le dos tourné à la porte ouverte, au monde, à la lumière du printemps ; à la dernière neige de l’année.

À côté de lui, son compagnon de toute une vie, son cadet, jeté bas par le cancer, assommé : un accidenté en pleine rue ou au bord d’une route ; un boxeur « sonné », frappé à la tempe, qui noircit.

Toute la misère humaine, quand on la touche du doigt, c’est comme une bête qui inspire une répulsion qu’il faut que le cœur endure et surmonte, s’il le peut. »)

Mais ce printemps pourtant, ce printemps-là qui succède précocement à un hiver si court et si peu marqué qu’on l’a à peine vu passer (qui reviendra sans doute pour quelques barouds d’honneur, et de fait on annonce le retour de la neige pour dimanche prochain), ce printemps manifeste plus clairement encore que d’habitude la possible bonté du monde.

On ouvre la fenêtre. Il est si facile alors de se laisser surprendre, de se laisser emporter par ces clameurs et ces couleurs. Il y a non seulement une générosité, mais une tendresse, une bonté du dehors. Dans ces moments-là on comprend presque comment les traditions théistes ont pu inventer la fiction si improbable d’un Dieu plein de bonté et prêtant attention à l’homme. L’harmonie, l’union semblent à portée de main. C’est très simple, très direct, attendrissant sans être mièvre. Il y a là quelque chose de poignant, comme des retrouvailles avec un ami perdu de vue (avec un ami, ou avec un lieu traversé dans l’enfance, ou ces animaux liés au réveil du printemps comme le rougequeue, l’hirondelle, la marmotte…).

 

20 mars 2014

 


 

LE MONDE ROUGE

 

Dès les premières lueurs le chant froissé du rougequeue crépite à la fenêtre. Il est là tout près, gardien fiévreux des lichens chargé de rallumer les veilleuses blêmes des bourgeons. Parfois il disparaît, laisse la place au tarin, à la mésange, à la sittelle, puis il revient se poser sur les deux ou trois mêmes branches, relance aussitôt les premières notes de ce morceau qu’il semble avoir renoncé à composer jusqu’au bout, se tait un moment en baissant et relevant alternativement le corps, regarde à gauche, regarde à droite, disparaît à nouveau…

Un peu plus loin un rougegorge a quitté les taillis pour se poster au sommet d’un sapin et lancer à la ronde sa mélodie sonore. Plus loin encore, entre les toits couleur rouille et les arbres couleur terre, le gros insecte vert pâle d’un tracteur soulève et déplace avec fracas d’énormes troncs saignants (cela durera tout le jour et jusque tard dans la nuit, car on annonce le retour de la neige et le temps est compté). Monte dans l’air une odeur de bois coupé — une odeur assez forte, pas très agréable, de résine et d’olive verte légèrement fermentée. Une corneille passe en criant, le bec chargé de brindilles. Sautillant sur le toit de la grange une pie lance un cri rauque auquel répond aussitôt, quelque part en contrebas, le vrombissement des tronçonneuses qui viennent de se mettre en action (il y a, en Amazonie, un oiseau terrible — la coracine chauve — qui chante à peu près comme cela).

Les travaux des bêtes et des hommes s’équilibrent, se répondent presque sans violence (pour violente que soit la réalité de l’exploitation forestière, le bruit continu des tronçonneuses ou du tracteur n’a pas la brutalité des coups de feu de l’automne), comme s’équilibrent et se répondent le soleil et la lune, la lumière et la nuit — avec, en ce jour d’équinoxe, un avantage indéniable à la lumière. La neige des sommets éblouit, la combe reste encore dans l'ombre, mais le paysage n’apparaît plus divisé car on sent bien que la lumière va venir nous baigner, nous nourrir, comme les eaux descendues des montagnes nourrissent les prés, les gouilles, les rivières.

Dans les champs l’herbe reverdit à vue d’œil, les torrents brillent à travers les bois noirs. On regarde tout cela de loin, avec reconnaissance. On a en tête les images des milans noirs qui, en ce moment, remontent la vallée du Rhône au retour de l'Afrique. Leur courage donne du courage. Leur force et leur beauté donnent de la force et rendent à la beauté la part qui lui revient. On se reprend alors à penser qu'une grande part de nos peurs pourrait être allégée simplement en changeant d'échelle, en allant suivre le long du fleuve le mouvement des migrations, en renouant avec le vent — peut-être simplement en rouvrant la fenêtre et en se laissant ainsi aller à la lumière et à la tendresse du printemps.

Bien sûr le printemps n'est pas toujours tendre. Il peut être, il est souvent tardif, glacial, instable, changeant, particulièrement meurtrier pour les bêtes affaiblies, pour les arbres fruitiers, pour les cultures (si je regarde les images des années  précédentes je ne vois en mars qu’amoncellements de neige et rien de comparable avec le paysage d’aujourd’hui). Pour le vieillard, pour le malade, il peut sembler encore plus cruel, et grande est la tentation de lui tourner le dos. (Me remonte ici en mémoire ce terrible passage des « Notes du ravin » de Philippe Jaccottet : « Vieillard au corps amaigri, à l’esprit troublé par la maladie et le chagrin, esquissant, rarement, une ombre de sourire, retrouvant des ombres de souvenirs, ombre lui-même, assis chez lui le dos tourné à la porte ouverte, au monde, à la lumière du printemps… » [1] )

Mais ce printemps pourtant, ce printemps-là qui succède à un hiver si court et si peu marqué qu'on ne l'a presque pas vu passer, ce printemps manifeste plus clairement encore que d'habitude la possible bonté du monde. Quand l’air est si doux, la lumière si vive, les couleurs apparemment si amicales, après une longue période de relative réclusion et de repli, il devient plus facile de se laisser amollir, et l’on comprendrait presque comment les religions ont pu inventer la fiction si improbable d'un dieu plein d’amour et prêtant attention à l’homme. L'harmonie, l'union, la réconciliation semblent à portée de main. C'est très simple, très direct, attendrissant sans être mièvre. Il y a là quelque chose de poignant, comme des retrouvailles avec un ami perdu de vue, avec un lieu traversé dans l'enfance ou encore avec l’un de ces animaux liés au réveil du printemps —  rougequeue, hirondelle, marmotte…

C’est peut-être cela, le « monde rouge ».

 

Dans la tradition bouddhique, cette bonté aimante, chaleureuse, bienveillante est associée à la figure du bouddha de la compassion Amitabha, au printemps et à la couleur rouge. Le monde jaune de l’automne était tout d’exubérance, de générosité, de sensualité ; le monde bleu de l’hiver tout de clarté froide et de précision intellectuelle ; le monde rouge laisse place à la beauté et à la bonté. On n’y craint plus le flou d’une certaine sentimentalité, et ce serait sans honte qu’on s’avouerait au bord des larmes devant les premières fleurs... On apprend à laisser être, à accueillir cela qui nous touche dans un jeu toujours renouvelé avec le proche et le lointain. On rôde, comme le long d’un rivage, à la lisière de soi, aux frontières du monde. Le désir-attachement, qui est la forme crispée du monde rouge, se trouve dit-on transmué en la « sagesse du discernement : l’intelligence discriminante permet la comparaison, les nuances, le plaisir esthétique, les distinctions, la distinction — cela pourrait aller jusqu’à une certaine préciosité.

Avec ses détours, sa pudeur, sa chaleur, sa retenue, sa quête obsédante de l’image juste, de l’image qui éclaire, la poésie de Philippe Jaccottet me semble évoluer dans les chatoiements du monde rouge. Bien sûr, le rouge de Jaccottet n’a rien de tapageur : c’est, on l'a vu, celui du rougegorge et du rougequeue, c’est cette « couleur à l’idée de la brique, et […] d’un feu pâle, d’un feu endormi qui ne brûlerait pas » [2] qu’on retrouve jusque dans la terre ou le feuillage des arbres tels que les peint Jaccottet. Il est ce feu qui réchauffe et fascine, ce feu de fin de flambée presque éteint. L’appel du sans-limite, le dire du grand dehors, l’ascèse, l’effacement ici se murmurent sans emphase et s’accompagnent d’une sorte de douceur domestique, de tristesse, de stupeur sans pathos devant la marche du temps et de profonde empathie à l’égard des vivants. La souffrance, la faiblesse ne sont jamais niées, la lumière presque toujours vue depuis l’ombre.

 

Rouge était aussi la chambre de Nicolas Bouvier — d’un rouge Pompéi sombre et profond « auquel le tabac et le feu de cheminée ont donné une patine cuivrée » [3]. Quand Nicolas Bouvier précise que « ce voisinage des livres et du feu » rend cette pièce « hospitalière et rassurante », il me semble que nous sommes au plus près de cette modalité.
                                   
Rouges encore ces toiles de Matisse à la flamboyance plus souveraine, dégagées autant qu’il est possible des rêves d'arrière-mondes et en lesquelles se déploie cette fois une joie sans ombre. On peut penser au célèbre «Harmonie en rouge» de 1908, tableau printanier s’il en est qui, comme souvent chez Matisse, unit dans une même fête le dedans et le dehors, l’humain et le non-humain, sans toutefois que cette célébration ne quitte le cadre ordinaire, rassurant, « décoratif », d’une maison bourgeoise. « Tout est là et tout vient à nous. Rien n’est caché… » [4]

Quarante ans plus tard, l’ « Intérieur rouge » puis le « Grand intérieur rouge »  émeuvent peut-être davantage encore. Malgré la maladie qui le ronge et le force à travailler assis ou couché, le bonheur devant le visible semble aussi vif, et le désir de trouver jusqu’au bout une manière neuve de lui répondre et de le partager encore plus éclatant. « Nous prenons conscience que nous sommes en présence de la réconciliation qu'il n'appartient qu'aux grands artistes de réaliser dans leur vieillesse. La toile irradie cette réconciliation…» [5] Viendront ensuite les ultimes expériences de la chapelle de Vence et des gouaches découpées: par-delà même le défi à la maladie, jouant avec ses limites autant qu’avec les formes du monde, l’art de Matisse alors devient équinoxiale harmonie, pur équilibre entre le dessin et la couleur, l'accueil et le don, l'humilité et la ferveur.

 

C’est cette ferveur rouge qui pousse à laisser maintenant les mots et les images pour retourner guetter, à la fenêtre du bureau bariolé, les formes inépuisables du monde. On regrette alors seulement de ne pas être peintre, et l’on rêve d’une grande toile pleine de lumière et d’arbres rouges...

 
20 mars 2014

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[1] Philippe Jaccottet, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2014, p. 1226.
[2] ibid. p.369.
[3] Nicolas Bouvier, La chambre rouge, éditions Métropolis, printemps 1998. 
[4] Fabrice Midal, Comprendre l’art moderne, Pocket 2007, p.149.
[5] Laurence Gowing, texte d'introduction au catalogue Matisse, Londres, 1968 (traduction Dominique Fourcade).

 

 


 

DERNIER SOUFFLE DE L’HIVER

 

Averse de neige. À nouveau tous les champs sont blancs et l'on se retrouve propulsé en hiver. Les flocons tourbillonnent avec une sorte de frénésie vengeresse. On avance avec prudence. Les forsythias en fleurs ternissent sous la neige. Le printemps paraît momentanément étouffé. Jonquilles défaites au bord de la route, qui penchent la tête sous le poids de la neige. À partir de Presle le printemps revient. La neige qui flotte encore un peu autour du magnolia en fleurs, ressemble plutôt à des pétales blancs. Et ce prunier en fleurs ressemble à un arbre enneigé.

À la maison la lapine s'est mise à s'arracher les poils pour confectionner dans sa cage une sorte de nuit. L'instinct, la poussée du printemps, même à l'intérieur d'une cage.

Rêvé cette nuit de S. qui avait les traits de ma grand-mère, ou de ma grand-mère devenue comme S., malade Alzheimer. Je lui rendais visite dans sa chambre d'hôpital et elle me reconnaissait encore. Je m'en allais mais il me fallait revenir parce que j'avais oublié quelque chose dans la chambre. Elle ne me reconnaissait plus, elle ne comprenait pas qui j'étais ni ce que je faisais là, elle était terrifiée et pleurait. Je la prenais dans mes bras et je pleurais avec elle. Je savais que je ne la reverrais pas. Soudain elle renversait la tête en arrière et gardait la mâchoire ouverte. Je pensais qu'elle venait de mourir mais il y avait encore un souffle, un tout petit souffle qui passait.

Le retour de l'hiver semble associé à la mort. Ici cependant le contraste entre les champs verts, les fleurs mauves, jaune, blanche, et les hauteurs fraîchement recouvertes de neige est admirable. Vert très tendre des saules pleureurs. Vert plus pâle des saules marsault. Vergers rassurants.

 

23 mars 2014


 

LE TROISIÈME VOYAGE À MADÈRE

 

Ce matin, un peu avant le réveil, une image vue en rêve me retient, qui semble sur le moment plus réelle que la réalité du réveil, et qui à sa manière dit peut-être davantage de cette réalité que les images traversées en ce moment et qui sont seulement vues, à peine vues, car trop distraitement traversées.

J'étais à Madère. Je disais dans le rêve que c'était mon troisième séjour à Madère, ce qui était en un sens tout à fait vrai puisqu'aux voyages véritablement réalisés succède en effet ce plus long voyage qui est celui de l'écriture et du rêve.

J'étais à Madère, il y avait avec moi les parents, les enfants. J'entrevois encore un certain nombre d'images relativement secondaires, mais celle dont il me tarde de fixer la trace avant qu'elle ne s'évanouisse complètement (et je sais que cette trace écrite me permettra ensuite, si besoin, d’y revenir, alors que l'oubli se chargerait vite de la faire complètement disparaître comme ces fresques antiques longtemps conservées par l’obscurité et que la lumière dégrade à toute vitesse quand elles se trouvent enfin découvertes). Nous arrivions au bout d'une sorte de cirque, sur un chemin très caillouteux et assez vertigineux, un paysage tourmenté, fréquenté cependant par de nombreux touristes. Soudain je voyais une sorte d'immense falaise verticale, une montagne gigantesque qui était un reflet, un mur d’eau. Le ciel était de l'eau, et ce que je prenais pour une montagne en était le reflet inversé et redressé, comme sur une fenêtre de toit démesurée. Tout cela tremblait légèrement, comme tremble un miroir, mais c'était un miroir gigantesque, entièrement vert et ondoyant.

Ce n'était pas seulement spectaculaire (ça l’était), mais incroyablement touchant. La montagne verte tremblait devant moi, en moi, il y avait quelque chose d'une montagne inversée, végétale, aquatique, qui m'enveloppait entièrement. Je ne saurais dire après coup si c'était un spectacle rassurant ou inquiétant. Je garde cependant de ce rêve le souvenir d'une grande joie. Je me saisissais d'un appareil photo, bien conscient de la nécessité de garder trace de cela (et c'était peut-être déjà une preuve de distance, le signe qu’aussi enveloppé par cette image avais-je pu me ressentir, je la considérais néanmoins déjà comme un spectacle ou une matière à exploiter). Je prenais quelques photos tout en disant qu'il était impossible de photographier cela qui était beaucoup trop grand, flottant, fluctuant, lumineux, mais d'une lumière trop intérieure, lointaine, cérébrale, impossible à fixer de quelque manière que ce soit. C’était le vert du rêve, le vert des souvenirs de Guyane, le vert de Madère, le vert de moments heureux parce qu'à la fois protégés et ouverts.

J'ai vécu quelquefois cela face à certains tableaux (Monnet) ou en lisant certains poèmes, mais pas toujours, et si je voulais retrouver l'intensité d'une lecture qui vraiment avait fait mouche je ne le pouvais jamais à loisir et c'était souvent aussi décevant que cette photographie impossible à prendre que j'évoquais en rêve. Dans le rêve aussi quelque chose est donné à l'improviste, sans qu'on y soit pour rien, qui émeut terriblement, qu’on questionne ensuite, mais qu'on ne peut ni fixer, ni provoquer.

Ce qui est certain c'est que la matinée qui suit et peut-être même la journée en est bouleversée. Cette image d'un ciel fluvial en lequel se reflète la montagne verte proclame à sa façon le printemps avec une précision et une force telles que les signes ordinaires du printemps (cette première tache verte bien visible aux mélèzes, ces bouquets vert jaune, vert tendre, blanc ou rose qui s'épanouissent de plus belle). Ainsi le tableau, le poème parviennent-ils parfois aussi à illuminer la réalité ordinaire de notre vie. C'est une sorte de visitation, évidemment sans aucun ange, sans nulle dimension surnaturelle. Le fait est que le printemps est là, un printemps à la fois intérieur et extérieur qui s'équilibre un instant, le temps d'une image, le temps d'un rêve, et que l'on tente de prolonger par le discours, par la parole, par les questions.

Comment garder en soi l'ouvert du rêve ?

 31 mars 2014

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.