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 « ET TOUT LE POSSIBLE DES NUITS... »

 

Vigiedécembre2015lune

 

Et il voit les lettres
Rouges, et le couloir cramoisi
Et tout le possible des nuits
S'affiche, rouge, en toutes lettres
Et rien de tout ça n'est fini…

Dominique A, « Music-Hall »

 

Parfois, comme la lune succède au soleil, la faiblesse à la vigueur, la lassitude à la ferveur, je tire le lourd rideau bordeau, je me replie dans le cocon du lit et je ferme les yeux. Je ne rêve pas, je ne dors pas, mais j’entends aussitôt sa voix qui résonne dans la chambre d’à côté comme si elle venait juste de quitter la pièce. Je devine son visage. Je m’en étonne. Je crains de ne plus l’entendre, de ne plus la voir, et ma crainte fait trembler le charme au risque de l’interrompre. Reviennent alors en boucle les dernières images, les dernières paroles – « je ne me sens pas très bien » − « est-ce que tu as mal ? » − « ça va… ». Je serre sa main qu’elle ne serre pas. Elle est déjà ailleurs, déjà plus là, déjà partout, comme fumée, comme dissoute.

Quand je m’endors enfin elle s’empresse de revenir demander des nouvelles avec une hâte qui n’est bien sûr que le reflet de mon impatience. Elle ne parle jamais d’elle, ni d’hier, ni des gens, mais de musique et de spectacles. Je lui raconte les progrès que Léo et moi-même avons faits en solfège et en accordéon, ou le dernier concert où nous sommes allés.

Le deuil n’a plus rien de tranchant : ce n’est pas une menace mais une rumeur presque continue, une source d’étonnement, un appel intérieur qui fait qu’on attend avec impatience que le soleil se couche et qu’on puisse rejoindre le havre de cette deuxième vie des rêves et revivre encore « tout le possible des nuits » (la nuit dernière, Barbara chantait pour moi seul – ne lésinons pas – « Göttingen »).

En attendant j’écoute, tard ce soir, Dominique A chanter. Plus peur du lyrisme, plus peur de rien, et la voix porte : « Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté ! », et me voici avec elle en Camargue. C’est bien sûr d’une nostalgie insoutenable, et pourtant tellement rassurant de pouvoir la garder à portée de mémoire, fantôme disponible qui continue ainsi à m’épauler, à m’écouter quand je joue pour elle « Libertango », à écouter avec moi Dominique A sur cet enregistrement clandestin où, curieusement, on n’entend pas ses commentaires et ses rires à elle.

« Tu te souviens du music-hall, de rires et de gorges serrées… »

« Elle a le pardon du fantôme… »

« …Comment dire adieu à la vie ? »

 

18 décembre 2015