LE CHEVAL DE TURIN

 

 

Toute la montagne s'est chapeautée de neige. On retrouve ce paysage divisé, tête blanche, corps chamois sombre. Tout est sombre et trempé, pris dans un brouillard froid. Cette fois les rougequeues sont repartis. Chacun se replie sur ses positions, son refuge. Les lampes luisent aux fenêtres. Les cheminées fument.

 

Je repense au Cheval de Turin. Dans une petite cabane cernée par le vent, un père handicapé et sa fille mènent une vie austère, qui ne tient qu'au fil de l'eau d'un puits et à quelques provisions de patates. Le film montre les gestes du quotidien, l’habillage du père, le repas, avec une lenteur qui en souligne le caractère précaire et précieux. Un jour le vieux cheval malade refuse de manger (« il faut manger », murmure la fille). Puis soudain, après le passage des nomades hilares et cruels, le puits se tarit. Le père et sa fille tentent de s’enfuir à travers les collines balayées par le vent, mais reviennent vite. On ne peut pas fuir. Restent le feu, l'air, la lumière, la chaleur, la cuisson, la protection des murs et du toit. Mais le feu s’éteint, l’air peut-être commence à manquer. Au sixième jour, assis dans le noir face à sa pomme de terre crue, le père dit à sa fille qu'il faut manger, mais ne mange pas. La nuit a gagné. Il n’y aura pas de septième jour. C’est sidérant. C’est la fin. Plus rien.

 

On n'en est pas là mais on sent, au premier léger coup de butoir de l'hiver, à quel point il est bon d'avoir un toit, un refuge. (L'année dernière, à peu près à la même époque, notre voisin et ami Thierry avait perdu sa mère, et c’était comme s'il avait perdu toute possibilité de refuge. Il est mort à son tour le 13 novembre. Le temps a continué sans lui, le temps continue de couler ainsi sans nos morts.)

On s’achemine quoi qu'il en soit vers pire que l’hiver. Le brouillard est de plus en plus dense, une joie sans ombre semble désormais inatteignable. Il faut manger, dit la fille au cheval malade. Il faut aller jusqu'au bout, comme un arbre ou un oiseau. Et puis, quand l'oiseau même courbera la tête, quand l'arbre dépérira ou qu'il n'y aura plus d'arbres, inspirer un bon coup, prendre sa respiration et plonger dans le noir.

Je n'envie pas ceux qui croient en la possibilité d'un vrai refuge aux murs solides. Je n'envie pas tous ceux qui, barricadés derrière des certitudes, paraissent rassurés, sûrs d'eux, ou pire encore insouciants. Je ne crois pas à cette insouciance. Je n'y vois que poudre aux yeux et mensonge. À tout prendre je préfère encore le souci, l'inquiétude, et regarder en face ce que je ne peux ni comprendre, ni accueillir sans trembler. 

 

Je ne comprends pas.

À mesure que le temps passe je sens s’accroître l’incompréhension, et une sorte de stupeur aiguë devant le fait même d’être là, tout en sachant bien qu'il faudra un jour rejoindre la cohorte de ceux qui, comme moi, y ont été, et qui n’y sont plus.

 

Je vais à la fenêtre et je regarde le brouillard se former, se déformer, se déchirer, se rassembler à nouveau, s'accrocher aux arbres chamois sombre et, cheval d'écume et de vent, baisser l'échine et partir à l'assaut des crêtes dont il brouille les lignes. Deux corbeaux noirs traversent, qui ne sont signes de rien et certainement pas de mort. Je continue à aimer la vigueur sans mélodie de leurs cris rauques. Tout cela maintenant va ternir, blanchir peut-être (mais ce sera alors une toute autre tonalité). Je me demande sans confiance mais avec curiosité comment sera l'hiver.

 

6 novembre 2014