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On n’entend plus qu’un léger sifflement dans les montées, et la clameur des moineaux...

 


 

 

LES BOUVREUILS

 

 

 

Souvent, les sons flûtés disparaissent, et l'on dirait

le cahotement rythmé et discordant d'une charrette mal graissée...

 

Paul  Géroudet, Les Passereaux d'Europe tome 2, p.427

 

 

Le voici donc, cet avril terrible. Terrible à cause des souvenirs. Avril, c’était le mois de sa naissance, et le mois de nos derniers et très doux souvenirs. 

La petite maison aux Eyzies, en Dordogne, où nous devisions calmement dans l’ombre bourdonnante des cerisiers en fleurs et le parfum des buis (et je pleurais discrètement parce que les buis me ramenaient à mon enfance et que je savais compté notre temps...); 

ce mas où j’écrivais L’éloignement, et nous parlions de livres, de l’écriture et de Dominique A dans la lumière franche du printemps camarguais et l’odeur de la mer ; 

un salon de thé à Paris, il faisait bien chaud ce jour-là, j’étais venu par avion de Guyane pour de brèves retrouvailles et les marronniers en fleurs remplissaient la totalité de ce Renoir fastueux qu’encadrait la fenêtre ; 

ou le dernier voyage, cinq ans plus tard, il y a un an à peine (allez donc vous y retrouver dans ces allées et venues de la mémoire), à Paris encore avec elle, elle qui souffrait, qui avançait quand même boulevard des Capucines où l’on ne verrait même pas de l’Olympia les ruines, et le cancer des pétales dédoublés me rappelait les marronniers en fleurs à Ferney.

« Cette lente marche, c’était déjà une marche funèbre, le commencement de sa mort… »

 

*

 

Avril est là, voilà, et j’ai rouvert Le livre de ma mère. Mais si touchant, si juste, si pudique soit le livre je renâcle. À quoi bon rajouter aux fantômes des ombres de paroles, et de la cendre aux cendres ? Est-ce qu’on a vraiment besoin de ça, de ces larmes, de ces histoires de deuils ? Et puis, tous ces fils qui racontent leurs mères, traquant désespérément en eux les traces d'elles, refaisant pour eux et pour le monde entier l’inventaire de ce qu’ils ont perdu : ce n’est que pour clamer la perte de l’enfance, n’est-ce pas, et rechercher quand même une consolation. Est-ce que je peux faire cela, est-ce que ce n’est pas indécent de le faire alors que je ne suis pas encore le vieillard que j’espère bien devenir un jour et que l’enfance est là, à deux pas du bureau où j’écris, l’enfance tonitruante et belle de mes propres enfants qui jouent, qui m’appellent, qui me réclament ? 

L’enfance, ce n’est pas le regret qu’on a d’elle et l'illusion de rester protégé, mais ce qui continue à briller au fond de nos pupilles quand on regarde à la fenêtre.

Ma mère, je ne voudrais pas l’enfermer une deuxième fois dans le cercueil étroit des souvenirs, alors qu’elle est encore vivante en ma voix quand je parle et que ses yeux brillent encore au fond de mes pupilles quand je regarde à la fenêtre.

(De même l’Indien n’est pas dans la mémoire morte du folklore mais dans une certaine qualité de présence au monde qu’il appartient à tous les hommes qui le peuvent d’incarner.)

Je ne récrirai pas le « livre de ma mère » mais peut-être celui de Madère. Nos plus doux souvenirs y trouveront leur place, mais happés, emportés, agrandis par le lieu. L’intimité ne s’y dira que ponctuellement, indirectement, maintenue hors champ, et nos paroles couvertes par le ressac. Et quand je cèderai à la tentation de revivre des fragments plus intimes de ce passé présent qui, c’est évident, ne demande qu’à ressurgir comme une eau souterraine, il sera si facile de gommer…

Elle ne s’apitoyait pas, elle détestait cela. Dure et forte, c’est vrai. Assumait et taisait ses blessures. N’aimait pas larmoyer. 

Je délaisse alors le livre d’Albert Cohen et je regarde à ma fenêtre. 

 

*

 

Les bouvreuils.

Trois bouvreuils, un mâle sur le plus haut rameau, accompagné par une femelle et ce qui me semble être un juvénile (mais les premières pontes sont en principe plus tardives) ou une autre femelle, se sont posés sur le poirier. Une famille de bouvreuils, donc – Paul Géroudet me rappelle que « les couples paraissent très unis, même en hiver, et il se peut que ce soit pour la vie », et que les familles restent elles-mêmes unies « jusque tard dans l’automne ». 

Si l’apparition toujours brève des bouvreuils reste à mes yeux un événement que je manque rarement de consigner, c’est d’abord parce que ce passereau autrefois commun est devenu bien rare – je ne crois pas qu’il existe d’étude approfondie sur cette question qui, en France, n'intéresse pas grand monde, mais les données pour les pays voisins font état d’une disparition allant jusqu’à 95% des passereaux d’Europe ; il semblerait que la situation du bouvreuil en France soit particulièrement critique... 

Admirer le bouvreuil c’est ainsi façon de renouer avec un familier de mon enfance, au temps où il y en avait beaucoup, et je me souviens immanquablement de ce chemin des Monts où j’allais me promener seul avec une paire de jumelles, et de ma stupeur lorsque j’avais pour la première fois observé les beaux fruits mûrs des oiseaux qui ornaient en troupes spectaculaires les cimes des sapins.

Mais c’est enfin tout simplement manière de rendre hommage à cet oiseau superbe dont le rouge vermillon ou ponceau est sans équivalent, je crois, parmi la gente ailée. J’ai déjà fait l’éloge du beccroisé, d’un rouge-orangé-jaune bariolé et changeant, et celui du rougequeue, dont la couleur de brique est semblable à celle du rougegorge (à propos duquel Philippe Jaccottet a écrit un texte si poignant que je m'interdis désormais d'en dire quoi que ce soit : erithacus rubecula jaccottei, devrait-on désormais le nommer...). Mais le bouvreuil justement surnommé pivoine est le seul oiseau au plumage vraiment rouge, d’un rouge tirant sur le rose et assez semblable à celui du sang qui perle au doigt lorsqu’on se pique : un rouge vraiment frais, qui donne à cet oiseau trapu une délicatesse de fleur. 

Voir le bouvreuil en hiver c’est, comme Perceval devant les traces de sang dans la neige, risquer l’extase, tant le contraste rouge-blanc, encore renforcé par la calotte d’un noir brillant, fascine. Le retrouver en avril est plus touchant encore : de roses ou de pivoines épanouies, il n’est pas encore question – mais les voici pourtant qui éclatent à l’improviste, et l’on se précipite…

Ils sont là tous les trois, perchés lourdement sur les branches fines du poirier dont ils goûtent les bourgeons naissants. Je me lève, j’entrouvre la fenêtre pour les voir et les photographier sans le filtre de la vitre ; ils ne bougent pas. J’entends maintenant les monosyllabes du chant flûté, un peu triste, du mâle qui mêle son appel à ceux des autres passereaux – ce chant doux dont Paul Géroudet, toujours lui, précise qu'il s'interrompt souvent pour se transformer en « le cahotement rythmé et discordant d'une charrette mal graissée »...

Matin gris, ciel encore funèbre. Le froid pénètre dans la pièce. Le bouvreuil pivoine chante à trois mètres de moi. Puis la chatte qui se frottait à mes pieds bondit sur le toit, et les oiseaux s’égaillent. Je garde dans la rétine l’éclat blanc du signal qui a lui à la racine de leurs queues, et le rouge-rose de leur ventre sur fond de ciel livide.

 

*

 

Que les lignes que j’écrirai à partir du deuil de ma mère soient non pas des gerbes de fleurs coupées jetées sur un tombeau, mais plutôt fleurs vivantes, poitrines palpitantes de ces oiseaux-pivoine offertes aux regards des vivants dans la douceur à peine mélancolique des premiers chants d’avril.

 

 

6 avril 2015


 

 

DES BOUGIES DANS LA NUIT

 

 

Ce soir je reprends le vieux Mont-Blanc fêlé offert par mes parents pour mon trentième anniversaire en ce jour sinistre où elle avait appris le retour du cancer. J’écris allongé sur le lit au milieu des bouquins, des carnets, dans la nuit, pendant que travaille de son côté l’ordinateur qui, lui aussi, me vient d’eux – et si elle était là elle se moquerait de moi et me dirait « subventionné », elle qui avait tenu absolument à venir m’apporter au Villard cet engin qui devait me permettre de travailler au site, et je me souviens que je m’en étais futilement réjoui... futilement... ou gravement, car je me souviens aussi de la stupeur avec laquelle je l’écoutais et je la regardais, stupeur devant cette scène si banale, si semblable à toutes celles qui l’avaient précédées et extraordinaire seulement parce que je sentais bien (sans pour autant y croire) qu’elle serait la dernière, ou une des dernières, et que cette voix restée jeune, cette voix dont je buvais chaque parole en m'étonnant de la trouver si peu changée, bientôt se briserait. 

Elle préparait ainsi la suite, m’encourageait sans surtout en avoir l’air, par petites touches discrètes, par ces présents concrets, car elle aurait détesté des adieux larmoyants avec de vains discours. Nous avions parlé de la parution de mes livres en cet automne qu’elle ne connaitrait pas, du site qu’elle ne pourrait pas voir et de l’accordéon qu’elle n’entendrait plus – et moi j'étais heureux, parce qu'elle avait tout de même pu venir assister à la première audition publique de Léo, et parce qu'elle était là...

Cette nuit je fouille une fois de plus les carnets des années précédentes, comme on lance des fils de pêche au loin dans la rivière, comme on puise de l’eau, comme on regarde la lumière depuis le versant sombre, comme l’araignée tisse sa toile et tremble avec elle à chaque courant d’air. J’extrais de cette masse les fragments que je mets en ligne et avec lesquels je pourrai ensuite me livrer à l’ultime travail de collage des livres en ayant à ma disposition toutes sortes de pièces déjà à peu près ordonnées. Même les mots les plus pauvres et les plus ordinaires me renvoient à l’inouï de cette autre époque de ma vie : celle où ma mère était elle-même en vie. Je la retrouve au détour de ces pages, certaines comme en Camargue écrites vraiment auprès d’elle – mais toutes au fond écrites en sa présence puisque de son vivant, en ces années où elle m’écrivait presque chaque jour (de moins en moins les derniers mois, jusqu’à ces tout derniers jours où elle restait devant le clavier sans plus pouvoir ni savoir, jusqu’à cette dernière ligne à jamais illisible écrite dans son cahier...).

 

Sur cette page du 11 avril 2011 il est question du koto et de Clément qui s’est levé tout seul dans son lit. Aujourd’hui, après une longue et fructueuse répétition avec l’orchestre d’accordéon, je joue sur le clavier offert à Clément un air japonisant qui imite le son du koto. Clément, de son côté, m’annonce avec une fierté infinie que ça y est, il sait faire du vélo sans roulettes, et me raconte cette grande aventure de la première fois.

 

« Au revoir mon amour, la vie n’est pas passée, la vie n’est pas finie » (me fredonne Dominique A), et il y aura encore beaucoup de ces « premières fois ».

 

La chienne Patawa m’accueille encore en me faisant fête, tout juste un peu déboussolée par l’âge, et la chatte de Guyane, Onça, se love contre moi pendant que j’écris.

J’écris. C’est la nuit et j’écris. Les enfants dorment. L’année dernière, à cette même époque, on se préparait à fêter en même temps que Pâques, le 20 avril précisément, les septante ans de ma mère vivante et les quatre ans de Clément (car nous serions tous ensemble à Paris pour son anniversaire en mai et ne pourrions pas emmener les cadeaux). Avec Léo nous répétitions interminablement les morceaux que nous allions lui jouer. 

Époque inouïe, nimbée du mystère de sa disparition, de nos disparitions. De notre apparition. Mystère de nos jours, de la nuit. Mystère dont l’intensité ne faiblit pas mais s’accroît chaque nuit. Les mots et la musique ne servent qu’à cela: éclairer le mystère, allumer devant lui des bougies dans la nuit.

 

11 avril 2015


 

 

 

L'ESPACE ET LE TEMPS

 

 

L'espace est la chance que le temps a mis à ta disposition...

Jacques Réda

 

Un avion silencieux piloté depuis le sol tourne dans le ciel pâle. Chacun s’arrête pour regarder. Même les enfants cessent leurs jeux pour suivre des yeux les loopings de l’avion télécommandé. On n’entend plus qu’un léger sifflement dans les montées, et la clameur des moineaux. À l’autre plus gros avion à hélices qui traverse la combe nul ne prête attention : trop lourd, trop bruyant, sans élégance, vulgaire – utilitaire : il y a même des passagers à bord !

Puis les jeux reprennent, les tours de vélo, les rires, les courses, le vertige des balançoires, toute cette frénésie printanière (mais le printemps n’y est pour rien et la frénésie se maintiendra encore quelques saisons durant, quelles que soient les saisons…) par lesquelles l’enfance se joue du temps en habitant triomphalement l’espace.

S’arrêter pour goûter, il n’en est pas question – seul le vol de l’avion miniature y est arrivé pour un temps. Les ombres s’allongent, les cris redoublent et se répercutent de plus belle jusqu’au fond de la vallée (je suis sûr qu’on les entend des crêtes). Passent encore sur le carrousel de la Vallée des Huiles deux parapentes légers comme pissenlits fanés, un rougequeue noir en tenue de parade, des parents, des grands-parents avec leurs enfants et leurs petits-enfants, deux très vieilles dames qui marchent très lentement, des tout jeunes en scooter, des voitures, des vélos, des oiseaux, des chiens, passe ainsi le temps doux du printemps.

Tête renversée, l’enfant à coup de pied repousse jusqu'au fond de l’espace la boule éblouissante du Temps.

 

 

Bourget-en-Huile, 12 avril 2015


 

 

 

SOUDAIN LA FORÊT

 

 

Soudain la forêt, l’espace, la lumière et mille chants qui rouvrent le sentier. Soudain l’appui du sol, plus large que celui de la table, la cadence retrouvée de la marche, plus vigoureuse que celle de la seule écriture, et cette sensation d’un monde jeune, d’un corps neuf et qui nous portent avec bonté. Même la mémoire de ces autres fois où nous sommes venus en ce lieu tout proche de la maison (c’était il y a plus de six ans et nous n’étions plus revenus à cause de travaux forestiers qui l’avaient, à l’époque, défiguré), même cette mémoire intime mais aussi, à sa façon, enfermante, s’estompe au profit de la pure exploration heureuse du présent.

Après la deuxième montée on s’arrête et je m’adosse au grand épicéa : comment résister à ce tapis de mousse qu’il est si bon de caresser, de palper, amour de ma forêt ! Clément escalade l’arête préhistorique de l’hirsute tronc d’arbre-serpent (lui parle de chenille) qui gît dans la clairière. Un pic noir passe entre les arbres. L’alerte des geais se prolonge et devient peu à peu alerte générale – même la buse y va de son appel. Ce n’est pas à cause de notre intrusion et ce n’est pas non plus par peur. C’est seulement le chant d’un monde redevenu alerte, et qu’on considère en étant nous-mêmes en alerte, tous les sens ravivés.

C’est pour cela que les forêts et les montagnes sont, Tchouang-tseu dixit, « bonnes pour l’homme »; c’est pour cela que j’y habite.

Ah cette douceur de la lumière d’avril qui rallume les dorures des mousses : même les ruines ne semblent plus des ruines, dans cette lumière-là.

Ah cette caresse de la première brise tiède sur le cou dénudé – on ne la repousse même pas.

Ah cette odeur d’écorce, de terre fraîche, de résine neuve – ogre d’avril, on la mangerait !

« Allez, arrête un peu tes effusions lyriques, lâche ce carnet et continue la marche, m'ordonne une voix qui n’est pas qu’intérieure.

− O.K., on continue », dis-je en laissant derrière-moi, gîte de jeune chevreuil, un tout petit rond de mousse tassée au pied du grand épicéa…

 

Vallée des Huiles, 14 avril 2015


 

 

DISPERSION DES CENDRES

 

 

Il y a, juste au-dessus de la maison en lisière du Petit Bois qui est le terrain de jeu des enfants, deux châtaigniers immenses dont les branches se rejoignent et forment une sorte de portique visible de loin que l’on franchit toujours un peu solennellement quand on part en balade du côté du Grand Bois. Naturellement ce n’est pas un endroit où il est agréable de s’installer (j’invite tous ceux qui n’ont pas la chance d’habiter au milieu des châtaigniers à deviner pourquoi…) mais la vue y est dégagée : c’est un excellent poste pour surveiller le grand champ que traversent les renards, les cerfs, les chevreuils, les sangliers (je me souviens de ma rencontre, une nuit d’été, avec cette harde de laies hargneuses accompagnant leurs petits) et, au-delà, le Pic de l’Huile et Belledonne. Le foudre a déjà frappé les arbres, et l’on voit les traces noires et le grand trou béant à la base de l’un des châtaigniers. Un grand cerf aussi est venu mourir là il y a quelques hivers, dont on voit encore les ossements entassés en contre-bas (je n’ai pris que le crâne). 

 

C’est vraiment l’endroit idéal...

 

Il parait que l’humanité est véritablement née avec les rites funéraires, auxquels l’art des origines était vraisemblablement associé… Soyons donc humains. Rassemblons-nous ici, entre vivants et survivants. L’air est doux, le soir tombe et allonge nos ombres, merles et fauvettes s’égosillent à perte de vallée. 

Au pied du châtaignier de droite, on cale en pleine lumière la photographie de la chère disparue, dont ce serait aujourd’hui le septante-et-unième anniversaire, et l’urne remplie de ses cendres. On allume, tant bien que mal, un bâtonnet d’encens. Les enfants ne s’y trompent pas, qui rient et jouent malgré les bogues : cela ressemble à une fête. On va jouer de la musique, chanter peut-être, en cette heure et en ce lieu inhabituels. « Pour mamie ? Mais elle n’existe plus ! » Alors, pas pour elle mais pour nous, pour nos souvenirs d’elle, en écho à son dernier concert et juste pour être humains, te dis-je, pour être humains autant qu’on peut ! 

On joue. Boogie des bogues, chacone des châtaigniers, duo d’arbres et d'accordéons ou (c'est un peu tard, un peu tôt) le si beau « Temps des cerises » ; et puis, tant qu'à chanter le temps, « Avec le temps »...

« Avec le temps, va, tout s’en va ! Même les plus chouettes souvenirs, ça t’a une de ces gueules !... » − mais je préfère de loin, à ce texte plein de rancœur et qui avait fini par agacer Ferré lui-même, la seule mélodie égrenée par la guitare et qui monte sans pathos parmi les frondaisons que n’alourdissent pas encore les feuillages. 

Puis les instruments se taisent. L’encens est bientôt consumé. Tout s’allège encore un peu plus. C’est maintenant. On ouvre l’urne, on disperse les cendres que la brise de sept heures emporte à travers le bois en direction de la maison, et cela fait comme la fumée de ces feux de feuilles qu’on allume à la fin de l’été, que j’allumais naguère dans le jardin de Guyane en cette époque inatteignable de l’éternel été...

On redescend en louvoyant entre les bogues et les jeunes pousses. 

 

Écrire, ce n’est pas tellement différent : un peu de cendre qu’on recueille, qu’on dépose dans des carnets, qu’on disperse dans des livres. 

Écrire, c’est faire mine de se brûler soi-même et disperser ses cendres. 

Après coup j’ai griffonné cette page-là, dont je souffle les lettres en direction du bois et des deux châtaigniers : un peu d'elle et de nous demeurera là-bas…

 

 

20 avril 2015

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.