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J´ai peur de l´aile des oiseaux

Du noir des silences et des cris...

 

Allain Leprest

 


  

 

 

À EFFACER  

 

 

Toute la journée il s’affaire à tailler la haie devenue, depuis quelques années et plus encore depuis ce dernier été tellement pluvieux, une jungle. Maintenant il est seul pour prendre les décisions (elle, n’aimait vraiment pas qu’on touche aux arbres). Il dit que c’est absurde de passer tant de temps à tailler une haie. Et puis : maintenant, c’est comme si deux personnes distinctes s’étaient résorbées en une seule.  

Sans doute. Mais pas seulement. La mort est une déflagration qui projette les lambeaux de ce que nous avons été en nos proches, sans cesse confrontés à ces bribes de souvenirs qu’ils découvrent en eux et autour d’eux ; qui relisent les lettres, les courriels, les commentaires sur Internet ; qui considèrent avec stupeur les étiquettes sur les pots de confitures ou les disques vidéo, les albums, les articles découpés, tel cahier de recettes écrites soigneusement à la main pour le fils étudiant, telle carte postale, tel billet, telle revue griffonnés pour signaler un film, un livre, un spectacle… 

À chaque fois c’est un nouveau déchirement. À chaque fois on se heurte à cette porte close qui ne résonne même pas. La voix chère s’est tue, qu’on ne peut plus entendre qu’en rêve ou sur des enregistrements qu’on réécoute quand même en cachette. On attendrait la nuit avec impatience si elle était moins lourde de cauchemars, moins larmoyante. On se sent pris de rage, ou d’un découragement enfantin – comme d’un enfant perdu qui s’assoit dans le rayon des jouets du grand magasin et commence à pleurer.  

Un rougequeue vient froisser son papier à la fenêtre, et me rappelle à ma tâche, et me fait honte de ma complaisance, et m’ordonne d’arrêter (c’est ainsi que je le reçois puisque, bien entendu, le rougequeue à la fenêtre se fiche éperdument de moi). 

Paroles vaines, à effacer (un accident informatique, d’ailleurs, se chargera de supprimer toutes celles qui n’avaient pas été griffonnées sur le carnet mais directement pianotées). 

Qu’elles rejoignent ces traces des années écoulées qui, elles aussi, s’effacent. Ces images. Ces bouts de papier. Ces jeunesses. Ces sourires. 

Que reste-t-il déjà de cette belle après-midi d’un début d’automne lumineux, où les enfants du village ont joué tous ensemble et préparé la « Veillée de Belledonne » de samedi en faisant du « land art » ? Que reste-t-il de leurs rires, de leur joie ? La nuit est tombée, on n’entend plus que le tic-tac de l’horloge, et il fait froid. Plus rien à voir par la fenêtre fermée, et plus envie de voir. Plus envie de rien. On va se recroqueviller dans les draps et chercher un rêve auquel s’accrocher, peut-être. On va, à son tour, s’effacer.

(On l’écrit. On n’y croit donc toujours qu’à moitié ? On va faire de la littérature avec ça ? — Eh bien, avec quoi d’autre, et pourquoi d’autre en faire ? 

« Traces pour passer », pour faire passer la pilule, oui, si j’ose dire, pour aider à passer…)

 

3 septembre 2014

 

 


 

 

 

FRAGMENTS D’UN RÊVE  

 

 

Ce rêve ressemble à une succession de photogrammes animés qui parfois se figent et  redeviennent de simples photographies. 

Nous sommes tous autour d’une grande table familiale où se retrouvent les vivants et les morts, mon grand-père, ma grand-mère et ma mère, ainsi que d'autres membres de la famille. Je m'exclame : c'est étrange, on retrouve tout à fait l'atmosphère de Montluçon ! Et pourtant ce n'est pas la maison de Montluçon, c'est une maison inconnue, assez froide, sans rien aux murs (sans aucune de ces photographies familiales dont la contemplation m’a toujours provoqué une sorte de malaise, comme aussi devant ces albums qui vous replongent sinistrement dans un passé défraîchi, mort, inatteignable). 

La table, qui devrait être couverte de victuailles, est vide. On entend des conversations. Je retrouve le timbre des voix familières, mais qui semblent déplacées, ralenties. (Rien d'étonnant à ce rêve, puisque j'avais comme souvent, avant de m'endormir, longuement regardé d'anciennes photographies.)  Un autre moment du rêve. Cette fois je suis dans le jardin de cette même maison qui ressemble à une de ces nombreuses maisons de location que nous avons habitées ces dernières années. Je constate que l'arbre planté au moment de la mort de ma mère est lui-même mort. Ce ne sont pas seulement les feuilles du cognassier qui pendent lamentablement, jaunies bien avant l'heure. Le tronc pourri me reste en main. J'enjambe alors le grillage pour mieux déterrer et remplacer l'arbre. Ce geste d'enjamber le grillage a, dans le rêve, quelque chose d'une transgression — et ce d'autant plus que je le fais sous le regard inquisiteur d'un voisin inconnu, un vieillard assis sur une chaise et qui me regarde entrer sur son terrain sans me dire un seul mot mais avec un air dur. 

Je m'empresse d'enlever le tronc mort et de le remplacer.  Me revient encore une dernière bribe de ce rêve, à l’intérieur de la maison cette fois. Mon père me demande comment je fais pour ne pas avoir peur. J'éclate en sanglots. Je lui dis que j'ai peur, affreusement peur. Et j'énumère alors, comme dans la chanson d'Allain Leprest que chante si justement Jean Guidoni, « J'ai peur », tout ce qui me fait peur, toutes les raisons d'avoir peur, et surtout cette perspective qui me terrorise : la mort de mes propres enfants, voués eux aussi à n’être plus un jour qu'un corps crispé par la douleur dans un lit d'hôpital, finalement cadavre. 

4 septembre 2014

  


 

 

 

DU MATIN AU SOIR  

 

 

Bribes de rêves assez enfantins. Il y était d’abord question de fouilles sur une île au trésor : je découvrais quelques objets en or qu’il fallait dissimuler au plus vite en se laissant tomber dans une sorte de ravin boueux. Puis d’un voyage dans un paquebot qui prenait feu. J’avais conscience d’être dans un rêve, et je commentais cette situation en comparant ce navire en feu, le rêve et l’écriture.  

Puis je marchais dans la forêt amazonienne, voyais passer des Indiens exagérément emplumés, me retrouvais dans un village indien qui ressemblait plus à un décor de cinéma qu’à Taluen ou Twenke (ces vrais villages wayanas où je suis allé naguère). Tous ces Indiens étaient maquillés en noir, comme avec du charbon, et je tendais mon stylo noir pour qu’on fasse de même avec un enfant blanc qui faisait partie de mon groupe et qui avait été, semble-t-il, capturé. Un maraké avait lieu, et je revois encore cet homme qui se cambrait en arrière en réprimant un cri à cause de la vannerie grouillante de guêpes qu’on lui appliquait sur le torse.  

Me reviennent aussi en mémoire les images d’un hôtel à l’aubergiste douteux, de cette chambre dans laquelle j’avais déposé nos accordéons, d’une sorte de train ouvert qui longeait la mer et à l’intérieur duquel j’écoutais de la musique. Une femme-araignée qui jouait du violon finalement me tranchait la gorge (ou s’apprêtait à le faire) avec son archet, et je jugeais ce rêve « très psychanalytique »…  

Je ne sais pas quelle faille du rêve s’est immiscée, à un moment donné, cette autre image, beaucoup plus réaliste, de ma mère jeune, que j’accueillais d’abord avec soulagement avant de dire : mais non, c’est impossible, nous sommes encore dans le rêve car je sais bien que tu es morte.  

 

*  

 

Fracas de cymbales, grosses caisses, éclairs dans la nuit. Au crépitement de la fenêtre de toit répondent les froissis des bouleaux, du tilleul. Après cette longue journée de tiédeur excessive l’orage semble d’une brutalité, d’une violence stupéfiante – mais cette brutalité, cette violence, on les accueille avec le flegme de celui qui se croit protégé par son toit (il suffirait d’un suintement pour qu’on se montre moins serein). 

La chienne, elle, comprend. À mesure qu’elle vieillit et se rapproche de sa fin croît sa peur de l’orage. La voici couchée près de moi, contre moi, et le regard qu’elle me jette est le même que celui des bêtes qu’avant elle j’ai vu mourir dans mes bras.  

L’orage, comme un cauchemar réel.  Des rideaux de pluie balayent la terrasse sur laquelle nous mangions paisiblement il y a une ou deux heures à peine. L’eau cingle la vitre comme le pare-brise de la voiture en cette nuit du Quatorze juillet, à l’approche de l’hôpital. Je ferme la fenêtre, tire le rideau pour épargner à la chienne la vue des éclairs (mais seule la fin de l’orage pourrait la rassurer).

L’électricité saute, l’orage impose son chaos. On ne peut plus éviter de voir ses éclats. On ne peut plus lire, se réfugier derrière un écran – écrire, on peut encore, par intermittence. On retourne à la fenêtre, et l’on regarde la campagne illuminée de loin en loin par ces éclats blafards qu’on cherche à nouveau à fixer au hasard…  

 

8 septembre 2014

 


 

 

 

TOUTES CES CHOSES QU’IL ÉTAIT BON DE VOIR  

 

 

Nuit d'orage et de rêves agités. Je roule sur une route qui est à la fois route de montagne (assez semblable à celles qu'on peut voir par exemple dans le Beaufortin) et route de Guyane. Soudain je vois, au bord de la piste forestière, S. qui semble attendre. Je m'arrête brusquement, imprudemment, pour prendre de ses nouvelles (je sais qu'elle souffre du cancer) et éventuellement la ramener chez elle. Je m'aperçois qu'elle est aveugle. Je la ramène jusqu'à une maison assez isolée en lisière d'un village qui ressemble à Maripasoula. Je revois encore assez vaguement un intérieur modeste, quelques tables et des chaises.  

Plus tard dans le rêve, me voici en avion. L'avion, un petit bimoteur à hélices, a un problème à l'aile gauche et tangue dangereusement. On n'est vraiment pas sûrs de s'en sortir vivant. J'ai très peur du choc prévisible à l'atterrissage…  

De cet atterrissage je n'ai aucun souvenir mais plutôt et seulement de l'arrivée encore plus brutale dans le hall de l'aéroport de Rochambeau en Guyane. Il s'agit cette fois bel et bien de la Guyane, dont je retrouve les sensations, la moiteur. Dans la cohue des habitants venus attendre les passagers fraîchement débarqués, seul au centre d'un cercle vide, se tient ma mère. Ma mère telle qu'elle était du temps de la Guyane, avec non pas une perruque pour masquer la perte des cheveux, mais ses propres cheveux frisés par l'humidité (elle détestait cela). Elle se tient là, radieuse, et elle nous attend. Je cours pour l'embrasser mais, tout comme dans l'Odyssée à laquelle je ne pense d'ailleurs qu'après coup, elle reste insaisissable. Elle ne m'entend pas. C'est bien elle, et le rêve est d'un réalisme extrême ; mais elle ne m'entend pas, et je ne peux pas l'embrasser. Je pleure. La douleur est telle que je me réveille en sursaut.  Une douleur trop vive pendant le temps de veille provoque l'évanouissement ; une douleur trop vive pendant le temps de rêve provoque le réveil.  

C'est un autre rêve que ce paysage de plus en plus automnal, ces chemins jonchés de feuilles trempées après l'orage d'hier soir, cette lumière pâle sur les champs rasés, ces bouleaux jaunissants, ces poiriers, ces pommiers de plus en plus lourds, croulant sous leurs fruits. Voici à nouveau la brume et les nuages. Des pommes très rouges dans le brouillard. Des écoliers qui attendent leur bus ou qui vont à vélo. La ligne sombre de la montagne qu'on voit à travers la brume fine et bleutée comme une fumée de cigarette. Les chevaux dans les prés. Toutes ces choses qui sont si bonnes à voir. 

Plus j’avance moins je comprends. Seules s'affinent peut-être les perceptions, l’incertitude, et ce sentiment d’étrangeté devant tout ce qui est.

 

9 septembre 2014

 


 

 

 

DE L’ÉCRIVAIN PUBLIC  

 

 

Cette très belle journée comme hier commence dans la brume – la brume que l'on regarde glisser le long de la montagne et former avec celle-ci d'éphémères tableaux chinois. Les geais s'agitent dans le grand pin. À cette époque de l'année on entend à nouveau des chants d'oiseaux, écho automnal à la frénésie printanière. Comme on prépare une migration, comme on répare un nid, je m'affaire aux préparatifs de la publication du Grillon de l'automne et de L'éloignement, qui paraîtront en octobre. J’ai la chance de pouvoir travailler en confiance avec Lionel Bedin et Marie-Thérèse Mutin et puis donc participer au choix des couvertures, ce qui est loin d'être toujours le cas. M’accaparent aussi les ultimes relectures, les dernières retouches…

J'ai dit que j'étais prêt à assumer mon « écrivanité ». J'écris donc, comme toujours, mais avec maintenant la volonté de rendre publique cette activité restée longtemps souterraine. L'engagement que j'ai pris m'interdit les tergiversations. Je sais que ça ne sert pas à grand-chose, que ça n'est pas suffisant pour faire face au désastre collectif et intime vers lequel nous filons. J'écris, je rends publique et je rends au « public » l'écriture, je publie. Ce n'est certes pas pour l'argent (il faut être bien loin de la réalité du métier d'écrivain et du monde de l'édition pour imaginer que publier puisse rapporter de l'argent – sauf cas particulier, et je ne parle même pas de ces livres à scandale qui sont sans rapport avec la littérature). Je ne le fais pas non plus pour la gloire, pour la gloriole, pour le plaisir d'être flatté ou rassuré. La perspective d’un éventuel « succès », de toute façon improbable, m'embarrasserait plutôt. 

Je le fais parce que j'ai senti plus d'une fois que c'était ce que je devais faire, que c'était la seule chose que je pouvais et devais faire (on passe souvent de longues années avant de le savoir…). La vie sans l'écriture, la vie toute nue, m'est trop souvent apparue comme invivable pour que je puisse encore me permettre des mises à l'épreuve de dix années de  faux silence. Je tisse donc avec des mots cette toile qui parfois occulte la réalité, parfois me protège de ses agressions, parfois me met en contact plus subtil avec elle. J'ai par moments le sentiment d'une activité insupportable, artificielle. À quoi bon redoubler avec des phrases tout ce que je vis, ce que je vois, ce que je sens ? Et le faire en public, avec ça ! On dirait un adolescent étalant les petits riens de sa vie privée sur Internet. Je n'exclus pas qu'il y ait là un besoin commun, un besoin de dire au fond (et non seulement de montrer), parce qu'on est bien conscient qu'une vie sans musique, sans paroles, sans récit, sans images, perd encore plus facilement le peu de sens qu'on peut lui trouver…  

 

11 septembre 2014

 


 

 

 

UNE GOUTTE DE SANG

 

 

Un voile, des éclats. Des éclats de couleurs et de voix, des rires, des cris d’enfants. La basse continue des criquets. Le vacarme des motos là-derrière la forêt, puis le silence.

Une fois de plus on a remonté le Gelon jusqu’aux marais. Observé longuement les abeilles butiner ces fleurs mauves dont, comme elles, on ignore le nom mais pas le parfum. On s’est baissé, on s’est rapproché des fougères et des fleurs, des cônes, des champignons, des fourmilières, jusqu’à perdre un peu le sens des proportions. On s’est étourdi aux parfums d’humus. On a été, un court instant, au bord de se perdre. On s’est risqué aux portes d’une nécropole de champignons noirs pourrissants, luisants, suintants, assaillis de moucherons. On a savouré comme il convient le vert vif des houx et des mousses – ces étoiles, ces lignes pures, ces piquants qui ravivent les sens. 

Et puis, on est revenu s’asseoir ici, à l’orée du bois, au-dessus des marais. 

Grand calme. Le patchwork vert de la forêt rappelle celui du printemps, et c’est bien cela cette année : l’année semble aller à l’envers, comme si l’on refaisait en sens inverse le chemin qui va de la naissance à la mort. 

Un tout petit acarien rouge traverse à toute vitesse la page. Enfant, je l’appelais « goutte de sang », et je croyais vraiment que c’était une goutte de sang capable de se promener ainsi à l’extérieur des veines…

 

20 septembre 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.