CHACONNE EN FA MINEUR 

(Pachelbel)

 

 

 

Musique poignante, sombre sans doute, solennelle, conclusive, et qui fait assez inévitablement venir les larmes, mais sans rien de larmoyant, avec dans la gravité même tellement de tenue, de retenue, de dignité, d’ampleur… On s’abandonne à ces mouvements ascensionnels, ce n’est pas sans remous, sans protestations ni sans découragement mais on se laisse emporter par l’entrecroisement des mélodies et la perfection des accords, et l’on repose finalement dans le lit des graves et la pureté de cette musique profane (la chaconne n’est pas un chant religieux mais d’abord une danse populaire) tendue vers le sacré, dont on ressort avec le cœur agrandi et le sentiment d’avoir frôlé ce mystère que les mots peuvent à peine désigner de loin...

Quand l’orgue donne toute sa puissance cette dimension « sacrée » semble évidente. Dans les transpositions au clavecin, au piano ou, mieux, à l’accordéon, cet aspect intimidant prend un tour plus familier. Je lis quelque part que c’était ce que voulait l’auteur, qui composait pour l’orgue en pensant au clavecin : prolonger à la maison la ferveur de l’église (en ce sens, l’invention ultérieure de l’accordéon permet bien mieux que le clavecin de répondre à ce vœu…). Ce n’est pas moins grave ni moins ample, mais la gravité et l’ampleur sont ainsi intégrées au quotidien.

Silence, solitude. Au dehors tout est mort : glace et brouillard, murs de neige durcie le long du hangar, carillon des stalactites que la bise fait tinter. La neige sur la fenêtre de toit dessine un héron mort. Assis dans la pénombre je joue très lentement, découvrant phrase après phrase cette partition qui, même dans une version simplifiée, reste pour moi difficile. Mais ce n’est pas seulement parce qu’elle est difficile que je joue lentement. J’aime plus que tout certains accords que je prolonge encore. La perfection de certaines harmonies sidère (nul besoin d’être musicien pour en être transporté). Alors, je ralentis encore et j’écoute, je réécoute, je m’enfonce, je m’emplis, je me saoule à ces sons – pardonnez-moi – divins

Parmi la quinzaine de versions obsessionnellement écoutées tout au long de la journée j’avoue préférer les plus lentes, et déplorer une certaine tendance à hâter le mouvement. Le goût pour une virtuosité parfois assez froide pousse certains Russes, notamment, à forcer le tempo, là où il me semble – je suis présomptueux – qu’un peu plus de sobriété s’imposerait ; il faudrait un jeu très intérieur, très contemplatif, et de la retenue, de la fragilité même dans les envolées… (Plus tard je saurai, j’essaierai… peut-être…)

Peut-être qu’à la débâcle je saurai le morceau, et l’offrirai aux premiers rougequeues de mars ; ou bien ce sera pour les hirondelles, ou bien plus tard encore… Je ne suis plus pressé.

 

(J’aurais aimé pouvoir jouer cette pièce aux obsèques de ma mère. Que ces lignes soient un avant-goût de mon propre testament : je prie instamment ceux qui me survivront et auront à charge d’organiser les miennes de terminer la cérémonie – civile et sobre, il va sans dire – par la chaconne en fa mineur de Pachelbel. Si l’un de mes enfants le peut, qu’il la joue lui-même ; sinon, qu’on en diffuse une bonne et lente version à l’accordéon « bayan », et que les larmes soient belles. À coup sûr, je pleurerai encore un peu dans mon cercueil, ou bien me retournerai une dernière fois de contentement…)

 

6 février 2015