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Vigiedécembre2015Léosoleil 

 

Décembre, cette année, ressemble à un octobre trop lumineux, ou à un mois de mars aux journées écourtées. On ne sait plus bien si l’hiver est passé, ou s’il va arriver. On manque de repères.

Pour en retrouver, ou bien par habitude, je continue à remplir les carnets, entre deux balades, deux concerts, deux répétitions, pris comme beaucoup dans ce petit train-train familial qu’on aurait bien tort, à mon avis, de dénigrer, car il est un excellent véhicule pour parcourir le monde.

Voici donc quelques nouvelles bribes d’un « family writer » assumé, quelques notes à propos des obstacles, des rêves, du deuil, de la musique, quelques ultimes escapades ; après quoi, je ne sais pas mais je le pressens, on passera certainement à autre chose (ou à une autre façon de faire et de dire la même chose).

 

Le Villard de La Table, 28 décembre 2015

 


 

 

 

FROM A FAMILY WRITER

 

Vigiedécembre2015givre

 

Des flèches émoussées, des tracés gris qui semblent hésiter sur la marche à suivre et tremblotent dans le bleu trop limpide de ce ciel intérieur, quelques brindilles en suspension au-dessus des à-plats de blanc sale qui se sont accumulés dans la partie inférieure du cadre comme les ilots disloqués d’une banquise à la dérive : le givre, ce matin, a de nouveau orné la vitre de l’une de ces calligraphies aériennes qui, naguère, me faisaient me précipiter dès l’aube à la fenêtre, mais que je n’ai presque pas eu l’occasion d’admirer en ce début d’hiver si peu hivernal.


Le temps d’écrire ces lignes, ne reste déjà plus que la lumière brutale.

 

« Si le grand givre n’a pas mordu les branches, comment les fleurs du prunier peuvent-elles être odorantes ? »

 

Il faut des épreuves, et la violence du froid pour que quelque chose d’un tant soit peu vif émerge – sinon, rien que du tiède, du mou, du flou ?

 

 

*

 

 

Cette entrée en matière, qui était surtout une façon de tenter de rouvrir la fenêtre un peu délaissée de ma « vigie du Villard », vaut ce qu’elle vaut. Nonobstant l’inquiétude qu’on ne peut pas s’empêcher d’éprouver devant le grand dérèglement en cours, il serait sans doute malvenu de se plaindre du soleil : en bas, toute la vallée du Grésivaudan est plongée dans un brouillard toxique qu'on n'aimerait pas tellement respirer. Je devrais simplement me réjouir et vivre, en ce havre de paix et de lumière, une vie elle-même paisible et lumineuse…

Comme souvent, et comme tout le monde je le crains, j’en suis bien incapable : repris par la peur, les ombres, les obstacles, tout ce qui ordinairement nous entrave et que je me refuse à taire.

J’aurais voulu tracer d’une main sûre, en blanc sur bleu, des lignes dégagées du souci de laisser trace comme de celui, plus pesant, de la disparition. Mais le temps manque, les tâches quotidiennes m’accaparent, m’interrompent, me morcellent − et le texte que je voulais écrire au présent à partir de cette calligraphie du givre, le voici déjà devenu projet rétrospectif, aussi inconsistant et brouillon qu’un récit de rêve… Bref, je me heurte à mes insuffisances ordinaires et à l’insatisfaction banale de celui qui voudrait consacrer sa vie à l’écriture, mais qui ne le peut qu’en pointillé.

Il faudrait peut-être faire des sacrifices, délaisser les enfants, m’enfermer à double-tour dans mon bureau redevenu forteresse. Ce serait, d’un certain point de vue, plus héroïque (d’un autre point de vue ce serait seulement ignoble et stupide) : je justifierais, par l’ampleur du détachement consenti, l’importance vitale que j’accorde à l’écriture, que d'aucuns jugent incompatible avec une vie familiale ordinaire.

 

 

*

 

 

La « famille » est jugée sévèrement par certains littérateurs. Récemment, Kenneth White, un auteur que j’apprécie depuis longtemps mais dont je me suis peu à peu éloigné et à qui je reprochais, entre autres, des propos violents et méprisants à l’égard d’une amie dont il attaquait le livre, a écrit à mon propos : « si l’on ne sait pas apprécier le style énergique, électrique, orageux, d’un Juvénal (…), on n’entre pas dans l’arène intellectuelle, on reste au sein de sa petite famille, ou de sa grande famille, cela revient au même, c’est toujours la famille. »

Chez Kenneth White, les rapports inter-personnels sont secondaires (« dans le champ intellectuel, je ne pense pas du tout en termes de personnes, mais en termes d'idées »), mais il est significatif que l'une des flèches les plus venimeuses qu’il ait décochées dans ce texte plein de fiel ait pourtant bien visé ma personne, ce qu'il appelle ma « sensibilité » – et plus précisément cette « petite famille » qu’il associe par ailleurs à la « pelouse » (« que certains trouvent que cela [le travail (géo)poétique tel qu’il l’entend] est trop, et trop dur, et préfèrent s’en tenir à leurs pelouses, soit, je ne viendrai pas les déranger »).

Les ponts sont, ici, clairement coupés entre le nomade de l’esprit et le sédentaire besogneux de la parole, l’affamé d’espace et le préoccupé du temps, le chantre du vaste et le bredouilleur de l’intime, la froideur rigoureuse de l’intellectuel et la chaleur larmoyante du « sentimental »; et j'ai assez souvent ironisé sur la prétention qu'il y a, pour le rougegorge que je suis, à vouloir frayer avec les aigles, pour ne pas trouver cette raclée un peu méritée.

 

« Si le grand givre n’a pas mordu les branches, comment les fleurs du prunier… »

 

Il faut la morsure du froid pour que quelque chose de vif émerge – sinon, rien que du mou !

 

 

*

 

 

Néanmoins je nuance.

Je n’aime ni le cirque, ni la corrida, et je n’ai jamais été tellement attiré par « l’arène intellectuelle ». J’avoue volontiers ne pas être à mon aise dans les débats d'idées (surtout quand ils témoignent d'un tel mépris pour l'interlocuteur). La réflexion théorique est un appui nécessaire, mais qui demande un effort auquel ma nature paresseuse répugne et qui me semble en outre peu fiable – ce pourquoi je me méfie des arts poétiques et des systèmes élaborés par les écrivains. Je vais jusqu'à trouver la poésie plus à même de dire la vérité que la philosophie (et, écrivant cela, je m’effare déjà de devoir le justifier par un discours interminable, et donc de m’égarer moi-même sur la pente que je dénonce des généralités douteuses...).

Tout cela semble bien banal, bien humain. On part d’une intuition, on cherche à la justifier, à la vérifier, à la prolonger (ce qui est excellent) – et puis, on oublie que ce n’était qu’une intuition (une intuition correspondant à la direction vers laquelle on souhaitait aller, autant dire déjà une sorte d’idéal…), on gomme insidieusement les « peut-être » et les « il me semble », on systématise, on balise, on hiérarchise, on fige le vocabulaire, les distinctions deviennent des barricades et les phrases trop souvent répétées, des dogmes. Au bout du compte, on est fier et surtout rassuré d’avoir bâti un système autoréférentiel à l’intérieur duquel on peut se donner à bon compte l’illusion du progrès, de la recherche, de l’ouverture, dans lequel surtout on est bien à son aise, et qui devient une cage – petite cage si l’on se sent passereau, grande volière pour peu qu’on ait plus d’envergure, mais c’est toujours une cage.

Je ne me moque pas. Dans le contexte actuel, « dans ce moment de l’histoire où l’homme est plus loin qu’il n’a jamais été de l’élémentaire » (Jaccottet), tout poète désireux de rouvrir « la voie souterraine de la complétude » (Gracq) et de renouer avec le monde des liens vifs, intelligents, sensibles (c’était le beau projet de Kenneth White et de la géopoétique et cela me semble être l'enjeu vital d'une grande partie de l'art moderne), tout « individu créateur », s’il veut pouvoir travailler et être un peu entendu, se trouve obligé de se fabriquer son propre espace, aussitôt menacé de se réduire à ce genre de cage dont seule la capacité à dialoguer avec autrui pourra peut-être maintenir la porte ouverte. Je crois que tenter de dégager, comme l’annonçait Kenneth White, les bases d’« une culture au sens fort du mot, fondée sur un rapport au monde et visant une plénitude d’être » en négligeant la dimension collective, sociale et humaine du projet, ne pouvait mener qu'à la grande crispation qu'on observe aujourd'hui chez lui.

Passons. Je jette volontiers l’éponge sans combattre davantage.

Je souhaite seulement revenir sur cette sourde culpabilité qui s’exprime si souvent sous ma plume devant la prétention qu’il y a à vivre et à dire le « vaste », tout en menant une si petite vie.

 

 

*

 

  

J’ai, un temps, été tenté par des voies plus ardues, « plus sérieuses » (« c’est dire le peu de sérieux de tout cela » : on retrouve constamment ce genre de bémols dans l’œuvre de Jaccottet lorsqu’il constate qu’il ose évoquer une expérience dont il ne peut nier la dimension « spirituelle », mais sans avoir eu recours à aucun rite, à aucune ascèse, etc.).

Je suis parti me taire dans un pays lointain, estimant qu’il fallait cette sorte de « suante ascèse » avant de pouvoir éventuellement dire quoi que ce soit. J’ai suivi avec passion, au retour, des enseignements bouddhiques que j’ai été tenté de mener jusqu’à de longues retraites. Je me suis rêvé en voyageur, en moine, en ermite, en naturaliste, en vagabond même (ce qui ne me ressemblait guère). Je reste facilement impressionné par certaines voix qui m’en imposent par leur radicalité assumée (mais je suis moins dupe qu'avant).

Aujourd’hui cependant, je voyage sur les quelques kilomètres de route goudronnée qui relient mon village au collège où j’exerce modestement mon petit métier. Je me sens à ma place et à mon aise lorsque j'occupe un strapontin dans un coin pas trop fréquenté d'un salon du livre local, et je me réjouis d'aller jouer de l'accordéon au « goûter des anciens » de ma commune. Je consacre à mes enfants, ainsi qu’à la musique, une part quantitativement bien plus importante de mon temps qu’à l’écriture – que je considère pourtant comme centrale. 

Malgré des doutes ponctuels, je crois, au fond, que cette situation n’est pas une entrave mais une chance du point de vue même de l’entreprise poétique qui reste la mienne. Ce n’est sans doute pas un hasard si les auteurs dont je me sens vraiment proche sont quasiment tous des « family men » rétifs aux théories, et pas du tout adeptes du style « orageux » − sans pour autant être cantonnés à l’intimité moutonnière d'une « pelouse ».

Ceux-là vont moins vite, mais ils ont le pas plus sûr.

D’abord, le fait de devoir concilier écriture et « vie ordinaire » (comme disait Perros) limite les risques d’enfermement dans ce « monde mental » qui, « quand on le laisse seul » (dit Prévert dans un de ces salutaires petits poèmes dont il faut se méfier) « ment monumentalement ». On garde contact avec autrui, avec le relatif ou le relationnel (c’est pareil et c’est indispensable). J’aime plus que tout la bienveillance à l’égard de la vie sous toutes ses formes (y compris bien sûr celle des « petites gens ») qui s’exprime de façon si touchante chez Proust et qui me semble être une des caractéristiques essentielles de la parole poétique. 

Cela a d’autre part le mérite de limiter la prolifération des livres – dire, redire, radoter pour tout dire restant la pente naturelle de l'écrivain… Il y a là quelque chose d’un peu cruel, évidemment : Jean-Pierre Abraham n’a pu véritablement consacrer toutes ses forces à l’écriture « du présent » dont il rêvait qu’une fois à la retraite, période faste marquée par la publication de livres superbes (Ici présent…) mais interrompue par sa disparition précoce.

Enfin, l’effacement nécessaire du « je » individuel (sans lequel le poète se contente de se gratter le nombril) ne se fait pas par un coup de force intellectuel ou verbal, mais par l'attention portée aux choses, aux lieux, aux gens. L’ouverture à l’espace n’occulte pas le souci du temps, mais tous deux contribuent à enrichir le rapport au réel.

C'est une voie douce, mais exigeante aussi – et encore vaudrait-il mieux éviter le mot « voie » et lui préférer celui de chemin.

Le long de ce chemin, donc, il n’y a pas de clôtures barbelées : la « pelouse », comme ma fenêtre d'où le givre a disparu depuis belle lurette, donne directement sur les champs, les bois et la montagne.

 

 

*

 

 

Le temps a filé, voici la nuit qui tombe.

Conscient de n’avoir pu livrer que des considérations brouillonnes, je m’appuie sur mon insatisfaction pour continuer quand même à pratiquer cette écriture du présent qui avance comme on avance, avec ses tergiversations, ses reculs, ses piétinements, mais avec honnêteté.

Fragile et de passage, comme le givre sur la vitre.

 

12 décembre 2015

 

 

Post-scriptum. Pour ceux que cette polémique pas tellement brillante concerne ou intéresse, voici en annexe le texte que j'avais écrit en réaction (épidermique) à l'article publié par Kenneth White dans la Revue des Ressources contre le livre de Rachel Bouvet. On trouvera ici les éclaircissements donnés en réponse par Rachel.

« On a pu apprécier, dans d'autres contextes, les talents de pamphlétaire, le sens des formules et le côté tranchant de Kenneth White. Ici, la violence du ton ("déficient, flou, myope, délétère, perversion, flasque, mou, pathétique"... etc.) vis à vis d'une personne bien connue, et estimée, au sein de l'institut international de géopoétique et avec qui il a collaboré, n'est pas acceptable. Tout ceci aurait évidemment dû être réglé en amont et en interne, par le dialogue et un vrai travail de réflexion collective, qui font clairement défaut. (De fait, ce texte a d'abord été une communication interne, avant cette publication verrouillée sur la Revue des Ressources.)

La remise en cause par Rachel Bouvet d'un "modèle centralisateur" s'en trouve paradoxalement (ce n'était sans doute pas le but de l'auteur!) et publiquement illustrée et justifiée : on se croirait revenu au pire du mouvement surréaliste, et à ce qu'il y a de moins intéressant, hélas, chez Breton. En tant que sympathisant de longue date de la géopoétique (même si je n'emploie plus ce mot), je souhaite pouvoir dire ici (car l'article lui-même est désormais protégé de tout commentaire négatif sur la Revue des Ressources) ma profonde déception.

Cela montre au passage à quel point ce poème de Prévert reste d'actualité (encore que cette manière de faire puisse, je le répète, paraître d'un autre âge, du temps a priori révolu des petits ou grands Maîtres...): "II ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes / Parce que Messieurs quand on le laisse seul / Le monde mental Messssieurs / N’est pas du tout brillant / Et sitôt qu’il est seul / Travaille arbitrairement / S’érigeant pour soi-même / Et soi-disant généreusement en l’honneur des travailleurs du bâtiment / Un auto-monument / Répétons-le Messssssieurs / Quand on le laisse seul / Le monde mental / Ment / Monumentalement."

Chers amis de la Traversée, transfuges du Rhône, rescapés de l'Archipel et compagnons de partout, travaillons maintenant à autre chose qu'à un vain monument, travaillons solitairement, collectivement, sans pédant boniment, sans figer le langage en formules qui finissent, à force d'être répétées telles quelles, par devenir des dogmes qui trahissent l'impulsion de départ, faisons valser les noms, les étiquettes, travaillons chacun à son niveau, à sa façon, à "revenir au monde", reliés à la terre et aux autres autant qu'on peut, avec exigence, honnêteté et humilité, et en toute liberté : il reste beaucoup à dire, à faire, à explorer, nous avons besoin de ponts entre les pratiques, les disciplines, les gens et surtout pas de fossés supplémentaires - les enjeux sont trop importants pour perdre encore du temps. »

On peut, si on veut, lire l'intrégralité de la réaction de Kenneth White sur le site de son association.

 

 


 

 

 

 ŒIL CREVÉ, TYMPAN BLESSÉ…

 

Vigiedécembre2015soleil

 

Revenons aux obstacles.

Depuis deux jours me voici presque sourd. Les bouchons d'oreille se sont reformés, que je tente de racler avec une pince ou d’aspirer à l'aide d'un tube en plastique. Mon oreille saigne, et je parcours en fantôme déboussolé ma route et les rues du village (ce qui me sert quand même de prétexte pour un texte).

Je sais bien que tous les petits accidents du corps et du quotidien ne sont que le fruit du hasard et ne délivrent jamais qu’un seul et lassant message : ce qui a été fait se défait, tout est fragile, tout est précaire, etc. Mais je remarque tout de même une certaine logique à l’œuvre dans les déboires survenus ces derniers temps : outre cette surdité partielle assez handicapante pour un enseignant et un musicien, j’ai dû subir non seulement plusieurs violentes migraines ophtalmiques (la pire à l’occasion d’un cours de solfège, au moment où nous abordions des rythmes un peu ardus) mais aussi une inflammation douloureuse du poignet gauche (celui qui ramène le soufflet), une extinction de voix presque totale (alors que je me réjouissais de chanter au sein de l’ensemble vocal), et, lors de tous les concerts de fin d’année, des tremblements que les bétabloquants parviennent à peine à contenir.

Je laisse de côté les blocages de mon instrument (qui m’ont régulièrement conduit chez mon accordeur préféré) et risque l’hypothèse suivante : est-ce que je ne serais pas, bien malgré moi, à l’origine de l’ensemble de ces obstacles qui m’empêchent d’écrire ou de faire de la musique et, partant, me fournissent une sorte d’échappatoire ?

Tout se passe comme si la peur de ne pas être à la hauteur du désir que j’ai de voir, d’entendre, d’écrire, de jouer et de chanter construisait spontanément ces barrières : comme un alpiniste pris de vertige, je n’ai plus qu’à piteusement rebrousser chemin, et il me semble en effet avoir souvent rebroussé chemin, être toujours enclin à ne pas partir la veille du voyage, à éviter le plus longtemps possible le bureau où m’attend le texte que je voudrais écrire, comme je trouvais autrefois mille prétextes pour retarder le moment de m’assoir sur le coussin pour les interminables séances de méditation du matin et du soir.

Méprisables ruses de ma propre faiblesse, vous voici démasquées et vous voici prévenues : je serai sans merci !

Je chante, donc, de ma voix éraillée, je rate sans vergogne (mais pas sans tristesse) l’exécution publique « en sextet » de cet « Oblivion » que j’aime tant, je reprends derechef l’accordéon sans plus me soucier de la douleur qui passe et puis, ayant chaussé mes lunettes noires, je guette les rondes orangées des bouvreuils et j’écris quand même, face au soleil…

 

15 décembre 2015

 


 

 

 

 « ET TOUT LE POSSIBLE DES NUITS... »

 

Vigiedécembre2015lune

 

Et il voit les lettres
Rouges, et le couloir cramoisi
Et tout le possible des nuits
S'affiche, rouge, en toutes lettres
Et rien de tout ça n'est fini…

Dominique A, « Music-Hall »

 

Parfois, comme la lune succède au soleil, la faiblesse à la vigueur, la lassitude à la ferveur, je tire le lourd rideau bordeau, je me replie dans le cocon du lit et je ferme les yeux. Je ne rêve pas, je ne dors pas, mais j’entends aussitôt sa voix qui résonne dans la chambre d’à côté comme si elle venait juste de quitter la pièce. Je devine son visage. Je m’en étonne. Je crains de ne plus l’entendre, de ne plus la voir, et ma crainte fait trembler le charme au risque de l’interrompre. Reviennent alors en boucle les dernières images, les dernières paroles – « je ne me sens pas très bien » − « est-ce que tu as mal ? » − « ça va… ». Je serre sa main qu’elle ne serre pas. Elle est déjà ailleurs, déjà plus là, déjà partout, comme fumée, comme dissoute.

Quand je m’endors enfin elle s’empresse de revenir demander des nouvelles avec une hâte qui n’est bien sûr que le reflet de mon impatience. Elle ne parle jamais d’elle, ni d’hier, ni des gens, mais de musique et de spectacles. Je lui raconte les progrès que Léo et moi-même avons faits en solfège et en accordéon, ou le dernier concert où nous sommes allés.

Le deuil n’a plus rien de tranchant : ce n’est pas une menace mais une rumeur presque continue, une source d’étonnement, un appel intérieur qui fait qu’on attend avec impatience que le soleil se couche et qu’on puisse rejoindre le havre de cette deuxième vie des rêves et revivre encore « tout le possible des nuits » (la nuit dernière, Barbara chantait pour moi seul – ne lésinons pas – « Göttingen »).

En attendant j’écoute, tard ce soir, Dominique A chanter. Plus peur du lyrisme, plus peur de rien, et la voix porte : « Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté ! », et me voici avec elle en Camargue. C’est bien sûr d’une nostalgie insoutenable, et pourtant tellement rassurant de pouvoir la garder à portée de mémoire, fantôme disponible qui continue ainsi à m’épauler, à m’écouter quand je joue pour elle « Libertango », à écouter avec moi Dominique A sur cet enregistrement clandestin où, curieusement, on n’entend pas ses commentaires et ses rires à elle.

« Tu te souviens du music-hall, de rires et de gorges serrées… »

« Elle a le pardon du fantôme… »

« …Comment dire adieu à la vie ? »

 

18 décembre 2015

 


 

 

 

LES OMBRES

 

Vigiedécembre2015ombre

 

Allant à pas lent appuyé sur sa canne d'ombre, marchant à l'envers sur le chemin des crêtes, on vieillit sans vieillir, lentement. Les oiseaux chantent à découvert dans l’air printanier de décembre. Un rougegorge sautille sur le mur encore ensoleillé de la grange en ruines. Un corbeau ponctue de ses cris en points de suspension le bleu pâle de la page. Quelques pépiements encore, et les rires décroissants des enfants qu’on a vu tantôt courir comme des fous à travers le champ jaune (on aurait vraiment cru qu’ils volaient).

 

La grange en ruines, ceinturée de ronces, prend bien le soleil, et le long bouleau chargé de lierre aussi, dont l’ombre s’allonge encore sur le champ maintenant labouré par les ombres. La vieille chienne se couche près de moi en haletant et, museau au soleil, ayant enfin renoncé à suivre les enfants, hume l’air à peine frais avant de repartir crapahuter (elle peut encore le faire) à la lisière de l'ombre. 

 

Pépiements, rires des grives dont toute une troupe vient de s’envoler brusquement, comme pour échapper à un prédateur. Tout à coup on entend une étrange, une inquiétante rumeur de feuilles froissées qui fonce sur nous comme une petite tempête – mais rien dans les arbres ne bouge. On rappelle et on serre contre soi la chienne, on guette la bête, l’engin, la menace, on se regarde avec perplexité et puis : « C’est un vélo ! »

 

On repart à pas lent sur ce chemin modeste pour cette flânerie sans effort et sans prétention, parfaite pour les fainéants, les vieillards, les familles, les vieux chiens et les poètes du dimanche. On repart en plissant les yeux le long de ce chemin des crêtes d’où l’on peut voir venir de très loin l’hiver, le printemps, la vieillesse, la jeunesse, toutes les choses bonnes ou moins bonnes à venir...

 

Puis soudain, l’ombre a gagné.

 

 

Villarbet, 26 décembre 2015

 


 

 

 

RETOUR À PRAGONDRAN

 

Vigiedécembre2015pragondran

 

Le vieux bouleau, quinze ans plus tard, n’a pas changé, n’a pas vieilli, bien protégé des bourrasques et des éboulis. Je laisse les enfants y grimper les premiers, puis je reprends ma place comme si de rien n’était.

Là-haut les silhouettes indiennes des guetteurs de calcaire, autour desquelles tournent cinq parapentes bariolés, guettent encore, les traits marqués non par le temps qui a passé mais par la lumière rasante de cette fin décembre.

Fin décembre ? On entend un criquet striduler follement dans l’herbe sèche. Un pic tambourine discrètement. Les avions, les planeurs, les instants passent en laissant derrière eux un fin sillage de brume, de silence et de lumière.

 

Comètes lentes dans le ciel limpide.

 

Échos atténués d’une conversation paisible, éclats plus lointains des voix d’enfants (ils sont là-bas cachés dans les bosquets : on les aperçoit qui courent à contre-jour, on les entend fourrager dans les feuilles sèches, s’approcher à pas de fauves peu discrets, repartir plus bruyamment encore dans le sens de la pente en direction du bois…).

 

Écho des voix chères qui ne se sont pas encore tues, auquel se mêle celui des voix éteintes ainsi que, de loin en loin, les abois des chiens de chasse.

 

Clément soudain crie : « Bouh ! » pour effrayer son père resté sur le bouleau, et son cri se répercute contre la falaise ; après quoi tous deux viennent me rejoindre sur ma branche de hibou diurne, commentent la bizarre mais habituelle manie de leur père – « tu as fait un pont ! » −, réclament que je leur lise ce que je viens d'écrire sur les dernières pages du carnet, puis repartent courir après les ombres démesurées de leur vertigineuse enfance.

 

Silence, écho des voix, montagnes bleues nimbées de brume du côté de la Chartreuse, de Chambéry et de Belledonne.

 

Ici je trace, je marque l’arbre, le temps, le carnet, de l’empreinte de mon index.

Ici je m’ancre (et je m’encre), je crée un « ancrage », un lien mental avec ce lieu où j’ai été et où je suis encore si heureux, parce qu'il m'y est moins difficile qu’ailleurs de me sentir délié des entraves mortifères et relié au monde, à la terre et au ciel, au grand soleil d’hiver, à la montagne, aux vivants, à la vie.

Je tente – ça ne coûte rien – et mémorise : l'index gauche appuyé sur l’écorce fendue du vieux bouleau rongé de lierre, c'est pour se souvenir de l’enfance, de cette joie avec ombres, de la pleine lumière fin décembre, et prolonger encore l'écho des voix chères qui ne se taisent plus.

 

Et comme tout de même je ne crois qu’à moitié à l'efficacité du procédé, j’ajoute par précaution ces notes sans musique, avant de repartir d’un bon pas à travers les prés jaunes de Pragondran.

 

*

 

Je souhaite à tous un chemin plein d’allant, avec de beaux arbres, des rires d'enfants, de la chaleur humaine et beaucoup de lumière !

 

 

Vigiedécembre2015familywriter

 

 

Pragondran, 27 décembre 2015 

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.